« Le déclin du courage »
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« Le déclin du courage »

Il est des discours qui marquent l’histoire, qui créent des jalons et fractionnent le temps. Il y a un avant et un après ceux-ci. Incontestablement, le discours du nouveau vice-président des États-Unis, James David Vance, prononcé à la conférence de Munich sur la sécurité le 14 février dernier, a sidéré l’assistance et son écho a fait le tour du monde des médias et des chancelleries.

LE DISCOURS DE MUNICH

Devant un parterre de chefs d’État occidentaux, de « Young global leaders » du Forum économique mondial (WEF), de dirigeants internationaux du complexe militaro-industriel, J. D. Vance a asséné quelques vérités qu’ils ont eu bien du mal à avaler. Et pour cause, il a consacré une partie de son allocution dans une critique au picrate de l’état des démocraties européennes et des politiques menées par leurs élites. Vance a ainsi affirmé que la principale menace pour l’Europe ne vient pas de puissances comme la Russie ou la Chine, mais de l’intérieur, en raison de l’abandon des valeurs fondamentales telles que la liberté d’expression et la souveraineté populaire. Il a dénoncé également ce qu’il perçoit comme une érosion de la liberté d’expression en Europe, citant des exemples comme les lois sur les « crimes de pensée », la censure des réseaux sociaux pour « contenu haineux », ou encore des poursuites contre des individus pour des actes jugés comme séditieux par les autorités. Selon lui, ces mesures montrent une dérive autoritaire des gouvernements européens, qui cherchent à museler leurs citoyens plutôt qu’à dialoguer avec eux.

Vance reproche aux dirigeants européens de ne pas écouter la volonté de leurs électeurs, notamment sur des questions comme l’immigration et la démocratie. Il suggère que cette déconnexion alimente un fossé croissant entre les peuples et leurs gouvernants, risquant de provoquer des troubles ou une montée des mouvements populistes que les élites tentent d’étouffer. Il est convaincu que croire en la démocratie signifie respecter la voix et la sagesse des citoyens, même lorsque leurs opinions dérangent l’establishment. Les dirigeants sont donc avertis : s’ils continuent à craindre leur propre peuple au point de le réduire au silence, ils saperont les fondements mêmes de la démocratie qu’ils prétendent défendre. Ces avertissements marquent incontestablement un tournant dans les relations transatlantiques. Ils placent les leaders européens face à un ultimatum : renouer avec leurs peuples ou risquer une fracture encore plus profonde avec les États-Unis et, potentiellement, avec leurs propres citoyens.

LE DISCOURS DE HARVARD

L’état de sidération de l’assistance à Munich rappelle curieusement celui vécu 47 ans plus tôt par le public venu écouter le grand écrivain russe Alexandre Soljenitsyne[note], le 8 juin 1978 devant la 327ème promotion d’étudiants de la grande université américaine de Harvard. En exil aux États-Unis, le prix Nobel de littérature de 1970, qui était considéré à l’Ouest comme l’un des plus féroces opposant au régime soviétique et un chef de file des dissidents, va complètement déstabiliser son auditoire. Tous ceux qui l’avaient soutenu et qui l’avaient réduit erronément au combat contre le stalinisme vont également déchanter. Soljenitsyne est quelqu’un qui croit en la vérité. Dans son introduction, il fait remarquer que, conformément à la devise de Harvard qui est « veritas » (vérité), il est sans cesse dans la recherche du vrai sans compromission. « La vérité commence à nous échapper à la seconde même où notre regard relâche sa tension, elle nous échappe en nous laissant l’illusion que nous continuons à la suivre[note] ».

Selon lui, il y a d’un côté le mensonge soviétique, de l’autre l’illusion de la démocratie libre. Le public occidental n’a pas perçu sa dimension « orwellienne », son combat étant métapolitique, c’est-à-dire spirituel. Il n’est pas là pour louer l’Occident comme beaucoup s’y attendaient, mais pour livrer une critique profonde et amère de ses faiblesses. Prononcé dans un contexte de guerre froide, ce discours surprend par son ton prophétique et sa remise en question des fondements de la civilisation occidentale.

Le thème central du discours est le « déclin du courage », qu’il considère comme le symptôme le plus frappant de l’Occident. Selon lui, ce courage civique a déserté les sociétés occidentales, aussi bien dans leur ensemble qu’au niveau des gouvernements, des élites intellectuelles et des institutions comme l’ONU. Ce manque de courage se manifeste dans la lâcheté des dirigeants face aux menaces extérieures et dans leur incapacité à défendre des principes fondamentaux. Soljenitsyne argue que ce déclin est particulièrement visible chez les classes dirigeantes et intellectuelles, qui justifient leur faiblesse par des raisonnements pragmatiques ou rationnels, masquant ainsi une servilité morale. Il contraste ce phénomène avec le courage individuel, encore présent au sein des peuples, mais qui est insuffisant pour orienter la société dans son ensemble.

Soljenitsyne reproche également à l’Occident d’avoir mal interprété la notion de liberté. Si elle fut jadis un idéal noble, elle s’est transformée en une quête effrénée de confort matériel et de droits individuels, au détriment de toute responsabilité collective ou spirituelle. Il déplore que la société occidentale, obsédée par le commerce et la consommation, ait sacrifié sa « vie intérieure », ce qu’il considère comme le bien le plus précieux de l’homme. À l’Est, dit-il, cette vie intérieure est écrasée par le Parti ; à l’Ouest, elle est étouffée par la « foire du Commerce ». Cette convergence dans la perte de sens spirituel est, pour lui, plus effrayante que la division idéologique entre les deux blocs.

L’écrivain russe pointe donc une décadence spirituelle profonde en Occident, qu’il attribue à une rupture avec les valeurs religieuses et morales qui ont forgé sa civilisation. Il critique l’humanisme moderne, né de la Renaissance et des Lumières, qui a placé l’homme au centre de tout, le détachant de toute transcendance. Ce processus, selon lui, a conduit à une vision matérialiste et utilitariste de la vie, où le bonheur se mesure en termes de bien-être physique plutôt qu’en quête de vérité ou de sens.

Il est aussi question dans son discours du déséquilibre entre droits et devoirs. Les individus revendiquent des libertés sans accepter les obligations qui les accompagnent, créant une société fragile et égoïste. Il met en garde contre une égalité imposée, qui nierait les différences naturelles entre les hommes : « Les hommes n’étant pas dotés des mêmes capacités, s’ils sont libres, ils ne seront pas égaux, et s’ils sont égaux, c’est qu’ils ne sont pas libres[note] ». Cette réflexion souligne son rejet d’un nivellement artificiel, qu’il associe autant au communisme qu’à certaines tendances occidentales.

UN AVERTISSEMENT PROPHÉTIQUE

Sa conférence se conclut sur une note d’urgence et d’espoir prudent. Soljenitsyne avertit que l’Occident, s’il persiste dans cette voie, court à sa perte. Le déclin du courage, la perte de spiritualité et l’obsession matérialiste sont pour lui les signes avant-coureurs d’une chute civilisationnelle, comme l’histoire l’a montré avec d’autres empires. Pourtant, il ne désespère pas entièrement : un sursaut moral et spirituel reste possible si l’homme se « redresse » et retrouve le courage de regarder la vérité en face. Ce réveil, insiste-t-il, est essentiel pour éviter une fin tragique.

La réception de ce discours a fortement ébranlé les milieux intellectuels et universitaires, ainsi que la presse occidentale. Déjà que Soljenitsyne avait été marginalisé par l’intelligentsia de gauche dès la parution des traductions en langues étrangères de son célèbre ouvrage L’archipel du goulag[note], en 1973, qui le traita comme un réactionnaire nationaliste, voire même antisémite dans certains cas, mais d’autres y virent plutôt une forme d’ingratitude envers l’Occident qui l’avait accueilli. Quelques journalistes à scandales le caricaturèrent même en « moujik mal dégrossi ». Peu sont ceux, en tout cas, qui ont considéré cette intervention comme un témoignage d’une lucidité prophétique. Soljenitsyne lui-même notera plus tard dans ses mémoires sa surprise face aux réactions hostiles, soulignant que même la démocratie a besoin d’être flattée.

47 ans plus tard, ses mots résonnent encore, interrogeant les dérives d’un monde globalisé où le courage, la vérité et la spiritualité semblent souvent relégués au second plan.

Il faut cependant souligner que nous sommes entrés dans une autre époque. Le monde, les mentalités, la situation socio-économique ne ressemblent plus du tout à ce qu’ils étaient en 1978. Si, en ces temps déjà lointains, nos États occidentaux arrivaient encore à maintenir un niveau de vie relativement convenable pour tous, il n’en va plus du tout de même aujourd’hui. Le welfare state est lui aussi passé par pertes et profits. Auparavant, il existait encore une sorte de contrat tacite entre les citoyens et les dirigeants des nations occidentales. Nécessité faisant loi, la paix sociale pouvait être maintenue grâce à cet anxiolytique que représente le consumérisme. Nos dirigeants étaient conscients encore qu’en poussant son caddie dans les travées du supermarché, le travailleur oubliait de se révolter. Les mois de juillet et août, qui furent souvent par le passé les temps de révoltes et de révolutions, se sont transformés en moments de vacances à la plage et de farniente. La dégradation générale du pouvoir d’achat et des salaires, entraînant la disparition des « calmants sociaux », il ne reste dès lors plus comme solution aux élites politiques que de créer des peurs artificielles, comme l’opération covid ou à présent l’épouvantail russe Vladimir Poutine.

On peut s’interroger sur la déliquescence morale des élites occidentales signalée par Soljenitsyne et avancer l’idée que poussée au bout de sa logique, celle-ci a entraîné le bloc occidental dans une voie sans issue, un nihilisme profond qui aboutit en fin de compte à un suicide total. Toute honte bue, ces satrapes d’un monde de moins en moins libre, se sont enfermés dans une bulle hermétique, protégée du vulgum pecus. Une bulle bien fragile qui peut exploser à tout instant, puisque l’oligarchie financière internationale les tient par l’argent et la menace de divulguer leurs secrets peu ragoûtants.

Pourquoi Soljenitsyne n’a-t-il pas suffisamment investigué le lien de subordination entre le monde politique et le monde de l’argent ? Il reste curieusement à en déplorer les effets sans en comprendre les causes. Peut-être que la déferlante financière n’était pas encore assez aboutie. La décorrélation du dollar à l’or, il est vrai, n’avait eu lieu que 7 ans auparavant. La financiarisation de l’économie n’allait connaître son accélération véritable que dans les années 1980. L’ordre westphalien vivait par ailleurs ses derniers moments. Les technostructures comme les institutions européennes commençaient seulement à supplanter les États-nations. L’Acte unique européen sera signé en 1986.

L’ex-prisonnier du goulag soviétique reste néanmoins un visionnaire. Lui qui affirme pourtant « qu’une société sans balance juridique impartiale est une chose horrible[note] » déplore toutefois qu’en Occident « la défense des droits de l’individu est poussée jusqu’à un tel excès que la société elle-même se trouve désarmée devant certains de ses membres, et le moment est venu pour l’Occident de ne plus affirmer les droits des gens que leurs devoirs[note] ». Que voilà le wokisme futur qui pointe déjà son nez rouge. Même si d’autres défendant des idées contraires aux puissants se voient bafouer leur droit à la liberté d’expression et subir une censure digne de la Guépéou, quand ils ne sont pas jetés en prison. L’Occident moderne sait aussi appliquer des méthodes pas si éloignées de celles qu’a subies Soljenitsyne. Assurément, il se retournerait dans sa tombe en apprenant que les pays dits démocratiques appliquent pareils traitements à leurs citoyens. Entre-temps, la crise covidienne est passée par là et nous a fait basculer dans la tyrannie et la violence étatique.

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SOLJENITSYNE ET LA PRESSE

La presse dont Soljenitsyne reconnaît au passage l’influence déterminante qui dépasse souvent la puissance des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires, est également pointée du doigt. « La presse est le lieu privilégié où se manifestent cette hâte et cette superficialité qui sont la maladie du XXe siècle[note] ». Selon lui, sans aucune responsabilité morale, elle dénature

les faits et déforme les proportions. Parlant des journalistes, il s’interroge : « Les a-t-on jamais vus l’un ou l’autre battre publiquement leur coulpe ? [note]» Le constat est cinglant : « La presse a le pouvoir de contrefaire l’opinion publique et aussi celui de la pervertir[note] ». Il en vient à conseiller ses contemporains de s’en éloigner. « Les gens qui travaillent vraiment et dont la vie est bien remplie n’ont aucun besoin de ce flot pléthorique d’informations abrutissantes[note]». L’écrivain revient à l’essentiel et revendique même le droit qu’a l’homme de ne pas savoir, « de ne pas encombrer son âme créée par Dieu avec des ragots, des bavardages, des futilités[note]». Nous entrons là dans le cœur du combat de l’écrivain russe, que peu de gens ont saisi à l’époque de la conférence et qui est encore plus éloigné aujourd’hui pour une majorité de la population occidentale, mis à part quelques cercles de personnes engagées dans une voie spirituelle. Le déclin du courage inhérent à sa conception carpe diem du bonheur pour tous et du bien-être éloigne l’Occident de la résistance morale et de sa survie. Comme pour l’URSS, le modèle de l’Ouest va se vider de l’intérieur, perdre sa substance, c’est-à-dire sa force spirituelle et morale, puis sa culture, son économie et même sa faculté de penser et d’agir. Nous y sommes !

« LE XXIe SIÈCLE SERA SPIRITUEL OU NE SERA PAS »

Si cette citation apocryphe est généralement attribuée à André Malraux[note], ce grand témoin de l’histoire dont on ne trouve trace dans aucun de ses ouvrages, elle rejoint néanmoins la prophétie d’Alexandre Soljenitsyne. Pour l’ancien combattant de la guerre d’Espagne, il est très rare qu’une civilisation ne se fonde pas sur des valeurs spirituelles. L’essence du discours de Soljenitsyne présente donc un appel à la réflexion et un plaidoyer pour un retour aux valeurs fondamentales. Reste à savoir comment les Occidentaux vont orienter cette quête de sens.

Paradoxalement les foyers de conflits actuels d’Ukraine et de Palestine peuvent dégager le champ des possibles. Portés par leur hubris, les dirigeants de nos pays entraînent inexorablement leurs pays vers l’effondrement et une crise paroxystique. Le parallèle est plus que jamais évident avec la situation de l’URSS à la fin du XXe siècle. Concentration des pouvoirs, explosion des dépenses, dettes abyssales et surtout tyrannies qui ne se cachent même plus et qui deviennent de plus en plus insupportables pour l’ensemble des populations. Sur le reste de la planète, et en particulier dans les pays du « Sud global », on observe de manière attentive la chute des anciens colonisateurs.

Sur le plan intérieur, la montée des peuples est significative, même si les médias font tout pour la minimiser, la couvrir de son opprobre, alors que les autorités politiques multiplient les obstacles, la répression, la censure et les traficotages politico-mafieux. L’édition 2025 du baromètre de la confiance politique du Cevipof[note] illustre l’érosion très importante du crédit qu’accordent les Français à leurs responsables politiques. Ils sont même 73% à réclamer un vrai chef pour remettre de l’ordre. Les chiffres sont fort semblables dans l’ensemble de l’Union européenne.

Dans le vide politique qui pourrait advenir, peuvent se faufiler des personnages au caractère puissant et autoritaire qui manie le verbe avec habilité et qui maîtrisent toutes les techniques de manipulation des masses. Il ne s’agira pas nécessairement de tribuns comme ceux du passé mais plutôt d’influenceurs cathodiques qui se glissent dans les médias sociaux comme des poissons dans l’eau.

Le monde occidental matérialiste et sécularisé ne peut faire naître que des monstres aux sourires enjôleurs. Pour éviter de tomber dans ce genre de pièges, et si c’est le cas de s’en extirper, les citoyens occidentaux, principalement en Europe, doivent rallumer la flamme spirituelle. Ce qui implique de réarmer sa conscience et d’arrêter de se faire engloutir dans la mare saumâtre et nauséabonde des faux prophètes du nouvel âge qui désorientent les chercheurs de sens sincères mais parfois naïfs.

VERS QUELLE SPIRITUALITÉ S’ORIENTER ?

Entre le retour du religieux, la vogue des sectes, l’attrait pour la philosophie, la quête de sens et d’éternité, l’aspiration à un ailleurs ou autrement, toutes les voies, individuelles ou collectives, sont possibles comme antidote au matérialisme sous toutes ses formes. La spiritualité d’Alexandre Soljenitsyne est toute empreinte de l’orthodoxie slave, une théologie très contemplative et mystique enracinée dans l’histoire et la culture des peuples de ces régions. Ce qui la différencie des populations notamment d’Europe occidentale, qui se répartissent entre la religion catholique romaine et le courant réformiste protestant des pays germaniques.

Ce qui singularise la religion catholique qui a prospéré dans nos contrées par rapport aux autres religions du livre, c’est que le fidèle, au travers de sa foi, peut recevoir directement la grâce divine. Au contraire du judaïsme qui est centré sur la loi et l’islam qui est axé sur la soumission à Allah et aux 5 piliers, le Dieu catholique chrétien octroie à chacun une mission de vie, un sens qu’il est appelé à découvrir par lui-même et à suivre. Ce chemin est unique pour chacun. Cette caractéristique va complètement transformer le destin des peuples qui suivent la religion catholique, par rapport aux autres communautés. Elle contient en soi les germes de l’expansion de l’Europe de l’Ouest à la Renaissance et de tous les développements socio-économiques futurs. Si le catholicisme romain du Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle avait encore pour rôle justifié et bienveillant de préserver les fidèles des risques liés à leur nature humaine, ce qui pouvait les conduire à tous les débordements et violences innés, l’élévation de l’âme, au contraire, les transportait vers une vie plus harmonieuse et féconde, qui allait aboutir aux courants émancipateurs futurs. Ces conditions historiques et culturelles particulières expliquent aussi la réforme et la laïcisation de la société occidentale jusqu’au grand tournant de la Révolution française. Cette logique est arrivée à son terme aujourd’hui, aboutissant à un monde où la pratique religieuse s’est réduite à peau de chagrin et à l’effondrement moral et spirituel dont nous avons déjà parlé précédemment. Par conséquent, pour réussir sa renaissance, une spiritualité occidentale doit tenir compte de ces éléments. On ne pourrait plus revenir à une religiosité encadrante et dominatrice. L’homme occidental contemporain ne peut pas et ne veut pas être guidé comme l’était son lointain ancêtre des temps passés.

C’est le chemin suivi par un nombre significatif de personnes dans un contexte de sécularisation croissante, de quête individuelle de sens. Une part croissante des Occidentaux se détourne ainsi des institutions religieuses traditionnelles (christianisme, judaïsme, etc.) tout en conservant un intérêt pour une spiritualité personnelle et non dogmatique. Des individus se tournent vers des pratiques comme la méditation[note], le yoga ou la pleine conscience (mindfulness), souvent déconnectées de leurs racines orientales et sans affiliation à une religion spécifique. On assiste également à l’essor de cultes très anciens comme le paganisme nordique, la dévotion à des divinités paléochrétiennes et des pratiques druidiques celtes. Certains recourent aussi à une forme de métissage spirituel en mélangeant des éléments de traditions diverses comme le bouddhisme, l’hindouisme, le chamanisme et même le christianisme revisité. Enfin, n’oublions pas la franc-maçonnerie, qui se consacre au progrès humain.

Évidemment, toutes ces pratiques ne sont pas exemptes de dérives mercantilistes dans lesquelles se glissent de rusés manipulateurs qui ont saisi l’attrait pécuniaire de l’activité de gourou à temps plein. Si une majorité de pratiquants de ces nouvelles voies spirituelles s’y investissent de manière sincère et authentique, il faut néanmoins reconnaître que leurs démarches restent bien trop superficielles et naïves, guidées par leur égarement dans le monde moderne, le manque de repères dans une société nihiliste froide et sans perspective. Leur désarroi émotionnel fait le lit des dérives sectaires et des nouveaux marchands du temple, en version applications pour smartphones.

La quête de sens ou plus encore l’élévation de l’âme, qui devrait rester le véritable axiome de toute existence humaine, doit donc se frayer un chemin à travers ces différents obstacles dressés face à elle. L’être humain désirant ardemment accomplir cette mission doit donc suivre un enseignement spirituel par une démarche personnelle. Il faut véritablement parler d’un « armement spirituel », qui nécessite une démarche épurée, centrée sur l’authenticité et l’existence elle-même. Inspiré par les philosophes grecs et un stoïcisme revisité, il rejette les « marchandises spirituelles » au profit d’une quête intérieure sobre.

Les écoles de mystères antiques se rapprochent probablement le plus de ce que nécessiterait la formation actuelle. Ces lieux d’enseignements proposaient une connaissance ésotérique réservée à des initiés, mêlant spiritualité, philosophie et rituels secrets. Leur objectif était souvent une transformation personnelle, une compréhension des mystères de l’univers ou une connexion avec le divin. La plus célèbre d’entre elles était l’école pythagoricienne, fondée par Pythagore (VIe siècle av. J.-C.) à Crotone (Italie du sud). Elle était une communauté à la fois philosophique, scientifique et mystique et incarnait une vision spirituelle de l’univers. Pythagore croyait en la transmigration des âmes, la réincarnation, influencé peut-être par des traditions orientales ou orphiques. L’objectif était de briser ce cycle par la connaissance et la vertu.

Plus près de nous, au début du XXe siècle, l’anthroposophie de Rudolf Steiner[note] présente des points de convergence avec les écoles de mystères antiques, notamment dans son approche initiatique, sa vision ésotérique et son ambition de relier le spirituel au matériel. Cependant, elle s’inscrit dans un contexte moderne et intègre des influences spécifiques comme le christianisme et les sciences naturelles. Steiner lui-même voyait son travail comme une continuation des

anciens mystères, rénovée pour l’humanité contemporaine. Cependant, si les mystères antiques étaient réservés à une élite d’initiés, l’anthroposophie[note] distingue une connaissance exotérique (accessible à tous) d’une connaissance ésotérique, approfondie via des pratiques méditatives et une étude des mondes suprasensibles.

Le fil historique qui relie ces connaissances spirituelles est incontestablement représenté par le gnosticisme[note], mélangeant judaïsme, christianisme naissant, philosophies grecques (platonisme notamment) et influences orientales (zoroastrisme, mystères égyptiens). Il n’est pas une religion unique, mais un ensemble de courants hétérogènes partageant des idées communes. La gnose sous-tend que chaque être humain porterait en lui une parcelle de lumière divine, emprisonnée dans le corps matériel. La gnosis permet de réveiller cette étincelle et de s’élever vers le divin. Elle représente une quête intérieure. La salvation ne vient pas d’un sauveur extérieur, mais de la connaissance de soi et de l’univers. Le courant gnostique peut être considéré comme une spiritualité de la connaissance salvatrice, centrée sur l’homme. Il se distingue par son dualisme, son rejet des autorités extérieures et son accent sur l’éveil personnel.

L’effondrement spirituel et moral actuel de l’Occident, qui conduit à un nihilisme eschatologique, nous oblige peut-être à redécouvrir les plus anciens chemins de la sagesse et à nous en inspirer pour renaître à nous-mêmes et reconstruire les fondations de notre civilisation. Comme conclut Alexandre Soljenitsyne dans sa conférence de 1978 à Harvard : « Personne sur la terre n’a d’autre issue que d’aller toujours plus haut[note] ».

Bernard Van Damme