Féminisme, guerre et désarmement : les femmes ont-elles leurs maux à dire ?
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Féminisme, guerre et désarmement : les femmes ont-elles leurs maux à dire ?


Entre les lignes de Joyce Lussu, L‘homme qui voulait naître femme, paru aux éditions La Lenteur, 2024

MULTIPLICATION DES APPELS À LA PAIX (PALESTINE, UKRAINE, SYRIE…)

Au moment où Ulrike Guérot lance un appel européen à la paix et au désarmement[note], il est opportun de s’interroger sur la signification réelle du concept de paix. Qu’est-ce qu’un pays en paix ? En existe-t-il ? De quoi parle-t-on en accrochant ensemble ces quatre mots : « appel à la paix » ? Est-ce une formule encore suffisamment à jour pour s’opposer à la situation de nos pays ? Ce qui se cache en réalité derrière un appel à la paix est extrêmement profond, mais surtout invisible pour la plupart d’entre nous. Un appel à la paix ne devrait pas être qu’un appel ponctuel à stopper la guerre. Il implique de comprendre que toute notre société est ancrée dans un mode guerrier permanent, « une guerre quasi constante » écrit l’éditeur de Joyce Lussu : parce que nos pays sont liés aux conflits extérieurs, parce que de nombreuses bases militaires étrangères y sont implantées et, surtout, parce que la vaste industrie de la guerre (chimique, métallurgique, aéronautique, biotechnologique) est implantée sur nos terres, entraînant avec elle une masse de salariés, une dégradation de l’environnement, une culture de l’économie fondée sur la vente d’armes, bref, une culture de la guerre qui ne dit pas son nom. Sans combattre tout cela, l’appel à la paix relève de la naïveté et Joyce Lussu nous l’expose magistralement dans son livre L’homme qui voulait naître femme[note]. Cet homme qui n’a pas choisi de donner son corps à la guerre ni d’en subir les violences abjectes. Cet homme qui aurait voulu naître femme et ne pas être appelé sous les drapeaux de force, comme sembleraient le subir aujourd’hui les Ukrainiens (et tant d’autres), embrigadés par une milice ignorée de nos médias.

RECADRAGE DU FÉMINISME SOUS LE PRISME DE LA MILITARISATION ET DE L’ARMEMENT

Joyce Lussu, ancienne résistante au nazi-fascisme, s’est heurtée aux courants féministes qui ne voulaient pas entendre son plaidoyer sur l’importance de la présence féminine dans les questions guerrières. Elle insiste à de nombreuses reprises sur l’impact de cette absence. Comment obtenir une égalité homme-femme sans questionner la militarisation qui est au cœur de tous les systèmes de pouvoir et donc de domination ? Comment éviter un psychisme méprisant vis-à-vis des femmes lorsqu’une armée est exclusivement masculine ? « La masculinité même de l’armée – mélange de la force brute de l’armement dont seuls les hommes ont l’usage, du lien spirituel qui unit les hommes en armes, de la discipline virile basée sur des ordres donnés et exécutés […] – confirme aux hommes […] que les femmes sont secondaires, qu’elles n’ont aucune utilité pour le monde qui compte vraiment […]. Les hommes qui violent en temps de guerre sont des hommes ordinaires qui sortent de l’ordinaire par leur entrée dans le plus exclusif des clubs réservés aux hommes[note] ». Comment les femmes pourraient-elles lutter contre une construction masculine qu’elles ne comprennent pas, faute de la vivre et de l’intellectualiser ? N’oublions pas que le service militaire obligatoire, « école de la masculinité » écrit Joyce Lussu, obligeant chaque jeune homme à suspendre son existence et transformer son corps en machine armée, a couru jusqu’au début des années 2000 et qu’il existe encore dans certains pays d’Europe[note].

JOYCE LUSSU INVITE LES FEMMES À SE SAISIR DES QUESTIONS
DE LA MILITARISATION

J. Lussu invite ardemment les femmes à modifier notre système de pensée guerrière en se saisissant des questions de la militarisation, à refuser d’en être tenues à l’écart et d’en comprendre ainsi toute l’étendue et la nature : les armes (destruction massive, chimique, biologique), les données qui les concernent (satellites, sous-marins, bases militaires), l’expansion de l’OTAN depuis son apparition, mais aussi et surtout depuis 1992[note], le commerce de l’armement (légal et illégal), le renseignement, les formations (certains diront la reprogrammation psychologique) qui conduisent à des corps armés dans lesquels ne réside plus trace d’humanité. Pour Lussu, la lutte féministe sans se poser la question de la militarisation est une façon, je la cite, « [d’oublier] que le plus grand viol, c’est la guerre, rendue possible par le consentement ou l’absence d’opposition à celle-ci, des hommes comme des femmes[note] », mettant derrière le mot guerre toute la profondeur citée jusqu’ici.

« Le plus grand viol, c’est la guerre, rendue possible par le consentement ou l’absence d’opposition à celle-ci, des hommes comme des femmes. »

Joyce Lussu – 1978

Dans un contexte de guerre, hommes et femmes perdent la souveraineté de leurs corps, utilisés à des fins qui ne leur sont ni souhaitables, ni souhaitées. Le plus grand viol massif des corps s’opère précisément à l’instant où hommes et femmes oublient de s’indigner devant le cortège funeste des industries de l’armement qui produisent de la destruction, devant les décisions des gouvernements qui installent des bases militaires innombrables sur leurs propres territoires et celui des autres, devant les interminables et macabres guerres externes (faut-il toutes les citer ?[note]), devant les technologies destructrices toujours plus puissantes, devant le bla-bla des promesses inutiles qui cachent une militarisation grandissante à l’œuvre[note]. Mais pour s’indigner, il faut en avoir connaissance ! Sommes-nous conscients que nos pays de l’Ouest – tout comme ceux de l’Est – sont de féroces exportateurs d’armes et qu’ils se disputent le marché mondial, fournissant les armes des massacres internationaux ?[note] Sommes-nous conscients que la guerre et la terreur sont des stratégies militaro-industrielles déployées pour « maintenir la structure de la société intacte[note] » et « étouffer les révoltes actuelles contre la machine mondiale du travail[note] » ? Sommes-nous conscients de l’implantation possible de pre-chambering pilotés par pre-delegation[note] ? Sommes-nous conscients de l’existence d’armes sophistiquées, biologiques, soniques ou à énergie dirigée (AED) qui complètent l’arsenal de projectiles et d’explosifs ?

Les mots de Joyce Lussu semblent venir du passé pour nous prévenir : n’oubliez pas de vous indigner, y compris devant ces femmes d’aujourd’hui, ces Ursula von der Leyen qui lancent le programme ReArm Europe[note] et qui montrent que le féminisme ne doit pas être une lutte pour l’accession à la réussite sociale des femmes selon un modèle construit par des hommes, mais au contraire un levier pour redéfinir le système, c’est-à-dire le modifier, le repenser avec les deux points de vue : féminin et masculin, permettant ainsi de construire et équilibrer un système sur la base d’un plus grand nombre de vécus, de sensibilités et de constructions, sur la base de ce que la nature nous a offert pour notre plus grand équilibre. Puissent les nombreuses féministes sur le marché prendre le temps de penser à son message…

Marzie Flodienka