Allemagne année zéro, deuxième épisode. Le titre fait évidemment référence au remarquable film de Roberto Rossellini, sorti en 1948, qui se situe dans les décombres de Berlin en 1945 à la chute du Troisième Reich. Les événements récents comme le sabotage des gazoducs Nord Stream, l’effondrement des pans entiers de l’industrie, la fuite des cerveaux vers l’étranger, les agressions à l’arme blanche ou des voitures-béliers, la censure et la répression envers les opposants comme l’avocat Reiner Fuellmich, jeté en prison arbitrairement, nous interpellent.
Cette série de dérives inquiétantes, peu relayées dans la presse mainstream, pourrait sembler provenir de causes disparates. Mais en les présentant ainsi, en parallèle, on met en évidence un instantané de la situation actuelle en Allemagne, on découvre un pays sujet à une rapide descente aux enfers.
LA LOCOMOTIVE EUROPÉENNE
Pourtant, 20 ans auparavant, tout semblait réussir. L’Allemagne avait bien amorti sa réunification avec ses Länder de l’Est à peine sortis du carcan soviétique ; sa réussite économique était vantée dans le monde entier ; la qualité de ses produits manufacturés, l’excellence de ses ingénieurs et de ses mécaniciens lui permettait d’exporter sur les cinq continents, engrangeant des excédents commerciaux qui faisaient pâlir d’envie ses concurrents français, italiens, japonais ou américains. Surtout son mark fort était un gage de stabilité. Le Bund, l’obligation d’État émise par la Bundesbank, était un investissement incontournable du portefeuille de tout bon père de famille et en particulier des épargnants. On disait que si tous les Allemands ne croient pas en Dieu, par contre ils croient tous dans la Bundesbank. Pendant près de 74 ans, la banque centrale germanique fut la tour de contrôle des taux d’intérêt mondiaux et damnait le pion à la FED, ce qui agaçait fortement les Américains dont les dérapages budgétaires financés par le reste du monde commençaient à inquiéter.
Il faut dire que François Mitterrand tordit le bras du chancelier Helmut Kohl pour lui imposer l’euro en échange de la réunification. La Bundesbank se retrouva chapeautée d’une « chose » dénommée BCE (Banque centrale européenne) et d’une monnaie qui remplaçait son vénéré Deutschmark. Une opération rondement menée qui eut pour résultat de redonner aux États-Unis le pouvoir sur le contrôle des taux d’intérêt. On ne reviendra pas ici sur cette aberration qu’est l’euro qui unit, dans une même zone monétaire, des économies aussi différentes que celle de l’Allemagne et des pays du sud, que les mauvaises langues à Francfort appellent les pays du « Club Med », le blocage des taux de change entraînant l’effondrement de la production industrielle dans ces pays du sud européen. Durant plus de 20 ans, on peut réciter la longue liste de décisions incohérentes, hasardeuses, hérétiques prises par les autorités monétaires européennes : planche à billets, taux d’intérêt négatifs (ce qui veut dire que le futur est plus certain que le présent!), taux de change faussés, etc. Les résultats sont évidemment à leur attente : croissance atone, désindustrialisation, ruine des épargnants européens dont, en particulier, les retraités allemands qui virent les obligations allemandes perdre 33% de leur pouvoir d’achat.
On se rappelle la colère des épargnants du côté du Rhin, relayée par la presse dont le populaire Bild qui multipliait ses Unes contre Christine Lagarde, présidente de la BCE, surnommée « Frau Inflation » ou « Chanel Frau », en référence à son penchant pour la haute couture luxueuse. L’inflation reste un traumatisme dans la population allemande. Cela lui rappelle de très mauvais souvenirs.
LA RÉUNIFICATION ET SES CONSÉQUENCES
Mais revenons au début de ce XXI siècle. Après le long « règne » de Helmut Kohl de 1982 à 1998, le père de la réunification allemande doit céder le pouvoir au social-démocrate Gerhard Schröder, qui va inaugurer une nouvelle forme de coalition avec les verts. L’économie vit les soubresauts de l’intégration des Länder de l’est dans la république fédérale. Face à ces difficultés, Schröder, durant ses deux mandats, va entreprendre des réformes majeures pour assainir les finances publiques, la fiscalité et les retraites. Fort de son succès aux élections de 2002 qui le maintient au pouvoir, il met en œuvre l’agenda 2010, qui entraîne une réduction drastique des dépenses publiques. Les réformes Hartz vont chambouler le marché du travail. Les chômeurs voient leurs allocations réduites de manière conséquentes et conditionnées à un contrôle drastique. Cette réforme va également entraîner l’envolée des mini-jobs, les employeurs profitant de l’assouplissement des réglementations encadrant les emplois à faibles revenus. Cette potion amère pour les travailleurs va cependant booster l’économie allemande et la sortir des difficultés causées par la réunification. Sans éluder les grincements de dents, le « Docteur » Schröder met en place les conditions d’un véritable miracle économique allemand. C’est le temps où l’Allemagne engrange les excédents commerciaux, devenant la locomotive européenne.
En Europe, la réussite allemande entraîne des réactions à la fois de jalousie et d’envie. Mais tous les pays ne peuvent pas en dire autant en matière de concertation sociale comme à Berlin. Le haut niveau des relations entre l’État, le patronat et les syndicats a probablement permis d’entreprendre cette réforme audacieuse, voire téméraire. Que celle-ci soit l’œuvre d’une coalition de gauche (socialistes-écologistes) a sans doute aussi facilité son acceptation par les milieux du travail. Un chancelier de droite aurait indiscutablement eu plus de mal à faire adopter ces mesures d’austérité. Mais le décollage de l’économie et le succès de ses entreprises à l’exportation vont également commencer à inquiéter de l’autre côté de l’Atlantique. Washington fronce les sourcils face à ce concurrent de plus en plus encombrant. D’autant plus que l’Allemagne va s’appuyer à l’Est sur les ex-satellites de l’Union soviétique. Leader dominant de la construction européenne, Berlin va appuyer l’élargissement des pays d’Europe centrale et orientale au sein de l’UE. L’industrie allemande trouve une main-d’œuvre à bas coûts et bien formée. Les pays derrière l’ancien « rideau de fer », exsangues et essoufflés par 60 ans de soviétisme, sont satisfaits de bénéficier des investissements provenant de l’Ouest. Sous le capot des automobiles Skoda tchèques rugissent les cylindres des moteurs Volkswagen.
OSTPOLITIK
Sur le plan diplomatique, Schröder est partisan d’une politique d’ouverture et de coopération avec la nouvelle Russie de Vladimir Poutine, qui vient de succéder à Boris Eltsine. Manifestement, le chancelier marche allégrement sur les plates-bandes américaines. Les États-Unis s’étaient infiltrés par toutes les issues possibles dès l’annonce du décès de l’URSS et durant la présidence d’un homme alcoolique. Rapidement cependant, l’activisme américain va subir un coup de frein quand Poutine prend les rênes du pouvoir. Il coupe aussi les jarrets aux oligarques russes poussés dans leur avidité par la finance yankee. Digne héritier de l’ancien chancelier social-démocrate Willy Brandt (de 1969 à 1974) et de son « Ostpolitik », Schröder multiplie les liens avec le président russe. L’image peut paraître anachronique, voire totalement surréaliste, par rapport à la période actuelle : le 11 avril 2003, une conférence de presse conjointe est tenue à Saint-Pétersbourg entre le Français Jacques Chirac, le Russe Vladimir Poutine et l’Allemand Gerhard Schröder sur le rôle de l’ONU dans la reconstruction de l’Irak.
La seconde guerre du Golfe a clairement généré un rapprochement entre les États européens vis-à-vis de la politique impériale des États-Unis. Un axe Paris-Berlin-Moscou s’était constitué à cette époque. Schröder s’est catégoriquement opposé à l’intervention militaire en Irak menée par les ÉtatsUnis sous George W. Bush, qualifiant cette guerre de « catastrophe » et a refusé toute participation allemande, même logistique, marquant une rupture avec la tradition d’alignement atlantiste de l’Allemagne. Mais c’est surtout sa relation étroite avec Poutine, marquée par une amitié personnelle, qui braqua les Américains. Il voyait la Russie comme un partenaire stratégique pour l’approvisionnement énergétique de l’Allemagne, notamment le gaz naturel. C’est sous sa mandature que le projet de gazoduc Nord Stream vit le jour. Reliant directement la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique pour sécuriser l’approvisionnement en gaz, ce projet a été perçu comme un moyen de contourner les pays de transit comme l’Ukraine et la Pologne. Par son pragmatisme, Schröder prônait une politique de « changement par le commerce » (Wandel durch Handel), estimant que l’intégration économique de la Russie favoriserait sa démocratisation et sa stabilité. Pour les néo-cons à Washington, la coupe était pleine. Il fallait à tout prix briser dans l’œuf l’émergence de cette nouvelle puissance germanique.
DEUTSCH-AMERIKANISCHE FREUNDSCHAFT
Après des élections fédérales indécises en 2005 et une longue période de négociations, une grande coalition CDU/ CSU-SPD voit le jour. Cependant le chancelier est obligé de jeter l’éponge au profit de la présidente du parti démocrate-chrétien, Angela Merkel. Indiscutablement, la politique étrangère de celle-ci (2005-2021) a été perçue comme plus favorable aux États-Unis par rapport à celle de son prédécesseur, la CDU/ CSU ayant toujours eu une attitude plus atlantiste que le SPD. Dès son arrivée, Merkel va retisser les liens avec les États-Unis en mettant l’accent sur le partenariat transatlantique et la coopération avec l’OTAN. Elle renforce même la coopération sur des dossiers, en engageant par exemple des militaires de la Bundeswehr en Afghanistan, contrairement à ce que Schröder avait toujours refusé lors de la guerre en Irak. L’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche va encore accentuer cette coopération transatlantique. Tout en renforçant le rôle de l’Allemagne comme leader de l’UE, Merkel s’alignera totalement sur les intérêts américains. Il faut dire qu’entre-temps le vent a tourné également en France avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, avant celle d’Emmanuel Macron.
C’est à partir de la crise des Subprimes (2007-2008) que l’on constate une montée en puissance de l’Allemagne, qui joue de plus en plus cavalier seul jusqu’à indisposer les autres chancelleries européennes. Au moment de la crise grecque, Merkel et son ministre des Finances Wolfgang Schäuble adoptent une ligne dure, insistant sur des réformes structurelles strictes et des mesures d’austérité que la Grèce doit suivre en échange de toute aide financière. Influencée par son modèle économique, l’Allemagne prône la discipline budgétaire et la responsabilité nationale. Schäuble, en particulier, considérait que la Grèce devait assumer les conséquences de sa mauvaise gestion financière passée et respecter les règles de l’Eurozone. Si cette position a permis de maintenir la Grèce dans la zone euro, elle a aussi cristallisé des tensions et renforcé l’image d’une Allemagne hégémonique, soucieuse d’une certaine orthodoxie budgétaire. L’attitude allemande a aussi alimenté des ressentiments dans les pays du sud de l’Europe, générant les débats sur l’équilibre entre solidarité et responsabilité dans l’UE. Cette crise aura, en tout cas, laissé des traces durables de divisions et de méfiance.
DIVISER POUR RÉGNER
On peut s’interroger sur le double jeu entretenu par les États-Unis et l’Allemagne, cette dernière jouant les «pères fouettards», lorsqu’on sait que Goldman Sachs a participé à l’introduction de la Grèce dans la zone euro en 2001, principalement en aidant le pays à maquiller ses comptes publics pour respecter les critères de convergence de Maastricht. Mais l’Allemagne ne va pas s’arrêter en si bon chemin. Sous la mandature de Merkel, elle va commencer à agir sans plus consulter ses partenaires. Une sorte d’hubris s’empare des dirigeants à Berlin.
La crise migratoire, peu de temps après, va encore accentuer cette dérive. Sans consulter ses voisins, Merkel prend la décision d’accueillir des migrants par milliers. Le « wir schaffen das » va vite tourner à la cacophonie et transformer les postes-frontière dans toute l’Europe en hall de gare le jour des grandes vacances. Environ 1,1 million de migrants, principalement en provenance de Syrie, d’Afghanistan et d’Irak, sont arrivés en Allemagne, saturant rapidement les capacités d’accueil. Cette situation chaotique mit sous pression les systèmes de logement, d’éducation, de santé et d’aide sociale. On considère que le coût estimé pour l’accueil et l’intégration se monte à plusieurs milliards d’euros par an. Cet afflux principalement de jeunes hommes provenant de pays appliquant des règles et des coutumes notamment ségrégationnistes pour la population féminine entraîna des troubles sociaux et une insécurité grandissante. L’événement le plus notable est la vague d’agressions sexuelles et de vols lors du Nouvel An 2015 à Cologne, contre plusieurs dizaines de femmes allemandes. Cet événement a amplifié les craintes sur la sécurité et l’intégration, alimentant les discours anti-migrants et mettant Merkel sous pression. La polarisation de l’opinion publique allemande, la montée de l’Alternative für Deutschland (AfD), parti de droite radicale, qui fit son entrée au Bundestag avec 12,6% des voix aux élections de 2017, en sont des signes.
La sous-estimation des conséquences de sa politique affaiblit grandement la popularité de Merkel. Les critiques provenant aussi de son propre camp (notamment la CSU bavaroise) ternirent son image de « Mutti » du peuple. L’Allemagne fut critiquée en Europe de l’Est (Hongrie, Pologne), pour avoir encouragé l’afflux migratoire sans coordination européenne. Cela a exacerbé les divisions au sein de l’UE sur la répartition des migrants, avec le refus de certains pays d’accepter des quotas. Encore une fois, le résultat entraîna une nouvelle division de l’Europe, cette fois entre Occidentaux et Orientaux, réunis au sein du Groupe de Visegrád (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie). L’attentat du 19 décembre 2016 à Berlin au marché de Noël de la Breitscheidplatz, lorsqu’un camion-bélier, conduit par un islamiste fonça sur la foule, faisant 13 morts et plus de 50 blessés, jeta une ombre supplémentaire sur la politique de la chancelière.
Réélue le 14 mars 2018, après des élections de 2017 qui plongèrent le pays dans une longue crise politique, Merkel doit concéder de larges pans de son gouvernement à l’aile gauche, représentée par le SPD au sein d’une nouvelle « grande coalition ». Remplacée à la présidence de son parti la CDU après 18 années, Merkel voit sa coalition sujette à des tensions permanentes. Après des élections européennes désastreuses aussi bien pour la CDU-CSU que pour le SPD, elle échoue à imposer son « Spitzenkandidat » à la présidence de la Commission européenne, Manfred Weber (PPE). Néanmoins, elle arrive à caser à la Commission son ancienne ministre de la défense nationale, Ursula von der Leyen, discrètement exfiltrée du gouvernement fédéral après des accusations d’irrégularités dans l’attribution de contrats à des consultants externes comme McKinsey et Accenture. La Cour des comptes allemande a pointé du doigt des dépenses excessives et un manque de contrôle dans l’attribution de ces contrats.
LA GUERRE D’UKRAINE
Certains ont cru voir dès les premiers signes du conflit en Ukraine que l’Allemagne allait se saisir de cette « opportunité » pour agrandir son Hinterland et donc sa zone d’influence à l’est de l’Europe jusqu’à l’Ukraine, pour devenir hégémonique en Europe et se poser carrément en rival des États-Unis. Plus de 10 ans après le coup d’État de Maïdan, les faits contredisent totalement ce point de vue. Les accords de Minsk (Minsk I signé le 5 septembre 2014, Minsk II signé le 12 février 2015) sont terriblement révélateurs de la duplicité de l’Occident et du rôle de « caniches » attribués aux chefs d’États européens par leurs mentors étatsuniens. En décembre 2022, Merkel a déclaré au journal Die Zeit que les accords de Minsk de 20142015 étaient une « tentative de donner du temps à l’Ukraine » pour se renforcer militairement, plutôt qu’un véritable effort pour instaurer une paix durable. François Hollande a confirmé cette position dans une interview au Kyiv Independent le 28 décembre 2022, affirmant que les accords avaient permis de « retarder les avancées russes » et de renforcer l’armée ukrainienne, qui était « complètement différente de celle de 2014 ».
De 2015 à 2025, nous assistons véritablement à une descente aux enfers de la société et de l’économie germanique. Le contraste est saisissant. On a véritablement l’impression que la guerre en Ukraine a servi à « dézinguer » l’Allemagne et que ses élites politiques, prisonnières de l’alliance atlantique, ont décidé de son suicide. Les Allemands sont plongés dans une récession sans précédent et une baisse structurelle de leur production industrielle. Ils ne sont plus compétitifs dans toute une série de domaines du fait qu’ils paient une énergie au prix 4 fois supérieur à celui de la Chine ou des États-Unis. Leurs gouvernants ont accepté sans broncher le sabotage par les Américains du gazoduc Nord Stream, qui leur apportait l’énergie russe bon marché. Ils se sont littéralement couchés face aux Américains. Deuxième contributeur financier à la guerre d’Ukraine, l’Allemagne continue à déverser son argent dans ce panier percé, alors que son économie nationale est exsangue. Selon un sondage YouGov rapporté par Die Welt en mai 2025, plus de la moitié des Allemands envisageraient de quitter le pays, citant des préoccupations liées à l’immigration et aux défis économiques. Selon Ulrike Guérot (que nous avons interviewée dernièrement à Kairos), on assisterait à un véritable exode de cerveaux et de forces vives (universitaires, indépendants, patrons de petites entreprises, etc.) qui traversent la frontière, notamment vers la Suisse voisine. Elle parle d’environ 250.000 individus.
Il faut aussi confronter cette situation naissante à la problématique de la démographie allemande. La fécondité y est très basse, tombée à 1,35 enfant par femme. On pourrait dire qu’ un pays qui produit si peu d’enfants est un pays qui renonce à la puissance. C’est dans ce contexte sombre qu’ont eu lieu les dernières élections fédérales du 23 février 2025. Elles ont vu la victoire de l’alliance conservatrice CDU/CSU avec 28,5% des voix, suivie par l’AfD avec un score historique de 20,8%, doublant son résultat de 2021. Le SPD du chancelier sortant
Olaf Scholz, terne et transparent, a subi une lourde défaite avec 16,4%, son pire score depuis 1933. Friedrich Merz (CDU) a été élu chancelier le 6 mai 2025 après un second tour, une situation totalement inédite depuis 1949. Une coalition CDU/ CSU-SPD a été mise sur pied, marquée par des débats sur la dette, l’économie et l’immigration.
Les résultats des élections fédérales révèlent une carte électorale fortement contrastée, avec une polarisation marquée entre l’Est et l’Ouest, jusqu’à se demander si la réunification a bien eu lieu. Dans les Länder de l’Est (Brandebourg, Mecklembourg-Poméranie occidentale, Saxe, Saxe-Anhalt, Thuringe), l’AfD a obtenu des scores particulièrement élevés, souvent autour de 30 à 40%. Le clivage Est-Ouest souligne une culture politique différente, marquée à l’Est par une méfiance vis-à-vis de l’État, héritée sans doute de l’époque du communisme. Ces populations savent ce que c’est que la tyrannie. Paradoxe, ces régions occupées autrefois par les Russes sont aussi actuellement les moins anti-russes.
QUEL AVENIR POUR L’ALLEMAGNE ?
La CDU, qui a repris les rênes du pouvoir, a toujours eu une politique d’alignement avec les États-Unis, et son nouveau chancelier Friedrich Merz fut président du conseil de surveillance de la filiale allemande de BlackRock, le fonds d’investissement le plus puissant au monde. En Allemagne, BlackRock possède au moins 115 milliards d’euros d’actions dans 189 entreprises, dont Bayer, l’assureur Allianz, Eon, Merck, Adidas,
BASF, Deutsche Bank, Siemens, Daimler, Deutsche Telekom, RWE et Continental. Verra-t-on l’Allemagne passer à une étape supérieure d’une forme de ploutocratie sans frontière, qui fait des politiques au pouvoir de simples exécutants de décisions prises dans des conseils d’administration comme celui de BlackRock ? Dans l’opposition, l’AfD continue à monter dans les sondages, jusqu’à se rapprocher, voire égaler ou dépasser ceux de la CDU. Sa leader Alice Weidel, ancienne de Goldman Sachs, a un profil très hétérodoxe pour un leader d’une formation de droite radicale…
À mesure que l’AfD s’impose comme première force d’opposition, le pouvoir en place panique. Face à l’usure du discours officiel et à la défiance croissante du peuple, le régime choisit la répression plutôt que le débat. Nancy Faeser, ministre fédérale de l’Intérieur jusqu’en 2024, figure de proue du SPD et ancienne militante antifa, a mobilisé le Verfassungsschutz (Office de protection de la Constitution) pour faire classer l’AfD comme « danger confirmé pour l’ordre démocratique ». Mais cette tentative spectaculaire vient de se retourner contre ses instigateurs : le dossier, jugé juridiquement creux et politiquement biaisé, s’est effondré, embarrassant jusqu’aux partisans les plus zélés de la répression. En réalité, cet épisode grotesque marque une défaite stratégique majeure pour la coalition au pouvoir. En croyant pouvoir interdire une opposition légitime par la voie bureaucratique, il s’est discrédité. L’AfD sort renforcée, lavée des accusations les plus graves. Reste à savoir quelle voie elle empruntera. Suivra-t-elle celle du RN français dans sa mue de dédiabolisation et la prise de pouvoir de Jordan Bardella au détriment de l’héritière de la Maison Le Pen ? Ou celle plus souverainiste de la présidente du conseil italien, Giorgia Meloni ?
En attendant, le paysage germanique se clarifie. En 1945, le pays était occupé et fractionné en quatre zones partagées par les alliés (États-Unis, URSS, Grande-Bretagne, France). Les Français et les Britanniques ont quitté leur zone. Les Soviétiques ont plié bagage en 1989. Mais il reste les Américains et leurs imposantes bases militaires, dont celle de Ramstein. Cependant, de l’autre côté de l’Atlantique, c’est un autre personnage qui s’est réinstallé à la Maison-Blanche. Il a de tout autres plans que ceux des équipes démocrates précédentes. Et plus à l’Est, en Ukraine, la Russie est en train de gagner la guerre et de clore ce chapitre douloureux, malgré les velléités bellicistes des leaders européens. Merz serait-il arrivé trop tard ? Alors, comme une bête apeurée et en manque de repère, le régime sort ses griffes, réaction classique. Les opposants comme les blogueurs Alina Lipp et Thomas Röper, sont interdits de séjour dans leur propre pays.
Les Européens ont toujours eu un sentiment ambigu à propos de l’Allemagne. D’un côté, c’est le pays qui a produit le nazisme, de l’autre, c’est celui qui a inventé l’imprimerie et a contribué à l’alphabétisation de masse de l’Europe. 2025, Allemagne année zéro. Dans quel sens ira 2026 ?
Bernard Van Damme


