Que sont devenus les compl-autistes ? Partie 1
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Que sont devenus les compl-autistes ? Partie 1

Uncanny Bee

Il nous fut récemment rappelé que cela faisait déjà 5 ans que le covid nous avait frappés. En cet honneur, les médias mainstream nous ont servi des articles et des émissions provoquant des nausées dignes de la gastro-entérite qui a circulé cet hiver dans notre plat pays. Parmi ces derniers, « Cinq ans plus tard, que sont devenus les complotistes du covid ? » publié dans Le Soir, nous explique la dynamique d’une forme de convergence des luttes entre ceux qui se sont opposés aux mesures sanitaires, ceux qui craignent la 5G, ceux qui critiquent le soutien à l’Ukraine, ceux qui évoquent le forum de Davos, Rothschild, Rockefeller, Vanguard, Bill Gates, etc. Les auteurs expliquent qu’une fois que la confiance en les institutions et les médias est rompue, tout peut être remis en question et qu’« il est difficile d’en revenir [du complotisme, Ndlr] ». Apparemment, le complotisme « prospère sur les crises, parce qu’il offre un logiciel explicatif qui désigne les coupables, les héros, un but à poursuivre ». Les auteurs déplorent cette méfiance, d’autant plus qu’il y aurait « une matrice commune entre l’extrême droite et la complosphère ».

Malgré la déconsidération sempiternelle de ceux qui s’écartent du droit chemin, les auteurs soulèvent toutefois un vrai problème qui est celui de la confiance dans les institutions. Il y a là d’ailleurs potentiellement une rupture entre la génération dite des baby boomers (les personnes nées entre les années 1946 et 1964) et les générations qui les ont suivies (générations X, Y, Z et alpha). De mon expérience personnelle, tous les boomers qui ont respecté les obligations pendant la crise sanitaire avaient en commun une confiance aveugle (ou muette, pour le coup) dans les pouvoirs publics. Pourtant, ces mêmes personnes étaient issues de métiers et de cultures différents et admettaient toutes que l’information diffusée par les médias n’était pas toujours fiable (tout comme celle des réseaux sociaux, d’ailleurs). Leur autre dénominateur commun était d’appartenir à la même classe sociale, ce qui pourrait également expliquer cette obéissance aux règles qui étaient plus absurdes les unes que les autres. Pourtant, contrairement à mon observation, les statistiques sur la confiance dans les pouvoirs publics varient : certaines enquêtes faites aux États-Unis mettent en avant un déclin progressif sur plusieurs décennies[note], alors que d’autres suggèrent que les proportions de la population qui font confiance au gouvernement et qui s’en méfient restent relativement stables à travers les générations[note]. De manière plus globale, les résultats de l’enquête récente de l’OCDE[note] indiquent que seuls « 39% de la population (des 38 pays membres qui sont majoritairement occidentaux) ont confiance dans le gouvernement national, que 37% ont confiance dans le fait que les gouvernements concilient les intérêts des générations présentes et futures et 41% pensent que leur gouvernement utilise les meilleures données disponibles lorsqu’il prend une décision ». Ces chiffres correspondent aussi à ceux d’Our World in Data[note]. De plus, ces sondages ne suggèrent pas qu’il y ait des différences intergénérationnelles notables. Sans grande surprise, l’origine de cette baisse de confiance se trouverait, toujours selon l’OCDE, dans les doutes du public quant à la responsabilité et à la transparence des institutions, ainsi que leur capacité à répondre à la participation du public. En effet, donner aux citoyens la possibilité de s’exprimer sur les actions du gouvernement serait essentiel pour établir une relation de confiance, tout comme les contrôles et les contrepoids seraient nécessaires pour rendre responsables les institutions démocratiques. Les multiples crises (particulièrement à travers les répercussions économiques défavorables) agiraient comme des sortes de catalyseurs de la méfiance.

Du côté de la diffusion de l’information, la confiance dans les médias serait également en baisse partout dans le monde, selon un rapport de Reuters Institute[note], le score n’étant que 44% en Belgique (contre 69% en Finlande où la confiance est la plus élevée, j’y reviendrai dans la seconde partie de cette série d’articles). Notons que ce score est proche des pourcentages de ceux qui font confiance dans les pouvoirs publics de l’étude de l’OCDE cité ci-dessus et qu’un lien peut certainement être fait. Selon les auteurs du rapport de Reuters Institute, le public désirerait que « les informations soient exactes et justes, qu’elles évitent le sensationnalisme, que les rédactions dévoilent leurs intérêts et leurs biais, y compris leur manque de diversité, qu’elles reconnaissent leurs erreurs et qu’elles ne se contentent pas de coups de poing lorsqu’elles enquêtent sur les riches et les puissants ».

Si ces observations (qui me semblent logiques) sont correctes, quelles sont les démarches que les pouvoirs publics et les médias ont mis en place en connaissance de cause depuis ces différentes crises en Belgique ? Peut-on reprocher à la population belge ou des pays avoisinants une perte de confiance après une gestion de crise sanitaire catastrophique, où (pour ne citer que quelques exemples) :

— le gouvernement a choisi comme ministre des Affaires sociales et de la Santé un ancien politicien mêlé à un scandale de corruption[note] ?

— la Première ministre ne savait quoi répondre à la légitimité démocratique de la plupart des membres de son gouvernement qui décidaient des mesures sanitaires sachant que ces derniers étaient liés à des multinationales et à la finance[note] ?

— la légitimité des experts était questionnable avec notamment le principal virologue en Belgique expliquant en 2019 comment « vendre une épidémie » en manipulant les médias[note] ?

— les conflits d’intérêts des différents acteurs (membres du gouvernement, experts, etc.) n’étaient pas déclarés et où il régnait un manque de transparence générale (qui a largement dépassé le niveau gouvernemental belge, d’ailleurs – où ce même ministre des Affaires sociales et de la Santé était suspecté à nouveau d’être mouillé dans des affaires pas nettes[note] – car le manque de transparence était une pratique même à la Commission européenne avec l’affaire dite du « Pfizergate » impliquant la présidente de la commission Ursula von der Leyen récemment jugée coupable[note]) ?

— les mesures covid étaient appliquées de manière illégales[note] par l’État qui s’est précipité ensuite pour pondre une « loi pandémie » pour avoir une base légale ?

Il serait possible de citer des dizaines d’autres exemples, mais les plus flagrants nommés ci-dessus illustrent bien les manigances à répétition, pour ne pas dire un manque de transparence et une corruption systémique. Penser que ces attitudes sont exceptionnelles et dues à des circonstances inédites (comme la crise sanitaire) serait nier les descriptions et analyses de nombreux penseurs (philosophes, sociologues, scientifiques, etc. que l’on cite fréquemment dans les articles de Kairos)… Alors la question se pose : complotisme ou réalité ? Ou encore : la faute à qui ?

Nota bene : Cet article est la première partie d’une série de trois. La deuxième partie, dans le prochain numéro, s’interrogera sur ce qu’il en est de Kairos complotiste ou simplement média libre et indépendant ? -, ainsi que le rôle des intellectuels et des experts dans notre société.

Kaarle Parikka