Kairos 69
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Tour du monde avec docteur aloès

[note]

Le groupe des aloès, auquel appartient l’aloe barbadensis M. (ou aloe vera L.), contient près de 300 espèces, dont plus de 150 font partie de la famille des asphodélacées (ou liliacées selon une classification plus ancienne). C’est dans ce dernier groupe que l’on

dénombre une quinzaine d’aloès possédant des propriétés médicinales, parmi lesquelles le fameux aloe vera, appelé poétiquement « lis du désert ». Selon les spécialistes, cette « plante guérit-tout » proviendrait du Moyen Orient, où elle aurait déjà été employée pour ses vertus thérapeutiques 5.000 ans avant J.-C. On a de premières traces écrites de son utilisation chez les Sumériens et ensuite chez les Égyptiens, notamment dans le Papyrus Ebers[note]. Ce sont ensuite les Arabes qui les premiers commercialisèrent l’usage de la plante et permirent sa diffusion dans le monde gréco-romain et en Asie. L’appellation aloe viendrait d’ailleurs du mot arabe alloeh, signifiant « substance amère et brillante ».

Au cours de l’Antiquité gréco-romaine, Dioscoride a décrit les propriétés médicinales de l’aloe vulgaris (ancien nom latin de l’aloe vera), dans son traité De materia medica. Pline l’Ancien l’intégra lui aussi dans son Histoire naturelle et l’école de Salerne fit l’éloge de ses propriétés en poésie[note] :

Il sèche une blessure, il ravive la chair ;
Du prépuce malade il détruit le cancer ;
Purge d’humeur les yeux, la tête dégagée;
L’oreille oblitérée et la langue chargée ;
D’un débile estomac ranime la vigueur;
Arrête des cheveux la chute et la langueur ;
Il soulage le foie et guérit les ictères ;
Ingéré seul, sans miel, il blesse les viscères.

À partir du VIe siècle avant J.-C., l’usage de la « plante-miracle » se propagea en Asie, notamment en Inde, où elle est entrée dans la tradition ayurvédique sous l’appellation musabbar. Dans ce pays, elle est encore utilisée aujourd’hui pour traiter les maladies hépatiques et dermatologiques, parmi bien d’autres affections. En Chine, la plante est dénommée Lo-hoei et a été utilisée sous sa forme résineuse dès le VIIe siècle pour divers usages thérapeutiques (eczéma, brûlures, maux d’estomac). En Afrique, de nombreuses populations et tribus utilisent la « plante de l’immortalité[note] » depuis des temps immémoriaux et se soignent encore aujourd’hui avec différentes variétés régionales d’aloès, telles que l’aloe saponaria (ou aloès savon), l’aloe arborescens M. et l’aloe africana M.

D’après Sir Burton[note], qui a été le premier européen à explorer certaines régions d’Afrique de l’Est au XIXe siècle, l’aloès prend également une signification religieuse chez des tribus comme les Gallas en Éthiopie et en Somalie, qui – à l’instar des Égyptiens de l’Antiquité – installaient des rangées d’aloe vera tout autour des tombeaux. Lorsque les plantes fleurissaient, ils s’assuraient ainsi de l’entrée du défunt dans les jardins de Waaqa (le Créateur). L’aloès était également utilisé par les Sutos et les Bantous d’Afrique, qui n’en utilisaient pas moins de 20 espèces, pour traiter des affections aussi variées que les rhumes, les brûlures, les affections vénériennes, les constipations, les dermites, etc. Si aujourd’hui dans nos contrées européennes l’aloe vera est avant tout associé dans l’esprit populaire à des produits cosmétiques pour la peau, et dans une moindre mesure comme thérapie en cas de constipation, l’on a vu qu’à travers l’histoire et selon les régions du monde, son usage thérapeutique est extrêmement varié et remonte à des temps très reculés.

Cette plante succulente, qui pousse dans les déserts et dans les terres sèches et arides, capable de subsister sans eau pendant de très longs mois (grâce aux réserves qu’elle constitue dans ses feuilles), s’est naturalisée dans de nombreux pays aux climats subtropicaux. Le petit aloe vera à la mode et vendu en petits pots à titre décoratif, destiné à l’amateur de plantes exotiques, n’aura que peu de place pour s’épanouir comme il pourrait le faire dans son habitat naturel. De plus il ne développera toute l’étendue de son potentiel thérapeutique qu’au bout de 4 années de maturité, à condition d’avoir pu grandir et étendre ses racines et ses feuilles. Et si en plus son acquéreur ignore les vertus exceptionnelles qu’il renferme, c’est bien du gâchis que de laisser à l’abandon ou sur le rebord d’une fenêtre une plante qui patientera (et patiente, elle l’est[note]), riche de son histoire millénaire et des légendes qui l’entourent… pour peu que l’on s’intéresse à elle.

Virginie Belfiore