
En septembre dernier, aux assises de Technologos à Paris, Bernard Legros a rencontré Eli, un membre du collectif Anti-Tech Resistance. Une lutte dont il faut sans cesse rappeler qu’elle est d’une importance fondamentale, tant pour comprendre que pour agir.
Kairos : Pouvez-vous présenter Anti-Tech Resistance (ATR) ?
Eli : Le mouvement est né il y a deux ans en Bretagne, à l’initiative de quelques personnes venant d’horizons différents : militantisme (Gilets jaunes, Soulèvements de la Terre et Deep Green Resistance), associations, ONG, mouvement climat. Connaissant les ouvrages de Jacques Ellul et Ted Kaczynski alias Unabomber, nous avions tous une sensibilité anti-industrielle. Nous nous sommes rassemblés pour répondre à une question impérieuse : pourquoi perdons-nous ? Et aussi : faut-il apprendre à autogérer l’empire industriel ? Qui détient le pouvoir ? Macron, les technocrates ? Si un mouvement social d’ampleur change le régime politique, est-ce que ça va fondamentalement changer quelque chose ? Je viens de la gauche, où subsiste ce mythe de la réappropriation des techniques autoritaires. Cette idée nous gêne profondément. Nous disant que nous allons droit dans le mur, nous sommes repartis vers les racines de l’écologie radicale et avons ciblé une critique de la technique, plutôt que de la politique, ainsi qu’une question stratégique, celle de se dire que, malgré nos actions symboliques, la nature continue à être détruite et le techno-totalitarisme pointe le bout de son nez. Nos actions n’étaient en rien des victoires, pire, ça régressait. À réagir aux avancées technicistes, nous avions toujours deux ou trois coups de retard. Nous nous sommes intéressés à toutes les luttes révolutionnaires et à la résistance partout dans le monde, afin de comprendre ce qu’elles impliquent en terme d’organisation et de logistique. Cependant, le contexte actuel n’a plus rien à voir avec celui d’il y a un siècle. Les moyens de contrôle et d’aliénation ne sont plus les mêmes, les possibilités de résistance sont moindres. L’idée que le militantisme doit être pacifique reste prégnant. Au contraire, nous constatons que les forces sont asymétriques. Le camp d’en face possède les ressources, le temps, l’arsenal de communication, un système juridique. Nous, nous avons peu de temps, peu de ressources et de compétences, il y a aussi un recul du savoir et de l’esprit critique. Il faut cesser de penser que nous sommes dans un conflit conventionnel où deux armées de forces égales s’affronteraient. Alors, ne perdons pas de temps dans la guerre d’usure et dans la réaction permanente sous forme de tracts, pétitions, recours juridiques, occupations de terrain, ZAD, etc. D’abord, il n’est pas sûr que l’on gagne, et pendant ce temps, des tas d’autres projets capitalistes se déploient partout. Donc nous perdons, alors qu’il y a urgence à agir, en remettant à l’ordre du jour l’analyse matérialiste. Ce qui signifie qu’on ne change pas une société en la désertant et en montrant le bon exemple. Le pouvoir actuel est basé sur une infrastructure matérielle. L’empire industriel est mondial, possède ses réseaux interdépendants et connectés entre eux. C’est un colosse aux pieds d’argile. Bloquer un secteur peut avoir des conséquences à l’autre bout du monde. La crise du covid a été un exemple flagrant, tout comme l’obstruction du canal de Suez.
Est-ce vraiment un colosse aux pieds d’argile ? Au contraire, ne pouvons-nous pas considérer que le système techno-économique fait preuve d’une remarquable capacité de résilience et d’homéostasie ?
C’est le cas, il augmente chaque jour sa résilience, par exemple en décentralisant sa production d’énergies, de manière à ce qu’un dysfonctionnement survenant quelque part n’affecte pas l’ensemble du système. Que les infrastructures de domination et de surveillance soient presque intouchables est une hypothèse. Nous n’y sommes pas encore, mais il faut agir le plus vite possible avant que ce ne soit le cas. Le système est prévu pour être efficient et pour tourner, s’il n’y a pas de grosses contestations. Mais aujourd’hui, il cherche à se sécuriser, par exemple dans le cas des métaux rares. Pour ne plus dépendre de la Chine, l’Union européenne veut rouvrir des mines sur son territoire. De là, les discours sur la réindustrialisation, également aux États-Unis. Paradoxalement, nous pouvons profiter de ces crises, car dans ce contexte asymétrique, pas besoin de millions de personnes pour s’engouffrer dans une brèche et démontrer que leur système n’est pas viable à long terme. Il faut faire en sorte que l’effondrement industriel arrive avant l’effondrement écologique. Dans son livre Révolution anti-tech, Kaczynski nous dit que le système technologique ne peut pas être réformé car il est trop compliqué ; il s’effondrera comme les précédentes civilisations. Mieux vaut y mettre fin le plus vite possible plutôt que d’attendre un aléa. Il faut prendre l’initiative, être proactif.
ATR est là pour cela et se développe.
N’y a-t-il pas un biais psychosocial contre lequel lutter, la tendance à se dire jusqu’ici, tout va bien ?
Oui. Mais ATR n’est pas né maintenant par hasard, il y a une vraie contestation de l’industrialisme, un ras-le-bol général sur lequel ATR peut greffer son analyse matérialiste. Nous avons fait récemment une formation sur la désertion avec des jeunes et des plus âgés. On y disait que résister, ce n’était pas aller vivre au fond de la forêt, mais s’organiser à plusieurs niveaux. Des gens intégrés au système peuvent fournir un appui logistique et financier à des militants plus actifs et aguerris. Il faut prévoir une roue de secours en prévision descrisesdeplusenplusgraves.L’histoiremontrequeseule une petite minorité défendra âprement un système existant, en raison des privilèges qu’elle en reçoit, que la grande majorité sera attentiste et penchera d’un côté ou de l’autre.
Tant que les forces de l’ordre restent fidèles au pouvoir domi-
nant, est-ce possible de gagner ?
La police est la dernière force de coercition, physique, quand le reste a échoué. Mais elle n’est pas invincible. Je précise qu’ATR respecte le cadre légal pour pouvoir porter son message le plus loin possible, et donc la police n’est pas notre ennemi. Notre ennemi est le système technologique et sa classe technocratique. Revenons à la police. C’est un ordre qui peut être subverti, dissous, ses membres ne sont pas tous semblables, certains policiers peuvent être sensibles au discours anti-tech et choisiront peut-être de changer de camp lors des crises futures. En attendant, leur métier leur procure un rôle social et des revenus pour faire vivre leur famille. Même chose pour l’armée, d’ailleurs.
Les médias dominants étant tous technophiles, comment les contourner ?
Il est nécessaire de créer nos propres médias.
Lesquels ? Les réseaux (a)sociaux ?
Nous partons du principe que nous ne pouvons pas nous en passer, vu le contexte stratégique actuel. « Malheureusement », ça marche, même si personnellement j’aimerais m’en distancier. Il subsiste heureusement les formes traditionnelles, tractage, affichage, bouche à oreille, samizdats, etc. Créons un discours polyvalent. L’avantage de l’anti-tech est qu’il peut être adapté à différents intérêts, féministes, anti-racistes, précaires, SDF, etc. Ainsi, la cause anti-tech finit pas émerger petit à petit dans les grands médias, avec comme limite de ne jamais travestir la ligne politique, ni la corrompre. À part cela, elle a tout intérêt à être vue, entendue, répandue.
Que devient le traditionnel clivage gauche/droite dans la lutte anti-tech ?
Hum… A minima, je pourrais dire qu’il est devenu obsolète. C’est un clivage avant tout parlementaire qui a une histoire longue et forte. Il a pour défaut d’escamoter un clivage plus pertinent que nous reprenons de Pièces et Main d’œuvre, celui des technocrates contre les naturiens. Tous les partis sont en faveur de la réindustrialisation de la France. Ils n’ont pas le choix, s’ils veulent exister électoralement puis politiquement. Tandis que nous avons une approche anarchiste.
Votre collectif a eu des ennuis avec des antifas. Que vous reprochent-ils ?
C’est exact. Nous avons subi des accusations infondées sur le validisme et l’eugénisme ; soi-disant, nous voulons mettre fin à l’hôpital et à la médecine moderne, priver les personnes fragiles de techniques médicales de pointe. Or notre projet ne vise nullement cela. Les anti-tech ne sont pas responsables de la chute programmée du système de soins. Puisque ça va arriver, comment reprendre l’initiative ? La médecine industrielle étant totalement dépendante des énergies fossiles, comment fait-on pour soigner sans elles ? Est-il possible d’utiliser des IRM en évitant le néocolonialisme ? Pour nous, il n’est pas négociable de détruire la nature et des populations lointaines pour fournir les Occidentaux en matériel de pointe. Chez les antifas, l’insécabilité du système est mal ou pas acceptée. Ils préfèrent toujours penser à une planification étatique issue
de réformes, ou pour les plus audacieux une autogestion de l’industrie par le peuple. Cela nie les constats des auteurs techno-critiques expliquant qu’il n’est pas possible de se réapproprier le système technicien. Mais il y a une aporie dans l’analyse politique du monde que nous essayons de combler, en restant ouverts. Refusons les hostilités horizontales qui essaient d’avoir des petites victoires à court terme.
Quelle sera la prochaine action ?
Nous sommes en phase de sensibilisation par les conférences. Une assemblée générale anti-industrielle a été lancée à Rennes, un rassemblement citoyen pour une critique de la Technique qui se concentrera sur l’arrivée de l’intelligence artificielle, actuellement promue par le gouvernement. Un groupe est en train de naître à Paris. Le temps est venu de se rassembler et de trouver des objectifs communs, de parler à différents publics et de converger.


