Bricoler le climat par la géo-ingénierie
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Bricoler le climat par la géo-ingénierie

Aujourd’hui, au vu des conséquences catastroujourd’hui, au vu des conséquences catastrophiques qui se multiplient, il devient difficile pour le plus endurci des climatosceptiques de nier la réalité et les effets très négatifs du dérèglement climatique. Mais ce constat est déjà ancien. Depuis les travaux de l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen, la grande majorité des scientifiques a partagé le constat que l’accumulation de gaz carbonique (CO2) dans l’atmosphère provoque une augmentation des températures, ce qui entraîne des modifications du climat. Confrontés à ce phénomène, les partisans d’une croissance à tout prix et donc climatosceptiques ont imaginé de « réparer » cette évolution négative en agissant notamment sur les concentrations de CO2. On appelle géo-ingénierie cette tentative de modifier le climat terrestre pour limiter les concentrations dans l’air. Mais les apologistes de la réparation refusent donc d’agir sur la source, la croissance continue des émissions de dioxyde de carbone, due à la poursuite indéfinie des activités techno-industrielles. Une image de cette attitude serait celle-ci : confrontés à la menace d’un débordement d’une baignoire dans laquelle l’eau coule à flots, nos défenseurs de la croissance se mettent à écoper plutôt que de fermer le robinet.

Voyons quelles sont les deux grandes catégories de géo-ingénierie.

Le contrôle du rayonnement solaire qui accroît la température de la Terre quand il est renvoyé par le sol. Il se transforme alors en rayonnement infrarouge qui, capté par les couches supérieures de l’atmosphère, est un composant principal de l’effet de serre.

L’élimination des gaz à effet de serre dans l’atmosphère principalement le CO2[note].

Cassou

CACHER LE SOLEIL

La technique la plus avancée est l’envoi dans la stratosphère[note] de particules soufrées. Ce procédé est inspiré par le refroidissement terrestre causé par d’énormes éruptions volcaniques et il renverrait vers l’espace les rayons UV. Une simulation postule qu’une diminution de 1,8% du rayonnement solaire atteignant la terre suffirait à compenser le réchauffement climatique consécutif à un doublement de la quantité de CO2. Selon une analyse, refroidir la Terre en injectant des millions de tonnes de composés soufrés dans l’atmosphère, bloquant le rayonnement solaire, pourrait être peu coûteux. Les chercheurs ont estimé le coût entre 2 et 2,5 milliards de dollars par an. Cependant, la flotte d’avions nécessaires (environ 4.000) pour aller répandre le soufre dans la stratosphère aurait un coût non négligeable. Ces aérosols freineront aussi le rétablissement de la couche d’ozone protectrice qui commence seulement à se réparer. Cela modifierait aussi la distribution régionale des précipitations, causerait des sécheresses en d’autres endroits et influencerait la mousson. De plus, malgré des expérimentations localisées, on n’a pas pu évaluer l’impact sur la végétation (moins de lumière. donc moins de photosynthèse). Les incertitudes liées à l’injection stratosphérique d’aérosols sont très nombreuses et liées à la quantité de vapeur d’eau dans la stratosphère ainsi qu’à l’impact sur les nuages, entre autres. La couleur du ciel serait blanche et les couchers de soleil très rougeoyants. De plus ce procédé ayant une influence sur l’entièreté de la Terre, il serait très probablement refusé par certaines nations. Il faudrait donc créer une Agence mondiale de régulation du climat.

• Un autre procédé pour freiner le rayonnement solaire serait de saupoudrer le sommet des nuages en y répandant du sel. Cela en augmenterait l’albédo[note] et renverrait une plus grande portion du rayonnement solaire vers l’espace.

• On peut aussi augmenter l’albédo en peignant en blanc tous les toits de la Terre. Mais qui pourrait inciter tous les propriétaires à exécuter ce travail ?

• Certains imaginent de déployer un bouclier solaire situé à environ 1.500.000 km de la Terre. Il serait constitué de 16.000 milliards d’écrans transparents de 60 cm de diamètre, pesant chacun 1gramme. Ce dispositif pourrait réduire le flux lumineux de 1,8% par déviation des rayons solaires. L’ensemble pourrait être déployé pour un coût global de quelques milliers de milliards de dollars ! Exit donc cette hypothèse.

• Une action de modification de l’atmosphère serait d’arroser les nuages de particules afin de provoquer la pluie. Cette technique est pratiquée depuis longtemps et est efficace. Mais si la pluie tombe ici, elle ne tombera pas là. Des conflits entre régions pourraient donc surgir. (voir ci-dessous)

CAPTER LE CO 2

L’autre catégorie de lutte contre l’effet de serre est d’ôter le trop de CO2 dans l’atmosphère et de le capter.

• Une première option est d’utiliser la capacité des océans à capter le CO2. On ne réalise pas que la majorité du gaz carbonique se trouve dans les océans : 38.000Gt contre 6.000Gt dans le carbone fossile, 3.800Gt dans le sol et la végétation et 590Gt dans l’atmosphère. Sans les océans qui captent en partie le CO2 en excès, la Terre serait bien plus chaude qu’aujourd’hui. Une autre technique proposée pour en augmenter la capture serait de diminuer l’acidité des eaux en y ajoutant de la chaux basique.

• Le CO2 étant plus capté par les eaux froides, il est hélas ralenti par le fait que les eaux de surface sont assez chaudes. Une solution serait dès lors de faire remonter des abysses les eaux froides. Difficilement réalisable en pratique.

• Une autre idée est de répandre du fer dans les océans, ce qui favoriserait la photosynthèse. Grâce à une chaîne trophique incluant le phytoplancton, le zooplancton et les poissons, de la matière organique tomberait en « neige » vers les profondeurs. Elle serait alors décomposée et relâcherait du CO2 qui serait capté par l’eau froide.

• Une bonne idée est évidemment de planter des arbres qui captent le gaz carbonique. Hélas, ce à quoi on assiste de nos jours est plutôt une destruction des forêts. Et si on voulait capter beaucoup de CO2, il faudrait empiéter sur les surfaces cultivées déjà trop réduites. À moins de devenir tous végétariens, les arbres ne seront pas capables d’inverser la tendance à l’augmentation de la concentration du CO2 (passée de 290ppm[note] à 350ppm depuis le début de l’ère industrielle).

Enfin, la technique qui a le plus de succès actuellement est la CCS (Carbon Capture and Storage). En simplifiant, cela consiste à séparer le CO2 des autres gaz à la sortie d’une installation émettant beaucoup de CO2, à le concentrer et à le stocker dans des « puits » de carbone. Ceux-ci peuvent être des couches géologiques imperméables (par exemple les cavités créées par l’exploitation des carburants fossiles).

En Belgique, une expérimentation en cours est la capture CO2 à la sortie d’une cimenterie[note]. Le CO2 concentré et pur sera ensuite transporté vers la mer du Nord où il sera enfoui et dissous dans les couches froides des eaux.

En France, un projet imagine de capter le CO2 du complexe pétrolier du sud de Lyon, de l’envoyer par pipeline jusqu’à Fossur-Mer (coût 1,5 milliards €) où, ajouté au CO2 émis par les usines de Fos, il serait embarqué dans des navires du genre méthanier. Ceux-ci feraient alors le tour de la botte italienne pour l’enfouir dans des couches géologiques du fond de l’Adriatique. Des investissements énormes pour un résultat aléatoire. Il faut espérer que ce projet mégalomane ne voie jamais le jour.

Capter le CO2 et l’injecter dans le sol ne nous aidera pas à rendre notre économie climatiquement neutre. Telle est la conclusion d’un nouveau rapport rédigé par le cabinet de recherche Energy Comment pour Greenpeace Allemagne. Il analyse les projets CCS développés aujourd’hui dans le monde. Ceux-ci s’avèrent très chers, risqués et difficilement réalisables. Le ministre de l’économie allemand souhaite ouvrir la voie au stockage du CO2 sous la mer du Nord. Le nouveau rapport prouve à quel point cette approche est climatiquement très risquée. Les quantités de CO2 réellement injectées dans tous les projets de CCS réalisés sont bien inférieures aux premières estimations. Selon le rapport, il faudrait d’ailleurs jusqu’à 3.300 fois la capacité du plus grand projet européen de CCS à ce jour (Sleipner, Norvège) pour stocker sous terre seulement 10% des émissions mondiales actuelles de CO2 provenant des combustibles fossiles. Beaucoup d’argent perdu qui aurait pu servir à développer les énergies alternatives.

MILITARISATION

La plus ancienne technique de modification du climat est l’ensemencement des nuages pour faire tomber la pluie et ce, en les saupoudrant de sels qui accélèrent la condensation et font tomber des gouttelettes. Les premiers essais eurent lieu aux États-Unis en 1946. Depuis lors, des centaines de projets ont vu le jour. Les buts sont de lutter contre les sécheresses, de prévenir les averses en faisant tomber la pluie avant des événements en plein air ou de lutter contre les averses de grêlons (vignes).

Mais les militaires se sont évidemment emparés de la technique. Ainsi, lors de la guerre du Vietnam, l’armée américaine fit pleuvoir sur la piste Hô Chi Minh afin d’empêcher les Viêt-Cong, embourbés, de se déplacer du nord vers le sud[note].

À l’heure actuelle, tous les pays développent l’ensemencement des nuages dans des objectifs civils, mais aussi pour disposer de cette arme climatique. Toutefois, tous les essais ne sont pas concluants et il faut réunir des conditions précises pour faire tomber la pluie de nuages qui doivent être préexistants.

D’autres applications des procédés listés ci-dessus doivent aussi attirer l’intérêt des militaires, mais les expérimentations sont discrètes et limitées à des surfaces réduites. Des modifications du système climatique seraient trop risquées, quoique… L’armée américaine se demandait quels seraient les effets potentiellement très dangereux de faire exploser une bombe atomique dans l’ionosphère à 30.000 km du sol. Que firent-ils ? Ils réalisèrent l’expérience au-dessus de Hawaï. Le résultat fut spectaculaire. Toutes les communications radio furent très perturbées pendant 36 jours dans une région étendue. Les fusibles de nombreux systèmes électriques sautèrent. De nombreux satellites artificiels furent touchés et plusieurs définitivement perdus. Les effets sur l’ennemi seraient désastreux, ce qui doit donner des idées aux militaires.

ASPECTS ÉTHIQUES

Des détails sur tout ce qui est décrit ci-devant sont développés dans le livre de Clive Hamilton Les apprentis sorciers du climat[note]. Ce titre résume bien ce que l’on peut penser des expériences de géo-ingénierie. Les incertitudes sur des essais qui pourraient avoir des conséquences désastreuses devraient inciter à la plus grande prudence. Vouloir modifier le système climatique terrestre est une ambition démesurée. Comme le dit Hamilton, ceux qui défendent ces projets se prennent pour Dieu.

Nous avons là un exemple du techno-solutionnisme. L’excès de technique et d’industrialisme a amené à une augmentation désastreuse des gaz à effet de serre. Et plutôt que de s’attaquer aux causes, des scientifiques exaltés veulent encore développer de nouvelles techniques hasardeuses. Un météorologue chinois a dit à raison « le triomphe de l’humanité sur la nature nous a parfois laissé un goût amer ». Déjà, nous avons donné naissance à une nouvelle ère géologique caractérisée par des pollutions et une plus grande instabilité climatique. En d’autres termes, si l’on s’engageait dans la voie de la géo-ingénierie, nos aspirations prométhéennes rendraient le monde encore moins contrôlable. L’objectif à terme est de prendre le contrôle de l’histoire géologique elle-même. Que les humains se considèrent comme une espèce à part est une caractéristique du monde moderne.

En fait, l’objectif des promesses utopiques de géo-ingénierie est surtout un moyen de retarder l’échéance de l’acceptation de la nécessité de prendre conscience des réalités écologiques et de retarder la mise en œuvre de modifications des modes de vie de nos sociétés capitalistes. Nous assistons à l’émergence d’un lobby réunissant des chercheurs, des industriels et des investisseurs.

Les travaux récents en sciences du système Terre (GIEC) ont fait progresser nos connaissances, mais aussi révélé l’étendue vertigineuse de notre ignorance.

Alain Adriaens