La question de la géo-ingénierie comme stratégie de lutte contre le réchauffement climatique et ses conséquences néfastes sur la biodiversité a été discutée au cours de la dixième Conférence des pays signataires de la Convention sur la biodiversité (CDB) qui s’est tenue en 2010. Une décision nommée « X/33 » a été prise, invitant les acteurs concernés (gouvernements, organisations non-gouvernementales, etc.) à « veiller, conformément à la décision IX/16 C sur la fertilisation des océans, la biodiversité et les changements climatiques, en l’absence de mécanismes de contrôle et de réglementation scientifiques, mondiaux, transparents et efficaces pour la géo-ingénierie, et conformément à l’approche de précaution et à l’article 14 de la Convention, à ce qu’aucune activité de géo-ingénierie liée au climat susceptible d’affecter la biodiversité ne soit entreprise, jusqu’à ce qu’il existe une base scientifique adéquate pour justifier de telles activités et une prise en compte appropriée des risques associés pour l’environnement et la biodiversité et des impacts sociaux, économiques et culturels associés, à l’exception des études de recherche scientifique à petite échelle qui seraient menées dans un cadre contrôlé conformément à l’article 3 de la Convention, et seulement si elles sont justifiées par la nécessité de récolter des données scientifiques spécifiques et sont soumises à une évaluation préalable approfondie des impacts potentiels sur l’environnement »[note].
Lors de la Conférence d’Hyderabad des Nations unies sur la diversité biologique de 2012, « X/33 » a été réitérée, précisant que celle-ci était nécessaire en « l’absence de mécanismes de contrôle et de réglementation scientifiques, mondiaux, transparents et efficaces pour la géo-ingénierie liée au climat[note] ». La Convention sur la diversité biologique a ensuite publié lors de la 13ème Conférence de Cancún de 2016 sur la biodiversité un avis insistant une fois de plus sur les aspects de la décision X/33 mettant en avant « l’importance de prendre en compte les sciences de la vie ainsi que les connaissances, l’expérience et les perspectives des peuples autochtones et des communautés locales lorsqu’on aborde la géo-ingénierie liée au climat et à la protection de la biodiversité[note] ». Malgré ces réserves sur l’application des stratégies de géo-ingénierie qui concernent même la mise en place d’études ou d’essais, le site Geoengineering Monitor[note] (un site remarquable et accessible à ceux qui désireraient s’informer ainsi qu’avoir un regard critique sur la géo-ingénierie) recense plus de 1.700 projets terminés, en cours et en projet, classés par pays.

Les principales techniques de géo-ingénierie sont la gestion du rayonnement solaire, le captage et le stockage de CO2 atmosphérique et la fertilisation des océans. L’objectif des modifications atmosphériques (par création et blanchissement de nuages en injectant des aérosols stratosphériques) est de réfléchir les rayons solaires afin de refroidir le climat (mimant ainsi l’effet des grandes éruptions volcaniques). Quant au stockage de CO2 et à la fertilisation des océans, leur but est de diminuer le carbone atmosphérique. Dans le premier cas, cela se réaliserait, par exemple, par son stockage dans le sol ou en l’enfouissant dans la roche ou les profondeurs marines, alors que la fertilisation des océans consiste à nourrir les organismes (comme le phytoplancton) consommateurs de CO2. Parmi les nombreuses interrogations concernant la mise en œuvre de ces techniques figure notamment la question des répercussions sur la biodiversité. Hélas, la réponse à cette dernière reste floue, mais également difficilement prédictible, car pour l’instant il n’existe que peu de littérature scientifique consultable qui permettrait d’évaluer l’impact de la géo-ingénierie sur les écosystèmes. En effet, malgré les nombreux projets en cours, la majorité de la littérature est basée sur de la modélisation, qui par essence, ne peut prendre en compte toutes les relations complexes d’un écosystème… Au mieux, il peut s’agir d’une estimation plus ou moins réaliste, mais qui ne peut prétendre à l’exactitude. La crise sanitaire n’a été qu’un exemple parmi d’autres de l’utilisation abusive de modèles peu fiables….
Le Center for international Environmental Law, une organisation non gouvernementale américaine qui vise à « utiliser le pouvoir du droit pour protéger l’environnement, promouvoir les droits de l’homme et assurer une société juste et durable » et dont le site internet pourrait intéresser les lecteurs qui aimeraient s’informer sur les risques de la géo-ingénierie, émet les critiques suivantes.
1. Elle constitue une distraction dangereuse, car elle ne se préoccupe pas des causes profondes du dérèglement climatique, mais crée au contraire l’illusion d’une solution simple et rapide, prolongeant ainsi notre dépendance à l’énergie fossile ;
2. Son application aurait des répercussions massives et imprévisibles au niveau environnemental, politique et social ;
3. les données scientifiques disponibles sont limitées [voire inexistantes, NDLR] et les essais à des fins de recherches scientifiques pourraient déjà risquer de causer un impact non négligeable, potentiellement irréversible et de durée inconnue sur la biodiversité et les populations précaires (c’est-à-dire les peuples autochtones, paysans, pêcheurs, communautés rurales…) ; elle serait de nature imprévisible et par conséquent, les risques associés à son implémentation le sont également. De plus, de nombreuses technologies de géo-ingénierie impliquent de causer une pollution environnementale délibérée persistant sur des décennies, voire des siècles.
Ces objections reviennent fréquemment dans la littérature scientifique et malgré ces réserves et le fait que la géo-ingénierie viole le droit international (étant ainsi de facto soumise à un moratoire), plusieurs projets sont en cours. Une majorité de ces derniers sont liés à la vente de crédits carbone (ou de
compensations) et sont pilotés par les marchés du carbone. Le soutien politique et financier proviendrait en particulier d’un petit groupe d’ingénieurs d’élite, d’une poignée de milliardaires et d’un groupe croissant de politiciens de droite (dont beaucoup d’anciens climatosceptiques)[note]. À ce propos, le Forum économique mondial nous assure heureusement sur son site que « des recherches plus inclusives et fondées sur des données probantes permettront de prendre des décisions plus éclairées sur les options permettant de lutter contre le changement climatique […] Un nouvel ensemble de lignes directrices vise à garantir que toutes les voix soient entendues et que les risques et les avantages soient évalués avant que des décisions en matière de recherche climatique ne soient prises […] Il n’existe pas de solution miracle ; le monde a besoin d’une réflexion courageuse et ambitieuse pour réduire fondamentalement les émissions mondiales et changer de cap face à la crise climatique. ». Nous voilà rassurés. L’Union européenne, pour sa part, liste bien les risques liés au déploiement des technologies de la géo-ingénierie, tout en glissant par-ci par-là des phrases de ce type : « Bien que la modification du rayonnement solaire ne soit pas encore spécifiquement incluse dans les programmes officiels d’atténuation, l’absence de mesures concrètes de réduction des émissions pourrait forcer son déploiement futur[note]. »
La société civile (surtout la bien-pensante) est divisée sur la question de la géo-ingénierie, tout comme elle l’est sur le sujet des voitures électriques en tant que mesure de lutte contre le réchauffement climatique : une partie est contre, car elle reconnaît les contradictions, l’inefficacité, voir la contre-productivité liées à l’usage des technologies, alors qu’une autre partie technoprogressiste accueille à bras ouverts l’arrivée des avancées miracles qui résoudront les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Ce faisant, elle participe à un faux débat et passe à côté des « vraies questions » portant sur le climat, dont par exemple : « Peut-on lutter contre le dérèglement climatique uniquement avec des outils technologiques ? La question de la crise climatique, est-elle fondamentalement de nature scientifique/technologique ou plutôt philosophique, politique et sociale ? Quel est notre rapport à l’environnement ? Quid des considérations éthiques liées aux solutions technologiques qui modifieront la météo, le climat, l’environnement, la planète ? » Pour l’historien et penseur Lynn White, la source de la crise écologique du XXe siècle est la puissance colossale créée par l’union de la science et de la technologie à l’ère moderne, ainsi qu’une vision du monde qui justifie l’utilisation de cette puissance pour contrôler la nature. Sa critique vise les croyances selon lesquelles le pouvoir technologique est essentiellement une force bénigne et progressiste, et que les humains ont le droit de soumettre la Terre et ses ressources. À l’inverse, les philosophes Dale Jamieson et Stephan Gardiner se posent la question de l’(in)action face à une urgence climatique : ne faudrait-il pas agir en utilisant les moyens de la géo-ingénierie, plutôt que de garantir aux futures générations, par notre inaction, un climat invivable ?[note]. Mais la question se pose alors : qui devrait définir les critères de réussite et dans quelle mesure le succès serait-il défini ?
Au final, il n’est pas nécessaire d’être scientifique pour se rendre compte que le climat est un sujet extrêmement complexe, comme l’est celui de la biodiversité. D’un point de vue scientifique, la gestion de ces deux facteurs, même séparément, est actuellement quasiment impossible : il y a trop de variables qui entrent en ligne de compte. [note] Par conséquent, il n’est pas concevable en l’état actuel de prédire l’effet d’une modification d’un système hypercomplexe sur un autre système hypercomplexe. Nous devrions plutôt nous poser les questions pertinentes et tenter d’agir en amont plutôt qu’en aval. Malheureusement, plusieurs articles ont déjà été publiés sur la toile sur Les leçons à tirer de la crise covid pour mieux implémenter la géo-ingénierie[note], ce qui ne présage rien de bon…
Kaarle Parikka


