Une critique à la fois riche et très synthétique de l’idéologie de la « transition numérique », ce fantasme si destructeur. Le collectif d’auteurs a abordé le phénomène sous l’ensemble des points de vue importants : aperçu des mouvements de résistance, impacts nocifs sur les jeunes générations, très graves conséquences écologiques, liens avec les enjeux démocratiques comme médiatiques, etc. Chaque thématique est traitée en un court chapitre, le tout illustré par de nombreuses et excellentes créations du dessinateur et humoriste engagé Léandre ; celles-ci allègent d’une part la gravité de la problématique (effet bien salutaire), et d’autre part renforcent efficacement les analyses, en soulignant une série d’aberrations de l’idéologie en question. Parmi les contenus les plus éclairants du livre : comme évoqué, un petit tour d’horizon (non exhaustif, mais bien représentatif) des initiatives de résistance, élément spécialement pertinent, du fait de l’importance de ne pas céder à la déprime ou au fatalisme – et en effet, rien que la présentation de ces initiatives est déjà un facteur de motivation ; autre contribution essentielle, une réfutation systématique, très rigoureuse et très documentée, de l’immense tromperie selon laquelle l’invasion numérique mènerait en définitive à une économie des ressources, grâce à une prétendue rationalisation généralisée ; pointons aussi la contribution sur les dégâts sur la jeunesse comme dans les pays du sud – du fait de l’extractivisme associé aux développements concernés –, analyse tout particulièrement interpellante, qui surprendra bien des personnes pensant déjà être bien informées sur la problématique (ça a été mon cas, personnellement).
Collectifs d’auteurs, Numérique, forfait illimité, Grappe asbl, 2024, illustrations de Léandre, 173 pages, 15€.
D. Z.
Après l’éco-anxiété, le filon éditorial nouveau est arrivé : la facho-anxiété. « L’extrême droite est aux portes du pouvoir et ça fait super peur », voilà le message original et puissant que nous délivre Salomé Saqué. Un tweet aurait suffi. Mais diluer le propos sur une centaine de pages se révèle fructueux : en dépit de son indigence – ou plutôt grâce à elle – le maigre libelle caracole en tête des ventes, catégorie « essais ». Quant aux remèdes de l’autrice pour lutter contre l’extrême droite, ils tiennent plus du développement personnel à la sauce Psychologies Magazine que d’une analyse politique un tant soit peu construite. Je retiendrai toutefois sa proposition de « réappropriation du monde par la créativité » en effectuant derechef un petit exercice ludique consistant à reprendre le texte de madame Saqué, le passer au présent de l’indicatif et substituer « extrême droite » par « extrême centre ». Extrême centre de la Macronie, rafiot vermoulu qui aurait coulé depuis longtemps s’il n’avait eu pour meilleur et plus indéfectible allié… l’extrême droite. Car si le forcené barricadé à l’Élysée n’en a toujours pas été expulsé, il le doit à la duplicité d’un RN refusant systématiquement de soutenir les appels à la destitution du despote. Reprenons maintenant notre petit exercice à l’aide de quelques morceaux choisis : « recours aux lois exceptionnelles de l’état d’urgence pour une durée illimitée », « mettre au pas le Conseil constitutionnel », « usage d’une «novlangue» appauvrie pour limiter la pensée critique », « mettre progressivement la main sur les médias et imposer ses thèmes dans le débat public », etc. Et voilà que la dystopie de S. Saqué se mue en description parfaite du cauchemar réellement existant dans lequel nous vivons.
Salomé Saqué, Résister, Payot, 2024, 144 pages, 5€. Pascal Halary
Dans cet essai très stimulant, Nancy Fraser développe et actualise certaines des idées déjà avancées par Rosa Luxemburg et qui lui avaient valu la condamnation sans appel des marxistes officiels, notamment de Lénine. Dans L’accumulation du capital, Luxemburg avait montré que le système capitaliste ne peut pas survivre sans asservir les peuples des « périphéries », expropriés de leurs richesses et exploités dans les mines, les plantations, etc. Fraser constate que désormais, ce processus se produit au centre même du système. Le capitalisme se nourrit de ses marges, qu’il exploite et exproprie sans vergogne, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Jusqu’à l’intérieur, en effet : par exemple, l’ensemble des soins porté aux enfants, aux malades, aux personnes âgées, ce qu’on appelle le care, repose sur la sous-évaluation économique de ces tâches. Ainsi, les femmes ne pourraient pas aller chercher un second salaire dans le couple si des travailleurs sociaux sous-payés ne prenaient pas « soin » des enfants. Fraser souligne les impasses dans lesquelles s’enfonce le capitalisme contemporain. Pour y répondre, les mouvements d’émancipation devraient lier les luttes et les résistances à tous les niveaux où exploitation et expropriation s’intensifient, prendre en compte ce stade « cannibale » du capitalisme et dégager des perspectives émancipatrices. Écologie radicale, féminisme, antiracisme, anti-impérialisme, luttes contre les violences policières et militaires, etc., devraient converger dans la construction d’une « contre-hégémonie », vers une transformation sociale urgente, vu l’état général de la planète et des sociétés humaines.
Nancy Fraser, Le capitalisme est un cannibalisme, Agone, 285 p. 21€. Philippe Godard
Peu se sont spécialisés dans la critique du tourisme. Le sociologue Rodolphe Christin occupe ce créneau depuis longtemps et continue à creuser ce sillon livre après livre. Car la massification touristique est plus que jamais à l’ordre du jour, retour de manivelle du confinement covidien, occidentalisation des modes de vie et croissance démographique aidant. Faire du tourisme relève à la fois du désir individuel et de la norme collective. S’il faut en sortir, pour des raisons à la fois écologiques et anthropologiques, alors que vivre à la place ? L’auteur propose le développement d’une « contreculture écosophique » qui allie science, politique et poésie dans une seule vision écologique. Il faudrait également intervenir en amont, en cessant de produire ces services, plutôt qu’en aval par des mesures autoritaires et liberticides qui ne changent rien à la finalité du système productiviste faisant coexister exploitation, destruction et protection gérées par une « biocratie bureaucratisée », bras armé d’un « écocapitalisme ». L’équilibre entre l’agir et le non-agir du tao doit être recherché, « il faut laisser agir le non-agir ». Pour contrer un sentiment d’« invivabilité » croissant, « nous devons rompre avec la frénésie de l’occupation tous azimuts et apprendre l’importance de la contemplation du monde », tout en recherchant les « interstices pour reprendre haleine » et où « demeurer dans une sérénité relative ». Le tourisme, cet « antivoyage », détruit les « lieux où cet oubli est possible ». « Faut-il être pour partir, faut-il partir pour être, faut-il se déplacer pour exister, peut-on encore exister sans partir ? La mobilité est-elle devenue une condition du bonheur ? », voilà des questions existentielles à se poser pour « engager un voyage de retour au réel ».
Rodolphe Christin, Peut-on voyager encore ? Réflexions pour se rapprocher du monde, Écosociété, 2025, 93 pages, 12€.
B. L.
Prodigieux bouquin, celui que j’espérais trouver sur la guerre en Ukraine. Tout y est. La propagande de guerre occidentale omniprésente. Les techniques de communication de Zelensky, Internews, une agence de communication étasunienne. Les actes de censure considérés comme légitimes servant à dissimuler la nature du conflit. L’édifice des raisons et des critiques, inventant, fabriquant des faits, depuis longtemps, comme en Bosnie, au Kosovo, en Syrie, pour accuser Syriens et Russes, se servant des émotions qu’elles suscitent. Les événements qui se sont déroulés à Boutcha. La promenade qu’y a faite le bataillon d’Azov après le retrait des troupes russes, lesquelles croyaient qu’on parviendrait à un accord de paix. Tout l’écheveau des négociations. Leur échec voulu, organisé par les Occidentaux. Tout y est dit. Le rôle joué par les organisations paramilitaires néo-nazies ultranationalistes dès le début du conflit, empêchant régulièrement le gouvernement ukrainien de conclure la paix, intimidant le président, les députés, les policiers, tous ceux qui ne partagent pas leurs idées, leurs préjugés pro-occidentaux, russophobes, manipulant les foules, intégrées dans l’armée par Avakov, pour en minimiser les exactions. Le soutien occidental. Les armes qu’elles reçoivent. Les instructeurs occidentaux qui les forment. Le petit groupe de personnes, Iatseniouk, mis au pouvoir par Victoria Nuland elle-même après le putsch de février 2014, Avakov par Porochenko ensuite, et conservé par Zelensky, et les organisations néo-fascistes qu’ils dirigent, qui contrôlent, manipulent le gouvernement, l’armée, en Ukraine, pour faciliter les entreprises des Américains, pour en brader les richesses, pour tourner les Russes en bourrique et pour les battre, si possible. Des faits sourcés, des références d’articles, de déclarations, de rapports, de débats, de rencontres, des références textuelles, à chaque page, en notes, en petits caractères. Pour V. Caller, Poutine est tombé dans un piège.
Vladimir Caller, Ukraine, des hommes, des faits, le piège. Un autre regard sur la guerre, Le Temps des cerises, 2024, 281 pages, 22€.
P. W.
Ce livre reprend les premiers épisodes d’une série d’émissions de la chaîne Blast. D’une érudition aussi folle qu’éclectique, depuis les textes gnostiques de Nag Hammadi jusqu’à la culture pop et aux délires de la civilisation d’« infernet », Pacôme Thiellement est un touche-à-tout génial. D’émissions en livres, il multiplie les faux anachronismes et les carambolages interprétatifs d’où jaillit, avec verve et joie rabelaisienne, un gai savoir pour notre temps. L’auteur prend ici comme amorce une intuition profonde de Philip K. Dick. Dans un rêve mystique, cet auteur culte de science-fiction avait reçu ce message sibyllin : « L’empire n’a jamais pris fin ! ». Cet empire, c’est l’empire romain, imaginé et bâti dans la violence par Jules César. Comme tous les hommes avides de pouvoir, César était un grand sociopathe, et sa Guerre des Gaules, l’archétype d’une histoire écrite par les vainqueurs à des fins de propagande, pour asseoir leur domination sur les vaincus. La conquête de la Gaule marque les débuts d’un roman national français qui, prenant le césarisme pour fil conducteur, exalte le pouvoir. Contre une telle lecture, P. Thiellement nous offre une alternative : au travers du prisme de l’anarchisme spirituel et poétique, il nous narre les combats populaires contre toutes les entreprises de domination politique, ecclésiastique ou autre. Il a beau préciser qu’il n’est pas historien mais exégète, son analyse rigoureuse s’appuie sur une documentation impeccable, qui redonne voix aux victimes, dont celles, si émouvantes, de l’Inquisition. De Jules César, l’homme qui nous inventa, à Jeanne d’Arc la gauchiste, chaque chapitre est un petit trésor d’humour et d’érudition, par exemple celui consacré à l’extermination des Cathares : s’appuyant sur les travaux des historiens René Nelli et Anne Brenon, inspiré par les réflexions lumineuses de Simone Weil, notre cher exégète y a mis non seulement tout son savoir mais aussi tout son cœur d’ami des sans roi. Pour notre plus grand plaisir, la série se poursuit et, promis juré, elle ira jusqu’à Macron. Ah,çaira,çaira,çaira!
Pacôme Thiellement, L’empire n’a jamais pris fin, tome 1 : de Jules César à Jeanne d’Arc, Massot-Blast, 2024, 365 pages, 20,90€.
F. M.
La philosophe étasunienne Susan Neiman (née en 1955), spécialisée en politique et en morale, revendique appartenir au camp socialiste, donc « libéral », outre-Atlantique. « La peur d’être embarrassé devrait être embarrassante », indique-t-elle judicieusement. Nous lui saurons gré, en effet, d’apporter un courageux et argumenté démenti au préjugé ancré à gauche selon lequel toute critique du wokisme serait nécessairement réactionnaire (position tenue en Belgique entre autres par l’universitaire Pascal Delwit, à qui donc nous recommandons ce livre). « […] si les progressistes de gauche sont incapables de dénoncer les excès de la pensée woke, non seulement ils auront toujours l’impression d’être politiquement sans abri, mais leur silence précipitera tous ceux dont la boussole politique est plus vacillante dans les bras de la droite. » Toutefois, cet essai est finalement moins une attaque contre le wokisme qu’un rappel des principes de la gauche que celle-ci ignore ou malmène : attachement à l’esprit des Lumières, à l’universalisme et à l’idée de progrès, primat de la raison, distinction ferme entre justice et pouvoir. S. Neiman se montre dure envers l’œuvre de Michel Foucault, une des principales sources théoriques du wokisme. La psychologie évolutionniste, la sociobiologie, la manie de la victimisation, la bipartition ami/ennemi de Carl Schmitt, le pessimisme d’Adorno et de Horkheimer en prennent aussi pour leur grade. Bizarrement, l’auteure dissocie le wokisme du libéralisme, ce que réfuteraient à coup sûr Dany-Robert Dufour et Jean-Claude Michéa. Sur un plan formel, le travail souffre d’une lourdeur de style — phrases alambiquées, doubles négations, abus du conditionnel — courante chez les auteurs anglo-saxons, encore aggravée par la traduction de l’anglais. Sans doute, les lecteurs motivés passeront-ils outre.
Susan Neiman, La gauche n’est pas woke, Climats, 2024, 243 pages, 22€. B. L.
Sujet d’actualité qu’étudie cet excellent essai de la professeure en science politique Isabelle Barbéris. Comme dans L’art du politiquement correct (PUF, 2019), elle part à nouveau des arts de la scène — mais aussi des musées, des statues et de la littérature — pour analyser les formes de la « nouvelle censure » au temps des réseaux sociaux dans les démocraties libérales. L’ancienne censure de l’Église et de l’État était verticale ; la nouvelle est horizontale, populaire, corporatiste, militante, médiatique, algorithmique, venant surtout de la gauche, mais aussi de la droite. Dans le cas de la première, sous couvert d’« inclusivité » et de lutte contre les discours de haine, elle aboutit paradoxalement à « une haine vertueuse justifiant l’exécution sommaire de toute parole adverse ». Elle dénote des « comportements narcissiques, machiavéliques ou psychopathiques par lesquels les individus cherchent à manipuler l’opinion des autres sur leur moralité », ces « petits maîtres qui entendent “diriger”, “régir” et rectifier ». La normativité autoritaire de la nouvelle censure éteint toute dialectique, toute réflexivité, toute tolérance à l’ambivalence et au double sens, et alimente une « industrie de l’indignation ». Elle cherche systématiquement à déconstruire, démarche se voulant rationnelle, mais tenant tout autant de la religion, où les représentations symboliques sont censées déterminer les comportements réels, du fait de leur efficacité prétendument absolue : « […] le continuum entre fiction et réalité […] constitue la principale caractéristique de la peur des représentations, qui conduit à l’iconoclasme et à la censure ». Il y a également la peur du regard de l’autre, de l’altérité culturelle, idéologique et politique. « [La nouvelle censure] fait de chaque citoyen des démocraties pluralistes un potentiel censeur, autant qu’un potentiel censuré ». Pour prévenir tout problème, les individus préfèrent alors s’auto-censurer, ce qui rend la censure silencieuse et d’autant plus efficace. Ce tableau d’une société étouffante où « les censeurs pensent toujours détenir les solutions » permettra, espérons-le, un sursaut pour que les relations humaines restent vivables. Extrême droite ou pas.
Isabelle Barberis, Censures silencieuses, PUF, 2024, 198 pages, 17€. B. L.
Voici un (énième) ouvrage qui analyse avec pertinence la crise sanitaire au travers d’articles rédigés par des professionnels et médecins que l’on a peu entendus sur les ondes traditionnelles (mais beaucoup dans les médias alternatifs). Ceux qui critiquent la gestion de la crise sanitaire depuis ses débuts n’apprendront certainement rien de nouveau en lisant ces lignes et trouveront d’ailleurs même peut-être les propos redondants (sauf à se satisfaire d’une forme d’auto-complaisance de la pensée). Au contraire, ceux qui sont à la recherche d’un autre narratif que le discours officiel sur les évènements trouveront dans cet ouvrage une mine d’informations pertinentes. Mentions spéciales par ailleurs à l’annexe fort intéressante de Liutwin Piernet (« Chronologie : Principaux repères historiques…), ainsi qu’à l’article du statisticien Pierre Chaillot « Flagrant déni de réalité » qui critique avec brio une « bureaucratie à l’œuvre dans toute la splendeur de son absurdité ».
Ouvrage collectif, Un autre regard sur la covid-19, Demi-lune, 2024, 25€. K. C.
Un paysage vaste et coloré du romantisme allemand dans son âge d’or, la grande époque d’Iéna, au tournant du XIXe siècle. Cette petite ville d’Europe centrale brille alors d’un feu culturel extraordinaire qui rayonne loin au-delà des frontières du monde germanophone. Ce feu est allumé et attisé par une petite constellation de personnalités passionnantes, aux riches et complexes relations d’inspirations, d’émulations et de confrontations, qui engendrent un foisonnement de productions artistiques, philosophiques et scientifiques. Parmi les ingrédients qui ont nourri cette alchimie : une liberté de recherche et d’expression tout à fait exceptionnelle pour l’époque, due à des circonstances politiques opportunes. Cette constellation de porteurs et créateurs de culture, le livre la dépeint dans toute sa richesse humaine. On peut trouver les détails biographiques trop nombreux, au détriment de la place donnée aux idées des personnalités, mais ces dernières sont souvent synthétisées d’une manière éclairante et les citations d’œuvres et de déclarations sont bien choisies. En outre, cette richesse biographique rend les choses très vivantes, tout en nous rappelant la nature humaine des personnalités concernées, ainsi que leurs limites et faiblesses, à côté de leurs grands dons. En particulier, les apports et influences sur les siècles suivants, jusqu’à nos jours, sont bien mis en valeur : développement de l’idéal moderne de liberté, des bases de la future écologie, d’une science dépassant matérialisme comme dogmes religieux… Ce faisant, les préjugés régnant sur le romantisme sont battus en brèche : absurdité, globalement, des reproches de nationalisme, d’irrationalisme comme de passéisme, étant donné la passion pour l’ensemble des cultures, pour la recherche de la connaissance, ou encore pour les idéaux de la Révolution française. Il apparaît bien également à quel point romantisme, Naturphilosophie et idéalisme allemand sont trois sœurs entrelacées. Pour une approche plus développée de ces courants, voir dans ce numéro l’article « Sources oubliées et odyssée de l’esprit ».
Andreas Wulf, Les rebelles magnifiques, Noir sur Blanc, 2024, 576 pages, 26,50€.
D. Z.
African Parks, une ONG à but lucratif, exploite plus de 20 parcs naturels en Afrique. L’ONG mène une guerre en règle pour la conservation de la nature et, pour lutter contre les braconniers, elle a recours à des militaires professionnels, parfois lourdement armés, qui ne sont pas à quelques violations de droits de l’homme près. Se substituant aux États, elle exerce un contrôle pratiquement absolu sur d’immenses portions du territoire africain. Elle le fait gratuitement. Des milliardaires donnent des millions pour préserver la faune dont la faiblesse des États et les guerres incessantes menacent la survie. Elle fait aussi du profit en organisant des safaris, en louant des chambres d’hôtel cinq étoiles en pleine jungle, en délivrant des permis de chasse à des chasseurs richissimes. Olivier Van Beemen mène une enquête à haut risque qui l’emmène dans une dizaine de pays : Bénin, Tchad, Zambie, Afrique du Sud, Rwanda, Congo. Il a interviewé des centaines de personnes et lu un grand nombre de documents, de rapports, de livres. Il s’est posé beaucoup de questions. Est-ce que la population animale dans les parcs gérés par AP diminue ou augmente ? Il n’est pas parvenu à une conclusion à ce sujet. Est-ce que l’ONG a des rapports avec l’industrie minière ? Il décrit les populations que l’on méprise, réprime et expulse des parcs, alors qu’elle vit de la nature qui s’y trouve depuis des générations. Il évoque les comptes offshore et les finances opaques de l’ONG. À force de menaces, de pressions, African Parks réussit à lui mettre des bâtons dans les roues, et tente aussi de lui imposer les conclusions de son enquête. Ce n’est qu’après des années d’efforts qu’en Afrique du Sud, où se trouve le siège de l’entreprise, il parvient à interviewer le directeur général. De nombreux cadres de l’ONG fondée par Paul van Vlissingen, un milliardaire néerlandais, sont des Sud-Africains blancs. African Parks est un empire vert qui a un aspect colonialiste.
Olivier van Beemen, Au nom de la nature Enquête sur les pratiques néocolonialistes de l’ONG African Parks, Rue de l’Échiquier, 2025, 314 pages, 23€.
P. W.
Ce n’est certainement pas en cette période régie par l’absurde que l’inspiration du dessinateur Léandre risque de se tarir. Après ce deuxième album, on peut dès lors s’attendre à une suite. Lui comme nous préférerait sans doute ne pas avoir à caricaturer le réel et revenir à une décence ordinaire où le bon sens règne. Enfin, « caricaturé » est un grand mot, car le monde est tellement à lui seul un spectacle qu’il ne faut presque plus en grossir les traits. Mais c’est ainsi, et comme on dit, « mieux vaut en rire », n’est-ce pas ? Et Léandre fait cela bien, très bien ! Il parvient à rendre le ridicule risible, comme notre certitude d’être libre sans réaliser qu’un objet d’aliénation a été remplacé par un autre ou s’y est ajouté, à l’instar de cette terrible prothèse qu’est le téléphone portable ; l’écologie de guerre soutenue par les « Verts » qui préfèrent « tuer local » ; la culture du selfie et le culte de l’image ; l’expérience touristique « unique » qui, une fois massifiée, mène au tourisme de masse qu’on connaît ; l’impossibilité de dialoguer, de s’opposer à la doxa, sans être relégué au rang des « proRusses », « transphobes », « extrémistes »… etc. La suite en image.
Léandre, La vie. La vraie, 2024, 97 pages, 16€. A.P.
Une réédition augmentée et fraîchement actualisée d’un livre d’une grande importance sur le conflit israélo-palestinien : une démonstration très documentée de la réalité d’un des aspects les plus cyniques de la politique de la droite israélienne ; à savoir, le fait d’avoir favorisé, durant des décennies, le développement du Hamas au détriment de l’OLP, mouvement trop enclin au dialogue, à partir d’un certain moment, au goût de la droite en question. Le but était donc d’avoir face à soi un ennemi tel qu’il servira au mieux de prétexte au développement d’une ethnocratie sioniste. Un des épisodes les plus significatifs et les plus choquants de cette politique : alors que le gouvernement israélien dominé par le Likoud assiégeait et détruisait petit à petit le quartier général de l’OLP, en 2002, il reprochait en même temps à cette organisation (évidemment paralysée, dans ces circonstances catastrophiques) de ne pas empêcher les attentats commis au même moment par le Hamas… Citons aussi cette déclaration de 2019 de B. Netanyahou, à la fois limpide et accablante : « Toute personne qui veut éviter la création d’un état palestinien doit soutenir le renforcement du Hamas, le transfert de fonds au Hamas » (préface de la nouvelle édition). L’auteur est un spécialiste du sujet, ayant été durant des décennies, correspondant à Jérusalem pour France 2. Une faiblesse : le riche historique des faits commence au-delà des événements les plus terribles, pour les Palestiniens ; et, plus généralement, la disproportion du nombre de victimes palestiniennes par rapport aux israéliennes n’est pas soulignée (dans le même sens, je ne me souviens pas avoir vu, durant la lecture, le mot Nakba). Mais ces éléments ne devraient pas empêcher de prendre connaissance des informations et analyses essentielles de cet ouvrage, d’autant qu’il est néanmoins nuancé ; p. ex., on apprend notamment que, au départ en tout cas, il existait différentes tendances, dans le mouvement d’où émane le Hamas (mais, comme bien souvent, la tendance la plus dure allait prendre le dessus).
Charles Enderlin, Le grand aveuglement, Albin Michel, 2024, 416 pages, 24,90€.
D. Z.
Recueil qui parle du désœuvrement d’une jeunesse qui se démène sans se démener, qui bout, sort et remplit de vide son existence, qui s’essouffle. De sa relation au monde. De son expérience. De son environnement. Le poète pleure l’impuissance, les retours solitaires à la maison au petit matin après les nuits où l’on se déhanche en vain. L’autre est seulement rêvé, fantasmé. Il s’agit d’une abstraction. On dort avec des abstractions. Pas de contact, de rapport humain apparent. Ou un contact moyennant l’absence de contact. Le titre est par conséquent une boutade, plutôt caustique. On zappe les chaînes télé pour tromper son ennui. Se relever, tomber, se relever. On pense vaguement à Héliogabale d’Antonin Artaud. Du beau travail. Passages intéressants, qui ont une valeur descriptive d’une vie sans consistance de gens qui n’ont rien à se mettre sous la dent. Prédictions à moitié pensées. Mais quelle importance ! Un début de réflexion, c’est toujours ça. Est-ce que l’on se mord les doigts de ne pas avoir jeté, étant jeune, ses forces sans compter dans la vie, ou, au contraire, de les y avoir englouties sans compter ? Sens de l’enterrement d’un père avec lequel on n’a pas de contact. Sinon extrêmement sommaire. Un coup de fil de l’hôpital. Trois mots. Tu t’occuperas de ta mère. La pire crainte est celle de la solitude malgré tout. Beaucoup de termes scatologiques. Pour des gens qui courent les boîtes, les soirées, qui se retrouvent souvent à battre le pavé, faute d’avoir de quoi payer un premier verre, mais oui, cela peut représenter une préoccupation majeure. Le clochard de la place Rouppe qui fait sa grande dans son pantalon n’est pas une exception. Ici, le vide est vraiment vide. Il n’y a pas de tricherie. Recherche de sens. Absence d’amour. Sorte de nihilisme. Rien n’est marrant. Lu d’une traite quand même. Pas ressenti d’ennui. Des textes qui coulent de source. Sans grandiloquence. Critique du formalisme en poésie.
Axel Cornil, Une bonne dose d’humanité, Le Sapin, 2024, 106 pages, 13€/ P. W.
FESTIVAL DES COCRÉATEURS
Il aura lieu les 7 et 8 juin, au Centre Estaya, à Faulx-lesTombes. Une rencontre pour déjà faire exister une nouvelle conscience et avancer d’un pas de plus dans l’organisation d’un réseau local. Au menu : conférences, ateliers, animations, concerts et marché en monnaies libre (G1) et souveraine (JEU). Inscriptions via j@adikan.com
hepo
REMILITARISATION
Le contenu du plan européen pour la remilitarisation de l’Europe sent bon l’arnaque. La presse a claironné sans aucun recul le chiffre de 800 milliards €. Mais cette somme ne correspond à aucun argent venu des institutions européennes. C’est aux États de fournir l’essentiel. Ils sont autorisés à dépenser 650 milliards € sur leur propre budget. Et pour cela, ils ont le droit de s’endetter davantage. Ursula von der Leyen permet 1,5% au-delà de la sacro-sainte limite d’hier à 3%. Pour la guerre ou contre la Covid, on trouve des sommes considérables. Mais pour le social ou l’environnement, les caisses sont vides.
A.A.
METTRE SENS DESSUS-DESSOUS
La ville de Louvain a récemment adopté un nouveau code de conduite ; désormais en effet, la bise entre collègues fonctionnaires sera interdite. L’objectif ? « Limiter les contacts physiques dans le contexte post-pandémie et s’assurer d’un traitement respectueux entre les uns et les autres ». Ou quand la chaleur humaine devient synonyme de danger pour autrui – même « hors pandémie » – et une marque d’irrespect.
K. C.
FAIRE CONFIANCE À BIG PHARMA ?
L’immoralité et la criminalité des Big Pharma apparaissent clairement dans le montant de leurs amendes. Aux États-Unis, un rapport de Public Citizen (www.citizen.org) révèle que, entre 1991 et 2021, les entreprises ont dû payer 59,4 milliards € à
l’État, soit 5,5 millions par jour. Ce qui toutefois ne représente que 3,2 % de leurs revenus nets, qui étaient de 1.810 milliards € sur cette même période. Ces amendes ne sont évidemment pas suffisantes pour arrêter le massacre et la destruction de la santé de la population, mais doivent constituer un bon compromis aux yeux de nos ministres et institutions de la « santé ». Tant qu’à présent, il n’y a pas eu de condamnation pour les vaccins à ARNm. Patience ?
Francis Leboutte
POLICE, FORTE (AVEC LES…) ET FAIBLE (AVEC LES…)
Les politiques bruxellois, suivis par les Liégeois et les Carolos, alertent sur le sous-effectif de la police judiciaire pour faire face au trafic de drogue et appellent à l’aide le fédéral de toute urgence. Hum… Pour sécuriser les institutions européennes, les sièges des partis et réprimer les manifestations, il n’y a jamais de problème de sous-effectif, que du contraire : régiments de robocops sur-équipés, auto-pompes, chevaux de frise, maîtres-chiens, drones, etc, autrement dit une disproportion des forces en présence, où l’on discerne les priorités de l’État-gendarme. Il est vrai aussi qu’un manifestant est la plupart du temps moins dangereux et armé qu’un truand…
B. L.
« INTELLIGENCE » ARTIFICIELLE, HYPERCONNERIE RÉELLE
Martin Willame, doctorante en télécommunications (ULouvain), a fait un calcul aux résultats consternant. Selon celui-ci, « si 1% de la population mondiale utilisait une fois par jour ChatGPT, on aurait besoin de 27 centrales nucléaires de grande taille » pour fournir l’énergie nécessaire. Combien faudra-t-il encore d’informations comme celle-ci avant que l’aberration des développements concernés soit reconnue par les décideurs ? (Cf. Numérique, forfait illimité, in Vu, lu, entendu.
D. Z.
IDIOTIE AUGMENTÉE
Microsoft compte formater (pardon, former) 600.000 Belges à l’utilisation de l’intelligence artificielle d’ici trois ans. « Grâce au partenariat entre Microsoft et le MIC, notre objectif est de rendre 300.000 Wallons bilingues en IA d’ici fin 2027, en mettant à leur disposition des formations en ligne gratuites via iattitude. be, afin de renforcer leur compétitivité et leur employabilité», explique Aurélie Couvreur, la CEO du MIC ». Qui peut sérieusement encore croire en la neutralité de la technologie ?
K. C.
PANDÉMIE, LE RETOUR ?
« Le potentiel de nouvelles pandémies est immense », avertit Steven Van Gucht (La Libre, 02/02/25). Faire peur à la population est ce qu’il y a de mieux pour l’empêcher de penser et mieux la contrôler. Toutes les mesures stupides du covid ont été acceptées par la majorité sans difficulté (dont la pire, le couvre-feu !). De même pour l’acceptation d’un vaccin expérimental, inefficace et dangereux, comme seule solution, alors que, par exemple, une supplémentation préventive en vitamine D3 ou un traitement par la prohormone de la vitamine D en cas de maladie déclarée, aurait évité 9 décès sur 10, selon le Deutsche Krebsforschungszentrum, un institut de recherche biomédicale. Pourquoi ne fait-on pas la même chose pour les autres infections respiratoires ?
Francis Leboutte
CONFUSION GÉNÉTIQUE
À l’Union européenne, le Conseil vient d’annoncer un accord pour négocier avec le parlement au sujet du recours aux « nouvelles techniques génomiques » (NTG) dans l’agriculture. Il s’agirait de « nouvelles techniques de modifications génétiques » des végétaux pour que ceux-ci deviennent résistants à la sécheresse, aux maladies ou aux insectes. Mais attention nous dit-on, rien à voir avec les OGM, acronyme qui désigne pourtant « organisme génétiquement modifié ».
K. C.


