Syrie : faux et vrais espoirs, martyr et impostures
📰 Kairos 68 📑 Sommaire

Syrie : faux et vrais espoirs, martyr et impostures

Prappeler une série de données essentielles sur les événements des 15 dernières années en Syrie, partons d’une pièce à conviction : un rapport de 2012 d’un service de renseignements états-unien, rendu public en 2015, suite à l’action juridique d’une ONG. Le document complet a été publié notamment par le site de la RTSR[note] et par Le Point[note]. Quelques extraits : « A. […] Les événements prennent clairement une direction sectaire. B. Les salafistes, les Frères musulmans et Al-Qaïda en Irak sont les principales forces dirigeant l’insurrection. C. L’Ouest, les pays du Golfe et la Turquie soutiennent l’opposition, tandis que la Russie, la Chine et l’Iran soutiennent le régime. […] La possibilité existe de créer une principauté salafiste, dans l’est de la Syrie (Hasaka et Der Zor), et c’est exactement ce que veulent les puissances qui soutiennent l’opposition. »

Donc, dès le début, les USA savaient que la rébellion était visiblement dirigée par des islamistes surtout, dont le but était la création d’une principauté salafiste, c’est-à-dire d’un État islamique. Ce qui n’a pas empêché le soutien de cette rébellion par lesdits USA et leurs alliés, en particulier par la livraison d’armes (pour plusieurs milliards de dollars, selon les recherches d’un ancien journaliste du Guardian[note]). Particulièrement interpellant : le fait que selon ce rapport, la création de cette principauté salafiste était même « exactement ce que veulent les puissances qui soutiennent l’opposition »…

Pourquoi cette visée, à l’Ouest ? L’explication est manifestement la volonté d’affaiblir la dernière puissance étatique d’ampleur non soumise, dans la région, donc l’Iran[note], ainsi que ses alliés russes et chinois. En effet, l’Iran est dirigé par des chiites et son fidèle et principal allié étatique, au Moyen-Orient, était le pouvoir syrien qui vient de tomber (et qui, en outre, était très proche de la Russie[note]). Ce pouvoir était lui aussi dominé par une communauté minoritaire liée au chiisme, formant ainsi un maillon entre le Hezbollah libanais proche de l’Iran, l’Irak contrôlé lui aussi par des chiites, et l’Iran lui-même. Or, les mouvements dirigeant l’opposition syrienne arrivée au pouvoir sont sunnites et très conservateurs. Le chaînon de pays contrôlés par des chiites est ainsi rompu. Donc, visiblement, la possibilité de la création d’un nouvel État islamique n’était non seulement pas problématique, pour les Occidentaux impliqués, mais même souhaitable, pourvu que cela affaiblisse les puissances dérangeantes.

MAIS QUI SONT CES « LIBÉRATEURS » ?

Les mouvements islamistes évoqués dominent-ils vraiment le nouveau pouvoir et sont-ils vraiment sectaires ? On peut se poser la question du fait des propos conciliateurs évoqués, ainsi que du fait que des salafistes se disent souvent pacifiques (honnêtement ou non) et que certaines branches des Frères musulmans présentent des tendances semblant progressistes, surtout en Tunisie. Au sujet de la nature islamiste des nouveaux dirigeants, l’ensemble de nos médias classiques la mettent en avant. Même AFP et Le Soir ont qualifié ces dirigeants d’« islamistes extrémistes[note] ». (Cette franchise était rare, durant la guerre de Syrie. Mais à présent, le changement de pouvoir ayant été obtenu, plus vraiment besoin d’enjoliver les gens en question, sans doute…). Plus précisément, le groupe dominant le nouveau pouvoir n’est autre que l’ancien al-Nosra (al-Qaïda en Syrie), rebaptisé d’abord Fatah al-Sham, puis Hayat Tahrir al-Sham. Et son dirigeant, Jolani, il y a quelques semaines encore en tout cas, était classé parmi les terroristes les plus recherchés, entre autres par l’ONU[note].

Au sujet du qualificatif de « sectaire » encore, voyons certains développements depuis la prise de pouvoir. Selon des médias parmi les plus classiques, les exactions se sont multipliées, principalement contre les alaouites, la minorité dont étaient issus la plupart des membres de l’ancien régime[note] ; des femmes non voilées ont été menacées[note] ; des lieux de cultes chrétiens ont été vandalisés[note], etc. Le nouveau pouvoir tente de rassurer et promet de sanctionner les auteurs de ces faits. On ne peut qu’espérer pour la Syrie qu’il y a là une vraie volonté, mais tous les doutes sont permis.

Il convient aussi de rappeler les exactions commises par le mouvement des nouveaux dirigeants quand il était dans la rébellion, durant la récente guerre. Certes, la guerre démultiplie la violence, mais cela ne diminue pas le poids des informations concernées. Parmi les nombreux exemples, mentionnons des données de 2016 publiées par le renommé journaliste Robert Fisk, dans The Independent, et qui concernent entre autres Alep, dont l’est était contrôlé par des djihadistes. Les premières données qui suivent sont des témoignages recueillis par l’ONU, en 2016. Selon ceux-ci, le Front Fatah al-Sham (donc ex-alQaïda et actuel Hayat Tahrir al-Sham) et ses alliés ont, entre autres, « exécuté un nombre indéterminé de civils qui avaient demandé aux groupes armés de quitter leurs quartiers [pour que cessent les bombardements] […] ; des groupes oppositionnels armés ont tiré sur des civils qui tentaient de partir. » D’autres faits ont été observés directement, par l’ONU, comme « des “ attaques aveugles ” […] sur des zones tenues par le gouvernement et densément peuplées, à l’ouest d’Alep. » Fisk a recueilli lui-même divers témoignages, par exemple : « J’ai interviewé l’une des premières familles musulmanes fuyant l’est d’Alep lors d’un cessez-le-feu. Le père venait d’être informé que son frère devait être exécuté par les rebelles parce qu’il avait traversé la ligne de front avec sa femme et son fils. Il critiquait les rebelles pour avoir fermé les écoles et placé des armes à proximité des hôpitaux. » La conclusion de Fisk : « Oui, Bashar al-Assad a brutalement détruit de vastes étendues de ses villes […] Oui, ce régime a une multitude de péchés à son actif : torture, exécutions, prisons secrètes, meurtre de civils […]. Mais […] nombre des « rebelles » que nous […] avons soutenus […] sont parmi les plus cruels et les plus impitoyables combattants du Moyen-Orient[note]. » 

Le non moins renommé journaliste Patrick Cockburn a rapporté en 2017 une série de données semblables, dont des actes de tortures perpétrés alors, là aussi, par le mouvement désormais au pouvoir[note]. Dans le même article, il observe : « Il y avait une supposition implicite que tous les habitants d’Alep-est étaient fermement opposés à Assad et soutenaient les insurgés. Il est pourtant frappant de constater que lorsqu’on leur a offert le choix […] seul un tiers des évacués […] ont demandé à rejoindre Idlib […]. La majorité – 80.000 – ont choisi Alep-Ouest, contrôlée par le gouvernement. Ce n’est pas nécessairement parce qu’ils s’attendaient à être bien traités […] c’est juste qu’ils pensaient que la vie sous les rebelles était encore plus dangereuse. » Rappelons aussi l’interview par Le Vif, en 2016 aussi, d’un artiste alépin très critique envers le pouvoir, mais tout autant envers la rébellion et affirmant que s’il se rendait dans la partie de la ville tenue par les rebelles, il serait décapité, du fait qu’il porte un nom chrétien…[note]

CRÉDIBILITÉ DE L’OUEST À 0%

Bref, on peut seulement espérer que le pragmatisme des nouveaux dirigeants soit suffisant pour que les exactions soient les moins nombreuses possible. D’autant que le pays compte de nombreuses minorités, bien souvent méprisées par la communauté majoritaire, et, concernant les alaouites, très souvent haïs par elle, suite au long règne du clan Assad. (Ce faisant, il n’est en général pas tenu compte du fait que les alaouites, jadis pauvres parmi les pauvres, avaient longtemps été exploités à souhait par la bourgeoisie syrienne du passé[note]).

On ne voit de toute façon rien qui puisse apporter la moindre légitimation au fait d’avoir programmé, promu, alimenté une guerre qui a ravagé un pays et, selon les estimations, causé un demi-million de morts15. Le tout en détournant un mouvement de protestation d’abord légitime. Soulignons aussi les preuves évidentes qu’un souci du sort des Syriens n’a pu jouer aucun rôle dans les motivations des puissances impliquées, car celles-ci coopèrent allègrement avec des gouvernements autoritaires, brutaux et meurtriers, qui auraient réagi au moins aussi violemment que l’ancien pouvoir syrien, face à une insurrection ou une guérilla massive : le pouvoir saoudien est le principal responsable de ce que l’ONU a qualifié de pire crise humanitaire mondiale, au Yémen[note] ; la Turquie a effectué pas moins de 1.076 bombardements contre les Kurdes, rien qu’en Irak, durant la première moitié de 2024 (suivant l’ONG Community Peacemaker Team[note]); Israël se livre à un génocide ; etc.

De plus, concernant les propos et démarches conciliantes, l’ancien pouvoir avait fait de même, vers la fin de la guerre, en lien avec une commission de réconciliation nationale[note]. Là aussi, il s’agissait certainement de pragmatisme, mais ni plus ni moins que chez le nouveau pouvoir, très probablement. Rappelons aussi que l’ancien régime, malgré tout ce qu’il faut lui reprocher, n’inquiétait pas les citoyens pour des motifs communautaires ou religieux.

UNE « LOI CÉSAR » DIGNE DE NÉRON, ET QUELQUES ESPOIRS

Autre point essentiel : la Syrie a été soumise à l’un des pires régimes de sanction de notre époque, la « Loi César » étatsunienne[note]. Ainsi, bien que les discours officiels aient affiché l’étonnement lors de la chute si rapide de l’ancien pouvoir, cette rapidité n’était en rien surprenante, car la part de la Syrie contrôlée par cet ancien pouvoir était exsangue. La zone contrôlée par les rebelles, par contre, allait mieux, du fait qu’elle n’était pas soumise à ces sanctions[note]. Au sujet des épreuves terribles traversées par les Syriens touchés par la loi César, s’additionnant aux conséquences d’une guerre dévastatrice, le tout sur une quinzaine d’années, citons ces extraits d’un texte de 2021. Il provient d’un professeur engagé dans l’aide sociale et vivant en Syrie, et a été relayé par le très sérieux islamologue et politologue Michael Lüders : « [la guerre se terminant], tout le monde pensait qu’un temps meilleur arrivait. Il n’en a rien été. […] les mois d’hiver ont été les plus froids que j’avais vécus jusque-là. […] Le pétrole du pays comme les terres fertiles près de la frontière irakienne sont aux mains de puissances étrangères, […] l’économie est paralysée […], 90% des gens ne peuvent plus s’acheter les biens de première nécessité. […] Du fait des sanctions massives […], le pays n’a aucune chance de se reconstruire. […] Depuis peu, on annonce publiquement des suicides, problème dont on ne parlait pas, jusqu’ici, dans cette culture. […] Je croise sans cesse des gens qui mènent des soliloques […], disant “ comment vais-je pouvoir trouver à manger ? Que dois-je faire ? ”. […] Il manque aux gens même la force de pleurer et de crier[note]. » Tout ça pour un seul, unique, exclusif but : se débarrasser d’un allié de rivaux géopolitiques.

Où trouver de l’espoir, face à ces tragédies révoltantes ? Notamment en s’inspirant des parcours comme celui de l’artiste mentionné plus haut : plusieurs fois emprisonné par l’ancien pouvoir syrien, mais ayant continué sa lutte, pacifiquement cependant et avec lucidité, tant à l’égard des rebelles et de leurs soutiens que du pouvoir évoqué. Ou encore, en s’inspirant de ceux qui, comme les journalistes cités, luttent pour donner une vision juste de cette tragédie et des responsabilités. Et en espérant que, un jour, de tels efforts permettront que le pouvoir, à l’Ouest et ailleurs, ne soit plus aux mains de prédateurs glacials et d’arrivistes, mais de sociétés civiles pour qui la vie humaine a une valeur.

Daniel Zink