Gaza : de quoi cette catastrophe est-elle le nom ?
✍️ Kimo📅 24/04/2025
Qu’elles soient militaires, sécuritaires, économiques, écologiques, sanitaires ou autres, l’accumulation de crises sans fin instaure l’avènement d’une logique de la guerre infinie en tant que paradigme de gouvernement, avec une militarisation des subjectivités et des formes de gouvernance de plus en plus autoritaires. Ce paradigme du 11 septembre au carré est facilité par le recours massif au techno-contrôle et le maintien des foules dans une situation de peur permanente, avec pour horizon ultime le sort infligé à Gaza.
Certaines époques sont définies par des événements intolérables, lesquels contribuent à marquer l’avènement d’une ère nouvelle. D’une ampleur historique globale et dotée de caractéristiques inégalées, la catastrophe nous force à nous interroger sur ce qu’un tel événement, de par son caractère insupportable, nous dit d’une époque qui ne peut plus durer.
Au siècle dernier, les deux guerres mondiales sont de tels moments où l’histoire bascule. À chaque fois, témoins et survivants s’écrient : « Plus jamais ça ! » . La création de l’Organisation des Nations unies en 1945, puis la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide en 1948, découlent de cette volonté de doter l’humanité d’un cadre nouveau à vocation universelle, dans lequel tous les peuples et tous les hommes seront enfin considérés égaux en dignité et en droit. Un tel paradigme rend le colonialisme tout à la fois historiquement anachronique, moralement insupportable et politiquement intenable. D’où le processus général de décolonisation, lequel s’engage alors et est aujourd’hui en grande partie achevé, à quelques exceptions près, au premier rang duquel la Palestine.
En 1994, après son élection comme premier président de l’Afrique du Sud post-apartheid, Nelson Mandela n’avait-il pas fameusement déclaré que « notre liberté restera incomplète sans la liberté des Palestiniens » ? En effet, le sort des Palestiniens reste le cas le plus emblématique du scandale de la colonisation. Tout d’abord parce que, loin de s’interrompre comme on le crut lors des accords d’Oslo de 1993, celle-ci se poursuit activement, avec une violence extrême qui atteint aujourd’hui son paroxysme, mais aussi en raison de la polarisation que cette entreprise coloniale suscite entre des dirigeants occidentaux qui offrent — souvent au mépris de leurs opinions — un soutien littéralement inconditionnel à Israël, et le reste du monde.
Avec le recul, le 11 septembre 2001 marque une autre catastrophe. Outre son caractère spectaculaire et le nombre de victimes des attentats, il inaugure un basculement profond, tant en matière de politique intérieure que de politique étrangère : restriction des libertés publiques et guerres tous azimuts au nom de la « guerre contre le terrorisme » vont désormais caractériser les États-Unis et les pays qui lui sont alliés, ou plutôt vassalisés car, comme le déclare haut et fort le président George Bush Jr dans son premier discours après l’attentat : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes ».
Les contradictions entre les idéaux égalitaires et universalistes de 1945 et le retour tonitruant de la loi du Far West — concomitant du génocide des Amérindiens — sur la scène internationale n’ont fait que s’aggraver au cours des 20 dernières années. À cet égard, la posture de l’Union européenne, qui continue à se présenter comme la championne internationale des droits de l’homme, tout en cautionnant, ne serait-ce que par son silence ou son inaction, le premier génocide diffusé en mondovision de l’histoire de l’humanité, a achevé de discréditer une diplomatie européenne désormais considérée, tant par la majorité des pays de la planète que par ses propres citoyens, comme immorale, hypocrite et mensongère.
Afin de masquer la réalité du fait colonial, la plupart des dirigeants et des médias dits occidentaux – c’est-à-dire soumis aux États-Unis –, prétendent faire commencer le début du conflit à Gaza par l’opération militaire et les crimes de guerre commis par le Hamas le 7 octobre 2023. En réalité, cette catastrophe s’inscrit dans le prolongement de la Naqba, soit la
catastrophe de 1948, lorsque la proclamation de l’État d’Israël avait entraîné l’exode et l’expulsion de nombreux Palestiniens. De fait, la majorité des habitants de la bande de Gaza sont les descendants de Palestiniens originaires d’autres régions qui font aujourd’hui partie d’Israël. Depuis l’occupation directe de 1967, puis le désengagement militaire de 2005, la vie au sein de la prison à ciel ouvert de Gaza est rythmée par la répétition de massacres. Déshumanisés, les habitants en sont réduits, selon l’expression obscène, à un « gazon qu’il s’agit de tondre régulièrement ». Et c’est en effet ce qui s’est produit avec les opérations « Pluies d’été » puis « Nuages d’automne » en 2006, « Plomb durci » en 2008, « Colonne de nuages » en 2012, etc.
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S’il s’inscrit dans la foulée de ces actes répétés périodiquement dans l’indifférence de la plupart des médias occidentaux, et avec toujours la même impunité politique, le génocide en cours constitue un saut tout à la fois quantitatif, mais aussi qualitatif. Pour filer l’odieuse métaphore, il s’agit non seulement de « tondre le gazon » gazaoui, mais de « désherber » Gaza par un « épandage » massif de « pesticides ».
La déshumanisation des victimes palestiniennes est largement favorisée par la plupart des médias occidentaux qui se contentent de comptabiliser leur nombre croissant au jour le jour, à l’instar d’un bulletin météorologique. Cet égrenage macabre et abstrait vise à ce que le public occidental ne se sente pas concerné par Gaza. Selon Vladimir Safatle, nous assistons là à une véritable expérience sociale : désensibiliser les gens aux catastrophes, faire en sorte qu’ils ne s’indignent plus et qu’ils n’agissent pas pour les empêcher.
En proclamant son intention de transformer la bande de Gaza en une « Riviera du Moyen-Orient » après l’avoir vidée de ses habitants, Donald Trump s’inscrit parfaitement dans la logique de déshumanisation du colonisé. Ses alliés occidentaux ont beau pousser des cris d’orfraie, c’est avant tout la vulgarité du style et la franche brutalité des propos qui les répugnent. Ils préfèreraient continuer à se voiler la face et se gargariser de mots creux tels que « solution à deux États » tout en se gardant de prendre la moindre mesure concrète pour contrer la politique de purification ethnique menée par le gouvernement israélien. Pour nos Occidentaux bien élevés qui se piquent de « progrès », de « civilisation » et de « droits de l’homme », ce qu’il y a de gênant avec Trump, c’est qu’il appelle un chat un chat. Renouant sans complexe avec les politiques impérialistes et colonialistes d’avant 1945, Trump enfonce le clou du Bush de 2001 et expose ainsi sans fard la faillite morale des Occidentaux sur fond d’impensé colonial.
L’horreur chaque jour renouvelée de Gaza envoie un message à portée planétaire. Les plus hautes instances internationales ont beau dénoncer, preuves à l’appui, la multiplication des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et le risque de plus en plus évident de génocide ; la Cour pénale internationale peut émettre un mandat d’arrêt contre le Premier ministre israélien, rien n’y fait : Benjamin Netanyahou est reçu aux États-Unis, qui adoptent des sanctions contre les juges de la Cour coupables d’un tel affront ! Quant à la France-patriedes-droits-de-l’homme, elle annonce benoîtement, au mépris de ses obligations internationales, qu’elle n’arrêtera pas ledit Netanyahou si celui-ci vient à poser le pied sur le sol de la République.
Plus encore que lors de l’invasion de l’Irak en 2003, le droit international bâti depuis 1945 est ouvertement foulé aux pieds. C’est désormais la loi du plus fort qui règne, et le martyre des Palestiniens doit aussi servir d’exemple : à l’heure des drones armés et de l’intelligence artificielle qui, à l’instar du logiciel Pegasus employé à Gaza, repère, cible et détruit, malheur à celui qui résiste au techno-pouvoir !
À cet égard, au-delà des autres peuples directement opprimés tels que les Sahraouis ou les Tibétains, Gaza nous concerne tous : nous sommes en effet confrontés à une sorte de laboratoire mondial pour de nouvelles formes de gouvernement, à tel point que certains auteurs ont pu parler de « palestinisation du monde ».
Massivement développées depuis 2001, les technologies de contrôle des populations ont passé un cap décisif avec la généralisation du recours à l’intelligence artificielle, en Chine d’abord, presque partout ailleurs à présent. Confiants dans leur capacité, grâce à ces nouveaux outils, de dresser efficacement le troupeau humain, les dirigeants occidentaux semblent de moins en moins enclins à tenir compte de l’opinion, voire du consentement des citoyens qu’ils sont censés représenter et servir. On l’a vu lors de la répression massive des Gilets jaunes en France, puis de la multiplication des restrictions aussi absurdes qu’arbitraires du covidisme. On vient de le voir à nouveau avec l’exclusion du candidat arrivé en tête des élections présidentielles en Roumanie.
Dénonçant un monde dominé par la vitesse et la technique dans lequel l’homme devenait de plus en plus étranger à luimême, l’urbaniste Paul Virilio avait forgé le terme d’« endo-colonisation ». Ce terme évoque le recyclage des techniques de contrôle des populations colonisées autrefois appliquées par les puissances coloniales afin de permettre aux dirigeants d’encadrer leurs propres populations. En consentant passivement au génocide de Gaza et à l’asservissement colonial des Palestiniens, nous consentons aussi, dans une certaine mesure, à notre propre asservissement.
S. Kimo
Références : Pankaj Mishra, The World after Gaza, Fern Press, 2025 Vladimir Safatle, Penser après Gaza. Déshumanisation, traumatisme et philosophie comme frein d’urgence, revue Contretemps, juin 2024.