Le livre de R. F. Kennedy Jr traite de la crise sanitaire en 2019-2022. En d’autres mots, des tribulations des fabricants américains et chinois d’armes biologiques. En épluchant la correspondance, les articles, les déclarations, les conférences des principales personnalités du monde de la recherche et de l’industrie pharmaceutique américaine, chinoise et anglaise impliquées, il nous fait entrevoir des dysfonctionnements qui ne datent pas d’aujourd’hui et auxquels les garde-fous démocratiques existants ont quelque peine à mettre un frein. Ces documents trahissent la réalité de faits dont ne traitent ni la presse, ni les gouvernements, pour des raisons qui nous échappent. Aujourd’hui, la science est étroitement contrôlée, ou parfois réduite au silence, notamment via son subventionnement et le prestige qui découle de nominations et de prix de toutes sortes. Ce qui signifie que le point de vue qu’elle adopte, loin de refléter la vérité, est le fruit de machinations qui visent à la réalisation d’immenses profits, mais aussi à imposer au monde entier la domination du capital en général, et des États-Unis en particulier. La recherche biologique y sert à développer une stratégie militaire globale. Et, inversement, cette dernière sert à financer le complexe industriel US. En d’autres termes, les profits de l’industrie pharmaceutique sont la conséquence de manœuvres organisées par le Pentagone et la CIA, en mobilisant la science, mais surtout en inventant une fausse science et en imposant une censure globale. La crise mondiale provoquée par la pandémie de covid n’est qu’un aspect de cette stratégie. Ce livre pourrait s’appeler « autopsie de l’empire étasunien », dont la dérive a tendance à nous transformer en petits soldats d’un ordre illégitime et globalement contestable.
Robert F. Kennedy Jr, Labo P4 Wuhan ? Que nous a-t-on caché ?, Résurgences/Marco Pietteur, 2024, 640 pages, 39,90 euros.
P. W.
Les puces électroniques font désormais tellement partie de notre quotidien qu’on n’y songe plus. Pourtant, elles sont à l’origine du monde moderne. La mondialisation repose pour une grande part sur le commerce des semi-conducteurs et des produits électroniques. Le formidable essor de l’Asie, au cours du dernier demi-siècle, repose sur le silicium, car son économie en pleine croissance s’est spécialisée dans la fabrication de puces et l’assemblage d’ordinateurs et de smartphones. Sur le plan militaire, la puissance informatique remplace la puissance de feu. La rivalité entre les États-Unis et la Chine tient à la possession de puces de pointe, plus formellement appelées semi-conducteurs ou circuits intégrés. Or, un très petit nombre d’entreprises contrôle leur production, ce qui est un risque immense face aux enjeux géostratégiques et militaires. Les États-Unis sont les pionniers en la matière. Au sud de San Francisco, dans cette région qui va s’appeler la « Silicon Valley » vont se rassembler des scientifiques brillants, des physiciens, dont certains vont devenir des prix Nobel, des ingénieurs venant de l’aviation ou des industries de la radio. Ces créatifs ont senti le potentiel illimité d’opportunités qui s’offraient à eux, généreusement financés par l’armée américaine. L’élaboration de la « loi de Moore », qui prévoyait le doublement chaque année du nombre de composants à s’incruster sur une puce, le doit surtout aux talents réunis d’individualités fortes. Aujourd’hui encore, bien que la majorité des puces soient fabriquées en Asie, notamment à Taïwan, dans les usines de TSMC qui font face à la puissante Chine, Les États-Unis restent maîtres des brevets et leaders dans la R&D. Cet ouvrage passionnant écrit par un historien, diplômé de Yale et de Harvard, nous relate cette épopée moderne comme un roman d’anticipation.
Chris Miller, La guerre des semi-conducteurs. L’enjeu stratégique mondial, L’Artilleur, 2024, 587 pages, 23 €.
B. Van D.
Les chemins de 6 personnages (médecin généraliste, journaliste scientifique, chercheur en sciences sociales, spécialiste des maladies infectieuses et en immunologie clinique, et expert en cardiologie et nutrition — auteur et narrateur) se croisent lors d’un congrès à Buenos Aires. Placés sous l’écoute attentive du narrateur, les 5 autres personnages se prêtent à des discussions sérieuses et argumentées au sujet des 4 années que nous venons tous de vivre de façon singulière. D’avis divergents et de vécus différents, les personnages vont permettre de retracer, de façon intelligible, une historiographie de ce monde nouveau qu’est la covidie, défini par l’auteur comme « un monde où les libertés sont violées et où la démarche scientifique et l’éthique médicale sont saccagées dans la plus grande indifférence […] ». Tour à tour, les grandes questions qui devraient naturellement se poser dans toutes les têtes scientifiques sont débattues, argumentées et sourcées dans le plus grand respect de l’autre et de ses opinions. L’origine de cette pandémie, la gravité de cette infection, les traitements disponibles, l’efficacité des vaccins et leurs effets secondaires, le covid long, tous ces sujets sont traités chronologiquement, permettant, à la lueur du vécu des personnages, une immersion dans les différentes époques et incompréhensions de la crise. Avec beaucoup d’humilité, les personnages semblent avouer leurs méconnaissances, leurs erreurs, leurs regrets, leurs frustrations liés à leurs réactions respectives. Ce dialogue semble avoir plusieurs ambitions : mieux comprendre l’autre sans juger ses actions ; tracer une historiographie au départ des traitements médiatiques, des articles scientifiques, des vécus des différents personnages, français, belges, suisses, canadiens et argentins ; prouver que le débat d’idées et l’écoute de l’autre conduisent à une discussion constructive et permettent une analyse en cohérence avec la véritable méthode scientifique dont l’auteur constate, non sans tristesse, la disparition progressive dans les milieux savants et universitaires. À lire pour plus d’empathie et à offrir à tous nos (anciens) amis, scientifiques ou non.
Michel de Lorgeril, Dialogue de promeneurs en covidie, Guy Tredaniel, 2024, 320 p., 21,90€.
M. F.
Succès de librairie, cet ouvrage sur la décroissance se réfère également à Marx. Pour le philosophe K. Saito, la pensée de Marx n’a cessé d’évoluer. Alors que dans Le Capital il estimait que le stade du capitalisme constituait un passage obligé pour une révolution prolétarienne et l’avènement d’un communisme productiviste, Marx abandonne progressivement l’idée de primauté des forces productives. L’étude des travaux du chimiste Liebig, qui critique l’agriculture spoliatrice et l’épuisement des sols, l’amène à envisager sous un jour nouveau l’interaction cyclique entre l’homme et la nature : le métabolisme entre ces derniers au moyen du travail est un processus écologique qui existe indépendamment du capital ; peu à peu dénaturé par la recherche illimitée du profit, ce rapport devient incompatible avec les cycles de la nature. D’où le capitalocène, cause première de la crise climatique actuelle. L’externalisation des dégâts sociaux et écologiques du mode de vie impérial des pays dits développés vers le Sud global atteint aujourd’hui ses limites ; elle revient en boomerang dans le centre pour appauvrir la majorité au profit d’une minorité infime. Le dernier Marx avait envisagé un tel développement. En 1881, deux ans avant sa mort, dans une lettre à la révolutionnaire russe Véra Zassoulitch, il estime que le système traditionnel des mirs, où la paysannerie russe met en commun terres et ressources, peut servir de base à une évolution communiste, sans passer par la phase capitaliste. Délaissant le mythe productiviste, Marx met désormais l’accent sur la durabilité et l’égalité de ces sociétés des communs. Ayant démontré avec rigueur et brio l’incapacité intrinsèque du capitalisme mondialisé à régler les crises sociales et écologiques qu’il a lui-même provoquées, Saito alerte contre l’effondrement en cours : selon lui, l’humanité n’a plus d’autre choix qu’entre la barbarie, le maoïsme climatique, le fascisme climatique et le communisme de décroissance, seule voie pour une société décente, et qui repose sur le passage vers une économie de la valeur d’usage, la réduction du temps de travail, l’abolition de la division standardisée du travail, la démocratisation du processus de production et la mise en valeur des services essentiels. Dans un langage clair et passionné, l’auteur nous offre un argumentaire très convaincant en faveur d’une thèse pertinente et actuelle. Kohei Saito, Moins ! La décroissance est une philosophie, Seuil, 2024, 348 pages.
F. M.
Cet opus est un traité de morale, genre dont le philosophe et théologien Bertrand Vergely est coutumier. Il n’est pas toujours aisé de suivre les méandres de ses raisonnements, mais si on y arrive — ce qui est heureusement possible —, le lecteur sera récompensé. B. Vergely identifie une série d’arnaques contemporaines comme autant d’obstacles à la pensée et à la vérité, « aujourd’hui question n° 1 qui se pose ». Elles se déclinent dans le mensonge, la folie et le vol. L’arnaque religieuse et l’arnaque athée sont renvoyées dos à dos, tout comme l’humanisme et l’antihumanisme, le conservatisme et le libertarisme. On ne s’étonnera pas que le scientisme, la sophistique, le relativisme, l’obsession pour le nouveau, la déconstruction, la théorie du genre (« S’il n’y a pas de sexe sans genre, il n’y a pas de genre sans sexe »), le wokisme et le transhumanisme soient aussi les cibles de ses critiques. « Pour eux [les ingénieurs de la Silicon Valley], écrit-il, créer un homme veut dire organiser un match entre l’homme et la machine, et faire gagner la machine ». Il tente de conjurer, en mettant à jour ses ressorts, la déroute spirituelle en cours. Est particulièrement instructive la dernière partie du livre qui explore les liens entre morale, éthique, valeurs et spiritualité.
Bertrand Vergely, Main basse sur la pensée. Les grandes arnaques, Salvator, 2024, 195 pages, 19,80€.
B. L.
12 juillet est une collection de témoignages poignants du personnel médical et paramédical sous forme de roman graphique. Le titre fait référence au 12 juillet 2021, date à laquelle le chef des armées de France, M. Macron, décide de revenir sur sa promesse de non-obligation vaccinale faite l’année précédente, en passant à une nouvelle phase dans sa fameuse « guerre sanitaire » : l’imposition de la vaccination contre le covid aux « personnels soignants et non-soignants des hôpitaux, des cliniques, des maisons de retraite, des établissements pour personnes en situation de handicap, pour tous les professionnels ou bénévoles qui travaillentau contact des personnes âgées ou fragiles, y compris à domicile ». C’est ainsi que sont pris en otage ces personnels, car devant ce faux choix de la vaccination, ils sont contraints d’accepter de suivre une thérapie génique par injection — encore en phase expérimentale, sans recul ni information sur les effets secondaires — ou de suivre leur intuition et conviction en s’abstenant de la piqûre sous peine de suspension. Celle-ci est une forme de purgatoire terrestre : il n’est ni possible de travailler et donc d’obtenir un salaire, ni de toucher les allocations de chômage. Pire, certains seraient même contraints de rembourser des dettes envers leurs employeurs… Cerise sur le gâteau : ces vaccins ne protègent pas de la transmission du virus, invalidant ainsi totalement la raison même de l’obligation vaccinale ! C’est pourquoi nombreux se retrouvent psychologiquement torturés entre la nécessité de satisfaire les impératifs (économiques) familiaux et le « choix » de se faire vacciner avec des conséquences inconnues et potentiellement graves. Ce livre est une petite pépite qui remplit le devoir de mémoire.
Kreatura, 12 juillet, Marco Pietteur, 2024, 80 pages, 17,10€ K. J. P.
Le musicien Hervé Krief entreprend pour la première fois un périple sur la terre de ses aïeux : la Tunisie. Ce livre, rédigé à partir de notes de voyage, est plus que le simple récit d’une expédition, il retrace tout d’abord l’histoire de la colonisation d’un pays qui, avant l’arrivée des produits européens sur son marché, répondait pleinement aux besoins de sa population grâce à l’artisanat local ; ensuite, H. Krief semble vouloir trouver une explication aux raisons du départ de ses parents (et de toute une génération) vers la France quelque temps avant sa naissance. Enfin, il ne manquera pas de continuer la critique de la « société marchande globale » et du monde technicisé qui lui est intimement lié. Il décrit le « déchirement entre deux courants inconciliables en Tunisie ». D’un côté, le cœur d’une foule qui bat inlassablement, célébrant (contrairement à sa voisine d’Occident) « l’existence et la joie simple d’être au monde » ; de l’autre, l’envahissement généralisé des objets techniques issus du Progrès, de la climatisation au smartphone, en passant par la voiture : « l’invention de la voiture, et sa propagation vertigineuse, fut décisive dans l’atomisation des cultures traditionnelles. La vitesse de déplacement, l’illusion de puissance qu’elle donne et l’individualisme qu’elle permet sont incompatibles avec une vie décente à mesure humaine ». Souvent, un objet technique ou des déchets, vient avilir le tableau. Ou est-ce l’inverse ? Et c’est alors un sourire authentique qui enjolive la noirceur du constat dressé avec acuité : « Que vont devenir ces générosités, pleines de douceur et de convivialité, dans la société connectée qui s’installe si vite, ici comme partout ailleurs dans le monde entier ? ». Toujours est-il que la substance de l’œuvre ne réside pas en ces endroits, tant ce qui en ressort a quelque chose à voir avec la mélancolie ; non pas celle décrite par la psychopathologie analytique et qui est liée à la honte délirante que le sujet éprouve envers lui-même, mais plutôt celle du poète, ou tout du moins du penseur qui, au travers d’un regard aiguisé sur le passé et lucide sur sa propre finitude (c’est-à-dire de la condition mortelle de l’homme), possède la faculté, si pas de réchauffer les cœurs, de conférer quelque consistance à l’âme.
Hervé Krief, Ifriqiya mes aïeux. Carnet de voyage en Tunisie, Quartz, 2024, 10 euros.
K. C.
Si le terme écologie est récent (Ernst Haeckel, 1866), la relation humanité/nature fut abordée par bien des philosophes. Ainsi, dès l’Antiquité, Héraclite, Platon et Aristote ont dénoncé la démesure (hubris) et conseillé la prudence (phronesis). Au cours des siècles, rares sont les penseurs qui n’ont pas abordé la question de notre attitude face à la nature. L. Hansen-Løve décrit chronologiquement les controverses qui ont agité les philosophes au cours du dernier millénaire. Déjà Montaigne, Spinoza (Deus sive natura) sont de ceux qui défendent une grande proximité, voire un cousinage entre les hommes et la nature, tandis que d’autres établissent une coupure radicale (René Descartes … « comme maîtres et possesseurs de la nature »). Aux États-Unis, des naturalistes ou des activistes comme H. D. Thoreau défendent la beauté et les bienfaits de la nature. Au début du XIXe siècle, le débat s’est porté sur les dangers de la science et du machinisme, avec comme œuvre inaugurale Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley (1818). Les philosophes se sont alors divisés en deux catégories : les techno-optimistes, qui font confiance à la technoscience, et les prudents, qui entrevoient la menace des dégâts que le toujours plus d’artificialisation fait courir à l’humanité. Aldous Huxley, dans le registre de la science-fiction et George Orwell, dans celui de l’impact sur la classe ouvrière, furent des précurseurs. Pour ce qui est des dernières décennies, I. Illich, J. Ellul, B. Charbonneau, A. Gorz, B. Latour, etc. sont des figures marquantes de l’idée écologique. Aujourd’hui, beaucoup de philosophes intègrent plus ou moins la notion que les humains ne sont qu’une espèce parmi d’autres dans la nature. L’écoféminisme est une force agissante dans cette approche favorable à la nécessaire proximité de l’humanité et du vivant. Hélas, il faut bien constater que les penseurs ne sont pas parvenus à imposer leurs vues à la société. Les forces du capital, de l’industrie et les folies des libertariens et des transhumanistes s’imposent toujours.
Laurence Hansen-Løve, L’idée écologique et la philosophie. À la recherche d’un monde commun, Écosociété, 2024, 140 pages, 15€.
A.A.
« Quand le futur d’hier raconte notre présent… » Ce mince livret est une réédition d’une dystopie de 1981 dont le titre original est The Quickening. La ligne éditoriale des dyschroniques s’est donnée pour mission d’exhumer de courtes histoires de SF et nouvelles d’anticipation des grands et petits maîtres du genre. Michael Bischop nous entraîne dans une histoire étrange. C’est un peu comme si la Terre entière avait éternué ! Tout est cul par-dessus tête et le héros qui s’éveille dans ce qu’il croit être sa chambre se retrouve dans un décor apocalyptique. On comprend bien vite que tout est bouleversé, que son lieu de vie est différent, que les personnes qui l’entourent viennent de tous les horizons, que les langues se mélangent, que lutter pour survivre n’est pas un vain mot. Les protagonistes évoluent dans une ville pillée, une ville détruite, ils ne se comprennent pas, ne se reconnaissent pas. Nous sommes dans une nouvelle « Babylone » où chacun fait ce qu’il peut pour comprendre ce nouveau présent et fuir le chaos pour retrouver famille et pays d’origine. L’auteur aborde par ce biais la problématique de la mondialisation, de la globalisation, des déplacements forcés, de l’américanisation du monde, des zones de conflits et des évacuations et ce, toujours, avec une plume vivante et précise.
C’est une dystopie du passé qui n’a rien perdu de sa pertinence et qui se lit d’une traite.
Michael Bishop, Retour à la vie, Le passager clandestin/dyschroniques, 2024, 93 pages.
Marie-Ange Herman
Et si une autre vérité se révélait grâce à ces inversions accusatoires dont regorge ce deuxième volume de Jean-Michel Jacquemin-Raffestin ? Le titre Ne leur pardonnez pas ! reste identique. Dans le sous-titre, cette paraphrase christique évocatrice Ils savent très bien ce qu’ils font… aussi. S’ajoute enfin Depuis très longtemps. Et c’est ici que l’auteur inscrit ses observations dans l’histoire. Au fil des chapitres, les anciens sujets sont approfondis, multiples notes de bas de pages à l’appui : les médicaments connus mais refusés, le « vaccin », l’implication de l’armée américaine, le graphène, les effets secondaires (suite)… S’ajoutent les analyses aussi pointues que critiques au sujet de la mortalité néo-natale, de la surmortalité, de la « climarnaque », de la grande réinitialisation alimentaire, de l’intrication CIA-médias, de l’Union européenne menée par Ursula von der Leyen… Comme signalé dans la conclusion, « Pour ce livre, j’ai essayé de briser le mur qui nous sépare de la réalité, ce mur qui s’appelle les médias, ce mur qui sert à nous détourner d’une vérité dérangeante ; même si ce livre n’est pas parfait, j’y ai mis tout mon cœur afin d’expliquer ce qui se passe réellement depuis très longtemps… ». Cet investigateur a tenu sa promesse. À nous d’élargir nos horizons radicalement refondés !
Jean-Michel Jacquemin-Raffestin, Carlo Alberto Brusa (préface), Erik Loridan (avant-propos), Ne leur pardonnez pas ! Ils savent très bien ce qu’ils font… depuis très longtemps !, Nouvelle Terre, 2023, 709 pages. Hepo
Chouette découverte. Oui, il y a du sexe. Chez Henry Miller aussi. Non, il n’y a pas que ça. Trois petites histoires de sexe en tout. Il n’y a rien d’autre à faire. Alors autant en profiter. On sort, on fait une rencontre, on file son numéro. Pense pas que la chasteté forcée soit beaucoup plus morale. On gamberge trop. Drogue. Contre l’ennui, la drogue. C’est dit texto. Comme le sexe. Un appart dégueu, dans une baraque dégueu. C’est réaliste. Je pense à un quartier où les gens traînaient en rue, où j’ai longtemps vécu. À ma baraque. À ses couleurs délavées, aux détritus le long des murs. Parfois dans le hall d’entrée. Aux boîtes à lettres défoncées. Beaucoup de toxicos, de chômeurs, de sans abri, de clodos, dans ce genre de quartier. Me suis beaucoup ennuyé aussi. Même lire est difficile dans ce genre de quartier. Ce monde fini, il n’y a pas moyen d’en voir l’idée. Pas vu de différence entre le confinement et pas de confinement. Une longue citation d’un bouquin de Harry Potter. Non, je ne l’ai pas lu. Je ne peux pas dire si la citation est fidèle. Il est question d’une bite. Un lecteur. Un grand lecteur, Charlie Demoulin. Un speech aussi sur la beauté, la laideur. Et un poème. Un brin de philo à la fin. Sur le paraître. Et une citation de Patrick Dessart : l’économie mutuelle. Vivre, vivre : le bouquin se termine sur ces mots. Alors que il ou elle, on ne sait pas, le héros change de sexe, parle au féminin, au masculin, aux deux à la fois, part, met les voiles, on dirait pour toujours.
Charlie Demoulin, Silence me mord, La Grange Batelière, 2024, 93 pages. P. W..
Un excellent livre s’adressant aux jeunes féministes. Et pour cause, il vise à détruire le mythe qu’est devenu le culte des sorcières dans ce milieu depuis au moins la création du groupe féministe WITCH en 1968 à New York, et depuis le XIXe siècle avec Jules Michelet (dans La Sorcière, où il défend une femme rebelle en lien avec la nature et persécutée par l’Église) et Victor Hugo (dans Esmeralda). Or, l’auteure démonte ce mythe en six arguments — nous n’en retiendrons que 3 : 1) Il n’y a pas eu 9 millions de victimes dans la chasse aux sorcières entre le XVe et XVIIe siècle en Europe, mais tout au plus entre 40.000 et 70.000. 2) Parmi ces victimes, il n’y a pas que des femmes, mais aussi des hommes, le chiffre d’un tiers de sorciers étant avancé. 3) La chasse aux sorcières ne fut pas l’occasion d’un essor du capitalisme « en guerre contre les femmes » qui aurait détruit leur puissance et leur pouvoir sur la sphère reproductive, car les victimes étaient des femmes et des hommes sans pouvoir. « C’étaient des victimes de dénonciations, de jalousies, de querelles de voisinage qui dégénéraient en dénonciation pour sorcellerie » (Ostererro Martine, in La tribune de Genève, 5 mai 2022). L’auteure nous explique aussi que ce mythe « fait vendre », en référence au livre de Mona Cholet vendu à 400.000 exemplaires. Dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes, celle-ci se vautre dans le mythe de la « femme puissante » que nous avons déjà évoqué. On l’aura bien compris, l’œuvre de Michelle Zancarini-Fournel n’est pas un pamphlet anti-féministe, elle vise juste à remettre la lutte pour l’émancipation sur de bons rails.
Michelle Zancarini-Fournel, Sorcières et sorciers, histoire et mythes. Lettre aux jeunes féministes, Libertalia, 2024, 168 pages, 12€. Jean-Luc Pasquinet.
Le film commence avec les images d’un film super 8 dans les années 1960. Enfants et femme qui s’occupent d’un faon. On évoque des souvenirs, dont le passé militant de Germaine. On voit des gens qui montent et descendent d’un bus lors d’un voyage en Palestine, un check-point, un aéroport, des gens qui doivent vider les lieux. Puis on montre une ZAD où des gens manifestent contre la construction d’un morceau d’autoroute. C’est autour de Kolbsheim, le village de Germaine, dont l’environnement est menacé. On ne verra plus de faon, mais une petite forêt contre un segment d’autoroute. On parle de la nature qu’on a connue et qui part en fumée, d’un milieu, de gens, de leur vision du monde. Les projets — autoroute, bassine, barrage, aéroport, prison — ont un impact sur la vie d’un pays, sur les consciences. Les gens se séparent progressivement de ce qu’ils ont aimé. Ils « écrasent » mais n’oublient pas. Une multinationale, ça peut détruire l’âme et l’histoire d’un territoire. Il y a une sorte de fatalisme, mais on se mobilise quand même. Germaine veut briser le silence qui accompagne la destruction de la forêt de Kolbsheim. Elle éprouve le besoin de se défendre pour essayer de se projeter en avant, pour ne pas se laisser broyer par l’aspect fonctionnel de la réalité. Ce n’est pas la première fois qu’elle participe à des mobilisations non violentes contre la construction de l’autoroute par Vinci. Avec Gwladys, elle parle de cette situation, en un long dialogue parfois à l’emporte-pièce. Elles ont le sentiment qu’on est au bout d’un processus. Le film évoque régulièrement le passé militant de Germaine avec des images d’archives, comme celle où elle est habillée intégralement en blanc, faisant songer à Jean-Paul II. Il évoque aussi une manifestation de petits commerçants dans les années 1950 contre les contrôles abusifs dont ils font les frais — contrôles servant à faciliter le déploiement des grandes surfaces sur le territoire français. On voit aussi des manifestations de Gilets jaunes et de citoyens en rogne contre la politique covidiste, la réaction des membres des services de santé — parmi lesquels une députée, Martine Wonner — lors de leur licenciement. Le film essaie de trouver un sens à ces évènements, il célèbre la nature, la lutte et leurs rapports. Les parents de Germaine étaient cultivateurs. Pas de grande théorie, plutôt des questions dans la langue de tous les jours. Un récit en demi-teinte avec des flash-back. Le documentaire montre la fragilité du mouvement qui tente de préserver çà et là des morceaux de nature.
Goliath, Germaine et moi, un film de Gwladys Morinière, 2024, 90 m’. P. W..
S’il est une phrase qu’il faut retenir de ce petit traité de la démesure c’est bien celle-ci : « […] ce que nous appelons aujourd’hui croissance est en réalité une prolifération cancéreuse dépourvue de but ». L’ouvrage est en deux parties. Tout d’abord Alain Coulombel passe en revue les différents points névralgiques de notre humanité et de notre planète. Ceux que tout le monde connaît et qui font mal uniquement lorsqu’on met le doigt dessus mais qu’on oublie aussi vite ! Accumulation, barbarie, collapsus, méga-incendies, guerres, hyper-tourisme, migrations, robotique, homme augmenté, etc. Chaque chapitre est étudié en profondeur. Tour à tour scientifique, philosophique, psychologique, spirituelle ou matérielle, la vision de l’auteur nous pousse à la réflexion de manière intelligente. La deuxième partie essaie de montrer une autre approche de la décroissance et de l’éventuelle guérison du monde. C’est sur une voie un peu particulière qu’A. Coulombel nous emmène. Un chemin peu exploité. Il revisite l’écologie, le rapport au « vivant », il propose une nouvelle politique du temps, on y rencontre Dieu, mais aussi les pratiques chamaniques et druidiques… Il ne laisse rien de côté ! Ni le politique, ni le poétique, ni le romantisme n’échappent à son analyse. On s’égare parfois un peu — soyons honnête— dans les méandres de cette pensée nouvelle. Concept où les fleuves seraient rémunérés pour services rendus, où les saumons entreraient en assemblée pour se défendre contre la construction d’un barrage, où les montagnes se mettraient à parler, où l’art et la poésie deviendraient machines de guerre, où il existerait un principe de solidarité intra et inter espèces… Tout ceci semble bien abstrait, mais l’auteur affirme, sources à l’appui, qu’un peu partout dans le monde de nouveaux récits et de nouvelles fictions juridiques voient le jour. Une chose est certaine, ce petit traité de la démesure ne laisse pas indifférent !
Alain Coulombel, Petit traité de la démesure. Le pire n’est pas toujours sûr, le Bord de l’eau, 2024, 223 pages, 18€.
Marie-Ange Herman
Accaparés par la numérisation, les écologistes authentiques avaient un peu perdu de vue le dossier de la voiture individuelle, que le sociologue militant Ludovic Bu remet opportunément sur la table, en deux parties : constats et solutions. La publicité pour les véhicules électriques détourne notre attention des vrais enjeux : quel que soit son mode de propulsion, la voiture nuit à la santé, entre autres par ses particules hors échappement (les micro-plastiques). Le bruit de la circulation est un fléau sous-estimé. Malgré des technologies comme l’air bag, les accidents de la route continuent à faire des centaines de milliers de victimes par an. Les réseaux de transport sont saturés. L. Bu indique que « l’addiction au mouvement devrait [donc] être combattue avec des moyens équivalents à ceux utilisés pour prévenir l’usage des drogues. » Parmi les solutions, il avance la réduction à la source des distances par le réaménagement du territoire. Il descend la fausse bonne idée des transports gratuits et l’habituel techno-solutionnisme (voitures autonomes, taxis volants, extension du réseau routier, etc.). Il reconnaît au moins une vertu dans le confinement covidien, celui d’avoir amené les gens à se questionner sur leurs besoins ou désirs de mobilité. Mais la plupart sont revenus à leurs anciennes habitudes. L’auteur reste néanmoins un écolo bon teint adepte du bien-être et de l’inclusivité, favorable aux vélos électriques (nucléaires) et aux vélos en libre-service (sponsorisés par des multinationales, comme JC Decaux). Il prône aussi de limiter l’accès des villes aux véhicules polluants, pour tout dire une mesure hypocrite pour prétendument lutter contre le réchauffement climatique. Que ces réserves ne vous empêchent pas de lire cette enquête minutieuse sans être trop longue.
Ludovic Bu, Tout-voiture. On arrête tout et on réfléchit !, Rue de l’Échiquier, 2024, 152 pages, 13,90€.
B. L.
Selon T. Ventôse, la France est le fruit du travail des producteurs. Hélas, depuis 50 ans, la classe dirigeante, servie par une caste politico-médiatique et d’idiots utiles, intellectuels et fonctionnaires, a mis le pays à terre, torpillé sa capacité à survivre et effacé jusqu’à l’idée même d’une véritable opposition. Le mouvement de destruction de la production et d’effacement des producteurs correspond bien, suivant l’auteur, à une logique savamment orchestrée par les maîtres du jeu. Heureusement, ils ne sont pas arrivés à tout détruire. S’instille dans les têtes, petit à petit, l’idée qu’il existerait une France majoritaire ayant un intérêt commun à se remettre à produire pour ses propres besoins, ce qui s’est exprimé sur les ronds-points en 2018 avec les Gilets jaunes. La France périphérique, non représentée, a été la première à subir systématiquement l’inflation, les coupes budgétaires et le chômage de masse. En France rurale et périurbaine, le travail des ouvriers et des agriculteurs a été confisqué par les métropoles. Pour faire passer la pilule, la classe dirigeante a usé d’un instrument classique de la manipulation : la culpabilisation. Ainsi, tous les jours les médias fustigent l’habitat individuel, la voiture, le chauffage au bois ou au fioul, la consommation de viande et les modes de vie traditionnels. Mais les temps difficiles développent chez l’humain son instinct de survie, lui font trouver des ressources insoupçonnées pour s’en sortir. Profitant que le modèle de libre marché mondialisé, imposé depuis 1945, est arrivé au bout de ses limites, les producteurs doivent désormais prendre conscience de leur propre force. Face à la « démondialisation » et l’avènement d’un monde multipolaire, la France des producteurs est appelé à jouer un rôle central, là où la France de la bourgeoisie ne peut qu’agoniser. L’affrontement avec cette dernière est donc inévitable. La classe dirigeante sera mise face à son inutilité sociale, donc face à son illégitimité à gouverner. Son existence même est en jeu. Les producteurs sont donc les seuls à même de la remplacer pour organiser la société autrement. Leur ascension est inéluctable. La question est de savoir combien de litres de sueur, de sang et de larmes elle nécessitera.
Tatiana Ventôse, Il est venu le temps des producteurs, Le Fil d’Actu, 2024, 347 pages, 22€.
B. Van D.
Günther Anders est un philosophe qui est très critique vis-à-vis de sa propre écriture, et même de son œuvre. Il regrette de ne pas avoir réussi à résoudre le problème posé : trouver une stratégie pour faire face à la menace nucléaire, nouvelle et radicale, surgie au milieu du XXe siècle, qui l’angoisse. Citant Hegel et sa théorie de la fin de l’histoire, Marx et sa théorie du produit — qui dépasse ceux qui le conçoivent et qui le fabriquent, notamment à cause de la division du travail — ou Heidegger et sa théorie du Dasein, Anders élabore une sorte de phénoménologie de la menace nucléaire, exploitant pour cela les concepts de travail, d’imagination, de temps, de production, de neutralité, etc. Il élabore une psychologie, et s’interroge sur la responsabilité de ceux qui sont impliqués dans la fabrication de l’arme atomique. Le langage utilisé sert avant tout à mettre certains faits en évidence. Il est question d’un moment ontologique où l’homme, qui sait qu’il n’est pas le centre du monde, découvre aussi qu’il dépend de lui que ce monde ait ou non une fin radicale après laquelle il n’y a plus ni passé, ni futur, qui va au-delà de la fin conçue par Hegel. Si le style du philosophe semble un peu dépassé, sa métaphysique sert encore à réfléchir de nos jours à cette menace qu’il voit comme un chantage exercé par les puissances nucléaires, mais aussi qui fait d’elles ses principales victimes potentielles. Anders découvre que les bombardements, inutiles selon lui, de Hiroshima et de Nagasaki, coïncident à quelques jours près, avec l’entreprise de définition par les juges de Nuremberg de la notion de crime de guerre et de crime contre l’humanité.
Günther Anders, La menace nucléaire, Héros-Limite, 2024, 348 pages, 24€.
P. W.


