« En manque d’affection et de culture générale, les gens ont l’impression que ces discours un peu savants et humanistes s’adressent à eux. Ils s’y retrouvent tellement c’est vague, impersonnel et rassurant. Ils n’y croient pas vraiment, mais quand même. Ils se disent que, allons, avec un peu de bonne volonté et de bon sens ils pourront au moins gérer leurs inhibitions, leurs frustrations et leurs humiliations, et qui sait, en tirer une sagesse[note]. »
Frédéric Schiffter, 2004
« Sainte Sophie, confinez pour nous »
Anonyme belge, deuxième décade du XXIe siècle

Mars 2025 a vu une série de commémorations médiatiques des 5 ans de la « crise du covid » qui n’apprennent rien de plus que ce que la population générale « savait » déjà à force de s’être abêtie et avilie quotidiennement avec la presse, la radio et la télévision. Ces émissions et articles sont évidemment lénifiants, partiaux, partiels et mensongers, leur seul intérêt résidant dans la possibilité d’une méta-analyse[note]. Mais il n’y a pas que les médias. Récemment, je me suis rendu à une confé rence-débat organisée au centre culturel de ma commune. Professeure émérite de l’ULB, l’historienne Anne Morelli (née en 1948) venait parler de sa spécialité, la propagande de guerre. Elle prévint qu’elle ne traiterait pas de l’actualité et laisserait aux participants le soin de faire les rapprochements nécessaires. Elle se contenta de donner des exemples de l’histoire récente, comme les deux guerres impériales-humanitaires de l’Oncle Sam en Irak (1990, 2003), l’agression de l’OTAN en ex-Yougoslavie (1995-99), ou plus anciens comme les guerres mondiales. Démonstration impeccable de ses 10 thèses[note]. Mais un hic : aucune allusion à la période covidienne ne fut faite. Pourtant, cela appartient déjà à l’histoire, non ? C’est moi qui fis le lien durant le débat, rappelant la sortie d’Emmanuel Macron, en mars 2020, qui résonnait avec le thème de la soirée : « Nous sommes en guerre ». La conférencière concéda laconiquement que la formule-choc du président de la République avait pour fonction de clore tout questionnement et toute protestation. Mais était-elle fondamentalement juste ? Étions-nous bel et bien « en guerre », et le cas échéant, de quelle manière, avec quelle armée, quelles armes, précisément contre qui, ou contre quoi ? Elle s’est gardée d’approfondir cet aspect. Un homme de mes connaissances montra qu’il n’était pas dupe de la propagande de guerre, en rappelant les affaires des faux charniers de Timisoara et des couveuses du Koweit. Sauf qu’il respecta scrupuleusement les « gestes-barrières » en son temps, et même les défendit devant moi qui osais marcher dans la rue sans muselière. Double pensée ou peur de la mort plus forte que tout ?
Dans la vie sociale, on constate une difficulté à revenir sur le traumatisme collectif vécu il y a seulement quelques années. Il ne faudrait plus l’évoquer et tourner la page. Covid, basta ! Il y a maintenant des choses plus urgentes, comme la guerre et l’avenir de notre pauvre Europe. Ou bien on ne veut plus penser à quoi que ce soit de déprimant (« Chérie, tu as réservé les billets sur le site de Brussels Airlines ? »). Si la mémoire de la Shoah – autre traumatisme, s’il en est – est entretenue à juste titre, pourquoi celle du covid ne devrait-elle pas l’être aussi ? Sont-ce là deux faits historiques absolument incommensurables ? Pas sûr. La plandémie n’a pas (encore ?) été ressentie comme un crime de masse par la grande majorité des électeurs-consommateurs. Chez eux, l’omerta sur le covid est un mauvais signe qui dénote deux attitudes distinctes. La première est le déni du caractère problématique des politiques qui furent appliquées : les gouvernements Wilmès, puis De Croo ont fait du bon boulot, hormis l’une ou l’autre petite erreur bien pardonnable, de toute manière ils n’avaient pas le choix d’agir autrement, et puis ce virus représentant un danger mortel pour l’humanité, il fallait donc décider avec fermeté. Selon un sondage de RTL Info et Cluster-17, 41% des Belges sont prêts à revivre un confinement au premier coup de sifflet et un Belge sur deux estime que les mesures adoptées à l’époque étaient nécessaires et justifiées. L’an dernier, les 500.000 voix de préférence des électeurs belges francophones pour Sophie Wilmès, qui l’ont propulsée au parlement européen, lui furent accordées en témoignage de gratitude pour sa gestion à la fois « efficace et humaine » de la crise[note]. Elle est l’une des trois personnalités politiques préférées des Belges. Chez ces électeurs-là, c’est incurable ! Passons. La seconde attitude est celle d’une heureuse mise à jour de ses croyances, 5 ans plus tard : on reconnaît in petto que l’on s’est fait berner par le triumvirat politiques/experts/médias, on regrette de s’être muselé, testé, confiné, encore plus fait injecter, et l’on en voit éventuellement les dégâts dans son entourage. Mais on a honte de l’avouer. On garde un silence coupable, on ne relève pas le mot quand son interlocuteur dérange en prononçant les 2 syllabes maudites, « co-vid »[note].
Du côté des producteurs d’idées (journalistes, universitaires, essayistes, experts), la situation est encore plus grave, vu leur responsabilité envers le public. Comprennent-ils que taire la période covidienne, quand on a l’ambition de faire le point sur la situation politique d’aujourd’hui, devenue certes compliquée, est une faute méthodologique et épistémologique, en plus d’être une lâcheté ? Tout doit être remis en perspective avec elle, à un moment donné. Ne pas le faire décrédibilise ces voix autorisées. Quand on m’accuse d’être obsédé par le covid, je réponds « à chacun ses obsessions ». Pour d’autres, ce sera le climat, la transidentité et surtout la guerre, l’extrême droite et Trump qui mobilisent toute l’énergie militante et éditoriale pour le moment. A contrario, prétendre n’avoir aucune obsession masque souvent une indifférence aux affaires de la cité et manifeste l’obsession… de sa vie privée !
Il est significatif qu’encore jamais, chez les élus et dans les médias, n’ait été tiré un vrai bilan politique et éthique de cette pseudocrise sanitaire. À la place, nous avons droit au rabâchage du narratif officiel, identique à ce qu’il était – on ne change pas une équipe qui gagne[note]. Parfois, une petite information scientifique émerge par-ci par-là, où l’on reconnaît à demimots quelques effets secondaires des vaccins et la souffrance psychologique des jeunes[note], puis on passe à autre chose. Ou bien on recommence à agiter la menace pandémique, on ne sait jamais…[note]
Les archives sur l’assassinat de John F. Kennedy sont déclassées, 60 ans après les faits. Combien de temps faudra-t-il pour faire la lumière[note], dans les médias et pas seulement sur la Toile, sur cette sombre affaire politico-économico-virale qui a définitivement changé la face du monde ? Tout va plus vite qu’avant, dit-on…
Bernard Legros


