Kairos 68
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Réificationou de la chosification de l’homme (PARTIE 2/3)

Nous avons exploré, dans la première partie de cet article publié dans Kairos n° 67, 5 des 15 dimensions dans lesquelles le processus de chosification déployé par le capitalisme opère : le monde de l’argent nourrit le fétichisme de la marchandise ; le travail assure la rentabilité des entreprises et grossit les chiffres du PIB ; le temps devient pognon ; la politique est renversée au profit des politiques qui assurent la survivance du modèle bourgeois ; les médias, colonisés par les nantis, jouent aux chiens de garde du pouvoir. Place maintenant aux 6 dimensions suivantes qui se trouvent réifiées, à savoir l’École, l’écologie et l’environnement, l’art, l’autre et l’amour, le sujet, la pulsion.

6)L’ÉCOLE

Comme l’analyse le sociologue français Jean-Pierre Le Goff[note], les outils pédagogiques « libérateurs » inondent désormais l’École – qui n’est d’ailleurs pas la seule institution « non marchande » dont la substance est rongée par le langage technicien[note]. Les « boîtes à outils » abreuvent ainsi les instituteurs en panne de légitimité, un peu comme si leur fonction était désormais assimilée à celle du mécanicien qui doit réparer/ fabriquer un objet précis. Pullulent en ces lieux les contrats pour les jeunes et autres grilles d’(auto-)évaluation du personnel, autant de marqueurs qui indiquent que c’est la productivité froide du néolibéralisme et le langage managérial issu du monde de l’entreprise qui sont aujourd’hui légions dans ce secteur initialement destiné à canaliser les pulsions des élèves.

Le capitalisme envahit tant et plus des sphères qui étaient autrefois encore préservées de la glaciation généralisée. Il s’agit d’un fait social total[note] dans lequel tout dorénavant doit marcher au rythme de l’efficacité, de la rentabilité et de la performance.

La fonction de l’École contemporaine ? Préparer chacun à devenir l’auto-entrepreneur de son capital humain et à rentrer dans le monde du travail aliéné, tout en « s’éclatant » comme il se doit au sein du sacro-saint Marché de la consommation. Bref, elle est le premier lieu où se construit désormais le pervers puritain[note].

7) L’ÉCOLOGIE ET L’ENVIRONNEMENT

Il est notoire que le capitalisme puise dans la nature les ressources nécessaires à la fabrication de marchandises échangeables sur le Marché. La nature abstraite est convertie en objet concret par le processus de réification à l’œuvre. De fait, l’ensemble des objets qui nous entourent – de l’ordinateur qui nous sert à l’écriture de ces lignes, au journal que le lecteur tient en ce moment entre ses mains – constitue une partie de nature chosifiée. Il n’en va pas autrement des mouvements qui défendent l’environnement ainsi que des politiques « écolos ». Celles-ci vident les mots de leur substance lorsqu’elles prétendent que le développement durable est la solution à nos malheurs alors que le but de la manœuvre est de pérenniser ad vitam aeternam le processus d’expansion illimitée en enjolivant le capitalisme d’un vert joyeux. Il s’agit alors pour l’écologie de produire la même crasse, en mieux, plus longtemps, ce qui n’a rien de foncièrement écologique. Quant aux militants, ils ne sont pas en reste. S’inspirant de la « brillante » gestion de la pandémie par les gouvernements, le WWF ne demande rien de moins que l’instauration d’un passe climatique pour « sortir de l’impasse écologique », soulignant que « l’État a exigé des Français une discipline de fer pour faire face à la crise sanitaire. Nous exigeons du ou de la prochaine présidente [sic] une discipline de fer pour sortir de l’impasse écologique[note]». Et tandis que certaines effigies de la Lutte parcourent le monde en voilier pour « sauver le climat » à coup de discours lénifiants, d’autres n’hésitent pas à asperger de soupe aux légumes les œuvres du passé afin de transmettre un message quelque peu ambigu[note]. Le point commun entre ces deux pôles soi-disant opposés ? La célébration de la nature là où elle n’a jamais été autant réifiée, et donc exécrée.

8) L’ART

Il suffit de regarder une émission telle que The Voice pour se rendre compte à quel point le capitalisme sature la musique de son univers technicien. L’interprète et ses vocalises fonctionnelles, à la recherche de la note toujours plus parfaite, règnent ainsi en maître sur l’univers de la chanson, vidant celle-ci de sa sensitivité originelle – d’où le succès de « chanteuses à voix » « légendaires » telles que Céline Dion, dont l’ « outil » qui sera le plus apprécié par le public sera un ensemble de cordes vocales surfait (mais d’une efficacité exemplaire), le tout au détriment de l’émotion sincère.

Jacques Ellul avait en son temps souligné avec Maestro une manifestation singulière du prodige bourgeois qui consiste à faire de l’artiste un bourgeois comme un autre à partir du moment où il produit une œuvre dans le but de gagner de l’argent[note]. Nous ajouterons qu’aujourd’hui le phénomène de chosification de l’art a pris une plus grande ampleur encore, dans la mesure où tous ne se mettent en scène que pour une seule chose : être vus[note]. On aperçoit ici le capitalisme dans ses plus belles œuvres : d’un côté, il démantèle grièvement le narcissisme du sujet par la chosification qu’il distille partout dans son être ; de l’autre, il promet que l’amour de soi désormais perdu (mais qui n’est, en réalité, jamais advenu) sera retrouvé au travers de l’Image enivrante. Le sujet est pris dans une réification à double face. Le piège est parfait, l’aliénation est totale.

Tout ce que touche l’homme aux écus se retrouve souillé[note] et, tandis que le capitalisme brise l’idée du Beau dans son mouvement, la technique qu’il promeut réduit l’art à un pur objet de consommation. On assiste, impuissant, au triomphe de l’utile dans les industries culturelles qui ne produisent et mettent en scène des œuvres que dans une optique technicienne[note]. Alors que le capitalisme invertit le travail concret en travail abstrait et sustente de fait le fétiche argent/marchandise, l’art – qui est, comme l’amour et l’âme des hommes qui le portent en eux, par essence abstrait – est retourné en un objet concret prêt à être englouti par les consommateurs. Dans les deux cas, la réification a pour effet de renverser les éléments. De même : alors que la fonction de l’art du grand Capital est initialement de l’ordre de l’ « utile » (passage de l’abstrait au concret), l’art contemporain met en scène des objets utiles du quotidien pour en faire quelque chose d’abstrait. L’œuvre de Marcel Duchamp « Fontaine », qui représente un urinoir inversé en porcelaine est représentatif de ce nouvel art subversif[note] – il s’agit en réalité dans notre jargon d’art perverti, perversion venant du latin pervertere, qui signifie « retourner », « mettre sens dessus-dessous ».

La financiarisation de l’art qui choque impose in fine une pensée unique (outre l’art technicisé, est désormais art ce qui bouleverse les codes en vigueur et qui rapporte du pognon, et si possible un sacré pactole). Quel plus bel exemple que Merde d’artiste de l’italien Piero Manzoni pour souligner cette fécalisation du Beau ? L’ensemble est composé de 90 boîtes de conserves hermétiques qui contiennent les excréments de Manzoni, signées et datées. Il s’agit initialement d’une œuvre « renversante » destinée à critiquer le consumérisme et la masse de déchets qu’il génère – ce qui n’a, bien entendu, pas empêché certaines boîtes de se vendre très cher, la dernière ayant été adjugée pour la modique somme de 275.000 euros durant une enchère à Milan. CQFD.

Mais le plus emmerdant peut-être réside dans le fait qu’il n’existe que très peu d’œuvres contemporaines (livres, films, photographies, peintures, musiques…) promptes à revigorer l’âme et qu’on assiste à un dessèchement global particulièrement inquiétant.

9) L’AUTRE ET L’AMOUR

La plupart des échanges dans la société sont modulés par l’argent. Comme le souligne Jean Baudrillard, rien d’étonnant à ce que les relations soient à leur tour réifiées.

« La perte de la relation humaine (spontanée, réciproque, symbolique) est le fait fondamental de nos sociétés. C’est sur cette base qu’on assiste à la réification systématique de la relation humaine – sous forme de signes – dans le circuit social, et à la consommation de cette relation, de cette chaleur humaine signifiée[note] ».

Travail, échanges commerciaux, sites de rencontre, réseaux sociaux – le philosophe polonais Zygmunt Bauman ironise par ailleurs au sujet des avantages des relations électroniques : on peut appuyer sur la touche « supprimer » lorsque l’autre devient trop encombrant[note] – , tous participent à cette chosification généralisée du lien.

Il est vrai que, fondamentalement, l’autre constitue une humiliation pour le narcissisme, dès lors que sa présence indique à l’homme qu’il n’est pas seul au monde. Ce refus initial de déceler chez autrui une once d’altérité – rejet qui devrait, si tout se passait bien, être plus tard dévié de sa trajectoire par le parcours d’individuation du sujet et donc par sa progressive sortie de l’enfance – est encouragé à se perpétuer dans le temps par le procès de réification inscrit au cœur de la démarche du capitalisme ; beaucoup de relations deviennent de nos jours liquides[note], incestuelles[note], c’est-à-dire indifférenciées.

La haine radicale de l’autre se maintient en catimini dans l’imaginaire capitaliste monnayant une chosification inconsciente qui se traduit par une exacerbation pathologique de la solidarité. C’est ainsi que les « conseils de savoir-vivre » infantilisants – « Bravo à toi, Margot, qui laisse ta place à ceux qui en ont besoin » – pullulent dans les transports en commun, tandis que les gouvernements – pour rappel, gardiens de l’ordre cannibale du Capital, et donc de la réification (c’està-dire du déni de l’altérité) – ont prié les populations de faire preuve de fraternité en obéissant à des règles iniques afin de lutter contre la propagation d’un virus respiratoire – tout endivulguant, haut et fort, le projet pour les récalcitrants : les emmerder, c’est-à-dire littéralement leur chier dessus[note].

L’amour ne résiste pas à la vague déferlante. Quoi de plus logique ; par quel procédé magique les bases narcissiques de l’individu réifié pourraient être assez solides pour qu’il soit apte à s’aimer raisonnablement – et donc d’aimer l’autre en suffisance ? La fonction de l’amoureux se résume ainsi bien souvent à tranquilliser le sujet face à une angoisse de perte devenue insupportable – le problème, bien entendu, réside dans le fait que l’amoureux devient lui-même source d’angoisse (et donc de haine) dès lors qu’il pêche par son inévitable absence.

Les liens adultes s’étiolent désormais aussi facilement que ceux de l’adolescence. Le partenaire sera remplacé toujours plus impitoyablement lorsqu’il se montre décevant, c’est-à-dire pas assez performant par rapport à la concurrence. Finalement, comme Bauman le souligne, la définition romantique de l’amour – « jusqu’à ce que la mort nous sépare » – est devenue ringarde. Il n’est donc pas étonnant que les relations sans lendemain soient aujourd’hui légions et évoquées sous l’énigmatique nom de code « faire l’amour ».

10) LE SUJET

Hommes et ressources ; tout dans le capitalisme est systématiquement évalué par la raison instrumentale qui synthétise le monde en données chiffrées. L’humain n’échappe pas à la funeste Loi technicienne qui consiste à modéliser l’ensemble de la biosphère selon l’unique prisme de la rentabilité. Abîmer au plus profond de son âme par la démarche, il est difficile pour l’homme de s’aimer suffisamment pour ne pas être tenté d’instrumentaliser l’autre de multiples façons afin de restaurer son narcissisme ; la boucle est bouclée. À ses débuts, le capitalisme (de la production) se contentait d’exploiter et de thésauriser sans réinvestissements massifs. Le capitalisme de la consommation va plus loin encore en faisant de la Jouissance – de soi et de l’autre – une source de profit directement réinvestie dans la machinerie[note]. La suite logique du processus ne devrait-elle pas mener l’homme vers un capitalisme du dépassement de soi, c’est-à-dire vers le transhumanisme ?

Ce dont nous faisons l’hypothèse, c’est que le capitalisme n’est pas qu’un simple modèle économique et qu’il s’agite (et agit) en profondeur, au sein même de la structure psychique des sujets – donnée que ne prennent pas suffisamment en compte la grande majorité des psychanalystes, du moins ceux que nous avons côtoyés et lus – qui se sentent dès lors radicalement – c’est-à-dire en leur racine – insatisfaits d’eux-mêmes[note]. La blessure est aujourd’hui soignée au travers de quelques artifices qui consistent à se mettre en scène – selfies, Facebook, X et autres Tik Tok sont les symptômes les plus significatifs du phénomène – en s’appuyant sur l’Image, c’est à dire sur le simulacre. Le sujet se terre dans une copie de lui-même, au point de s’éviter lui-même en tant que tel (difficile, dans ce cas, de soutenir, comme il est de coutume de le faire, que nous vivons dans une société individualiste étant donné que l’individu n’est jamais vraiment advenu[note]).

Persuadé de sa propre nullité, l’homme contemporain a la haine de soi. Mais dans la mesure où l’animosité qu’il ressent entamerait encore un peu plus qu’il ne l’est déjà son narcissisme, si elle était conscientisée, celle-ci est projetée sur l’autre[note] (les mouvements racistes, mais aussi à vrai dire antifascistes, antispécistes et antisexistes constituent autant de démonstrations limpides de ce transfert particulier où la haine est camouflée par un amour de surface – de la nation, du noir, de l’animal non humain, de la femme transracisée).

Pour Anselm Jappe, nous sommes aujourd’hui confrontés à une situation inédite et diamétralement opposée à celle de l’exploité. Ce dernier en effet aura toujours pour le moins conscience que son exploiteur a besoin de lui et qu’on est donc tenu de lui reconnaître une certaine fonction. C’est ici un sentiment que le sujet auto-entrepreneur ne peut même plus se vanter de pouvoir encore éprouver, depuis que l’exploiteur a été intériorisé et qu’il l’assigne impitoyablement au statut de « collaborateur » actif et responsable unique de son entreprise, c’est-à-dire de son existence[note].

11) LA PULSION

Il suffit de parcourir avec sérieux la dernière mouture du guide EVRAS[note] pour palper à quel point la sexualité est chosifiée par les bien-pensants ; elle y est discutée comme une ressource purement fonctionnelle destinée à améliorer le bien-être général du sujet. C’est a minima depuis l’avènement du compromis fordiste que le capitalisme instrumentalise les passions des hommes dans le but de les encourager à consommer à outrance. Ici encore, la publicité, mais aussi plus largement le monde du commerce et du Spectacle[note], remplissent une fonction vitale pour la survie du modèle : attiser la pulsion des hommes jusqu’à la lie, c’est-à-dire convertir leur libido en pognon.

Lente agonie du désir, escalade à l’envie de la félicité, la Jouissance (c’est-à-dire la satisfaction immédiate de la pulsion) est désormais rendue en tous lieux et en tous temps possible par le gracieux usage généralisé des prothèses numériques portatives et se traduit par la consommation étendue (d’images, de voyages, de culture, de relations. Bref, d’ « expériences ») ; Thanatos s’agite tant et plus au sein des âmes, tandis qu’Eros s’essouffle quelque peu. Il n’empêche : la bataille que se livrent ces deux éternels adversaires[note] continue[note].

À suivre…

Kenny Cadinu