Kairos 69
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Et le César du meilleur acteur est pour…

Sans prétention matamodoro-macronesque, je puis affirmer que ce papier sera mon meilleur. Non, langues de vipères, il ne sera pas meilleur parce qu’il sera plus court, n’en déplaise à Coluche qui prétendait que si le mois de février était le mois où les politiques disaient le moins de conneries, c’est parce que c’était le plus court. Cette chronique sera la meilleure parce que ce sera la dernière. On baisse le rideau parce qu’on s’est rendu compte qu’on n’a aucun talent ? Parce que Kairos cesserait d’exister ? Parce que je n’aurais plus rien à dire ? Que nenni, cornegidouille, bande de persifleurs sycophantes amateurs de piques sur les réseaux sociaux et sous les pseudos « GLBBGMons 2027 » ou « Je vote à droite alors vive Olivier Faure 2026 ». Je vous vois déjà, le rictus prêt à l’emploi et la besace emplie d’émoti-cons. Et à propos de cons … Non, vous pouvez rester, François Bayrou.

Alors oui, j’ai encore bien des choses à dire et à transmettre à mon fan-club désormais composé de trois membres, que je ne dénoncerai pas. Mais depuis quelques jours, je sens une émotion poindre dans mon cœur de litchi sino-belge. Depuis que j’ai vu une scène à la télévision, commentée à l’envi sur tous les médias, je me sens émoustillé comme Paul El Kharrat devant des montagnes de dates à retenir ou le Professeur Rollin devant une question de Laurent Ruquier à contredire.

Quelle scène bouleversante, donc, que celle à laquelle j’assistai, me sentant comme un alpiniste de la politique, un randonneur des hautes montagnes intellectuelles, un arpenteur des faîtes de la connerie et des sommets de l’imbécillité, un montagnard des hauteurs de l’indigence neuronale.

La scène se déroule dans une maison blanche, en un bureau ovale, transformée en une salle de classe pleine de jeunes gens souriants. Leur professeur entre, la coiffure en balai de chiottes, l’air assuré, mais la mine grave (et pas la mine piteuse, je ne le connais pas suffisamment pour m’avancer sur ce terrain). Autour, des bancs d’écoliers. Au centre, là où il va trôner pour sa gymnastique libératoire, un bureau arborant le symbole de la présidence américaine. L’acolyte de J. D. Vance s’assied, ouvre un registre (la mécanique est huilée, depuis 2 mois tout pile où il a renvoyé son prédécesseur à la maison de retraite), suivi en cela par tous les jeunes gens, de 8 à 18 ans, qui ont parfaitement suivi la scolarité américaine, dans les meilleures écoles, ce qui signifie qu’ils ont appris à chanter l’hymne américain, à prononcer la formule désormais sacramentelle dans les bons lieux d’enseignement, et à calculer combien font deux et deux. L’air toujours aussi grave – à moins qu’il ne soit constipé –, Donald demande aux deux petits jeunes à sa droite s’il doit le faire, et les deux jeunes gens, qui n’ont rien compris à ce qui se passe, acquiescent et sourient. Alors, d’un geste sûr, il signe le registre, et montre alors fièrement sa magnifique écriture. Toute l’assistance applaudit fortement, autant que si la fusée d’Elon Musk avait décollé sans dévier de sa trajectoire, ou qu’on avait réussi à répéter le prénom de ses 14 enfants sans éclater de rire, et le président américain se lève, et se dirige, l’air pénétré, vers un pupitre. L’attente est insoutenable ! Que va-t-il décider ?

Il ne décide pas moins que d’acter, sous le regard énamouré de sa ministre de l’Éducation qui ressemble à Miss Marple sans la fantaisie, la suppression prochaine du département fédéral de l’éducation. Tout revient désormais aux États fédérés. Il accuse ce département fédéral d’avoir été aussi inefficace qu’un discours de François Bayrou qui devrait être clair et limpide, et d’avoir dépensé des montagnes d’argent alors que le pays serait à la traîne dans les résultats (le terme utilisé est même success : on parle de réussite). Allez, zou ! Dégraissons le mammouth, faisons subir un lifting à cette gigantesque machine, sabrons dans les dépenses publiques. Et laissons alors une totale liberté aux différents États, fonction de leurs moyens et de leurs priorités. Trump a une démarche parfaitement illibérale et il retourne cela contre ses prédécesseurs, les taxant de… libéraux. Croquignolet.

Et toujours ces enfants, ces adolescents qui sourient. Ils ignorent que les écoles publiques seront les premières touchées par ce mouvement de nettoyage de printemps : en effet, le département fédéral est celui qui octroie les budgets et les aides pour les élèves et étudiants en difficulté. Premier effet de cette coupe drastique des budgets : une augmentation du prix des études. Fabuleux ! Fantasmagorique ! Encore plus de personnes mises sur le côté, encore plus de jeunes désœuvrés qui n’auront alors pas beaucoup de choix : soit travailler à côté de leurs études pour les financer, soit travailler, tout court, soit agir autrement pour trouver une place sociale.

Ces enfants ne souriraient-ils pas par pitié de ce grand gosse irresponsable de presque 79 balais ? Ils auraient alors bien compris à quel point ce mandat sera une farce tragique.

Jean-Guy Divers