Dépasser les unilatéralités – Pour s’unir contre les politiques de guerre
📰 Kairos 70 📁 Dossier

Dépasser les unilatéralités – Pour s’unir contre les politiques de guerre

Les partialités des uns et des autres empêchent souvent tout dialogue, y compris entre ceux qui souhaitent la fin des guerres. S’informer d’une façon complète est donc essentiel, y compris sur les côtés sombres de ceux qu’on soutient peut-être. Voici une approche du cas du pouvoir russe, en lien avec la guerre en Ukraine.

Concernant les conflits entre puissances occidentales et celles qui leur résistent, on peut faire cette observation : les discours occidentaux dominants dénoncent le plus souvent les exactions de ces puissances qui résistent, en passant globalement sous silence les exactions occidentales, tandis que de nombreux médias et chercheurs alternatifs font la même approche partiale, mais à l’envers. Ils se justifient notamment par l’idée qu’il serait trop difficile de savoir ce qui se passe vraiment dans les pays concernés, du fait de la partialité de nos médias et de la barrière linguistique. Nous verrons bientôt que ce n’est pas le cas, mais notons d’abord que les unilatéralités évoquées se répercutent sur une grande part des populations, du fait que beaucoup de gens ne s’informent qu’à l’aide d’un des deux types de médias mentionnés. Il en résulte de très grandes difficultés à dialoguer, y compris quand les deux côtés souhaitent pourtant la fin des guerres. Par exemple, les uns sont révoltés par l’absence de prise en compte des si lourdes responsabilités occidentales dans le déclenchement de la guerre en Ukraine, les autres par l’absence de prise en compte de tendances hautement problématiques du pouvoir russe.

SAVOIR CE QUI SE PASSE EN RUSSIE ?

Venons-en à l’idée qu’on ne pourrait pas se faire une image assez juste de l’actualité des pays résistant aux puissances de l’Ouest. Si l’on prend la Russie, on peut pourtant constater – comme on va le voir – que plusieurs médias classiques liés au pouvoir de ce pays sont accessibles en partie en anglais, et aussi que les traducteurs automatiques sont devenus suffisamment puissants pour permettre un réel accès aux médias qui n’existent qu’en russe. Et à l’image de ce qui se passe dans les médias classiques occidentaux vis-à-vis des pouvoirs de l’Ouest, on peut observer qu’à côté des communications partiales, on trouve aussi dans ces médias classiques russes, par-ci, par-là, des informations très significatives, sur les politiques même très problématiques du pouvoir russe lui-même. Et cette présence dans ces médias implique que les informations concernées sont très probablement authentiques, puisque leur diffusion n’est en général pas dans l’intérêt des milieux dirigeants du pays dont il s’agit, et donc pas non plus des médias en question, du fait de leurs liens étroits avec ces milieux dirigeants.

Avant d’en venir aux faits, notons bien qu’il ne s’agit absolument pas ici de suggérer que les dirigeants russes seraient pires que les dirigeants occidentaux, dont Kairos, d’autres médias et chercheurs montrent à longueur d’année les multiples exactions. Exactions qui font que l’attitude scandalisée de ces dirigeants de l’Ouest, face à l’invasion de l’Ukraine par exemple, est une comédie infâme qui ferait rire si elle n’était pas si saturée d’une hypocrisie à vomir. Par contre, il s’agit bien de contribuer à dépasser les tendances acritiques qu’on trouve dans une partie non négligeable des milieux plus ou moins alternatifs vis-à-vis du pouvoir russe.

Il ne s’agit absolument pas non plus de minimiser les responsabilités extrêmement lourdes de l’Ouest, en matière de provocation du pouvoir russe (extension continue de l’OTAN, installations de bases de lancement de missiles, volonté de contrôle de l’Eurasie explicitement formulée par Zbigniew Brzeziński, coup d’État en Ukraine en 2014, etc.). Mais là aussi, il paraît essentiel de ne pas réduire les politiques russes problématiques à des réactions aux politiques de l’Ouest. Ce serait très probablement tout aussi problématique que de réduire ces politiques de l’Ouest à des réactions à l’islamisme, à l’eurasisme, ou encore, dans le passé, au bolchevisme. Au sujet de l’eurasisme, d’ailleurs, notons que celui-ci existait déjà bien avant l’internationalisation de l’américanisme[note].

LE CLUB IZBORSK

Venons-en donc aux faits. Un premier point important concerne les rapports du pouvoir russe avec des milieux qu’on peut tout à fait qualifier de panslavistes ou d’impérialistes et qui ne sont pas moins problématiques que les milieux atlantistes qu’on trouve du côté de l’Open Society Foundation de Georges Soros et de son inspirateur, Karl Popper. (Rappelons que Soros a ouvertement déclaré la participation de son organisation au renversement du gouvernement ukrainien, en 2014[note], et que Popper présentait l’impérialisme anglo-saxon comme un moyen incontournable de progrès pour l’humanité – voir notre article « Impérialisme – racines philosophiques et autres voies », in Kairos n° 56).

Concernant les milieux panslavistes évoqués, on peut lire des choses très significatives sur le site de l’agence de presse étatique Tass (tass.ru en russe, tass.com en anglais). Notons que cette agence a toute l’estime du président russe, comme on l’apprend dans une communication – en anglais – sur le site de ce président lui-même (kremlin.ru, en.kremlin.ru en anglais)[note]. Sur le site de Tass, on trouve notamment des informations sur un think tank important, le Club d’Izborsk. Dès sa fondation en 2012, celui-ci avait visiblement de vrais liens avec le pouvoir, du fait déjà que le ministre de la culture lui-même était présent lors de cette fondation, selon un compte-rendu de l’agence mentionnée[note]. Dans le même compte-rendu, une personnalité est placée au tout premier plan : l’écrivain Alexandre Prokhanov qui, rapporte Tass, décrit le club d’Izborsk comme « un atelier militaire où l’on forgera des armes idéologiques ».

Dans un autre média classique russe, on trouve des propos encore plus clairs du même Prokhanov. Ce média est le journal Moskovski Komsomolets (dit MK) – mk.ru –, institution très bien établie et considérée à l’Ouest comme un outil de propagande du pouvoir russe, ce qui a même mené à des sanctions occidentales contre le média en question, selon Tass[note]. Et en 2024 encore, le président russe saluait, là aussi, le travail de Moskovski Komsomolets[note]). Bref, MK n’est pas soupçonnable d’être sous l’influence de l’Ouest et de, par exemple, présenter des gens tel Prokhanov comme pires qu’ils ne le sont. Venons-en aux propos concernés. Dans une interview de 2023 par MK, Prokhanov déclare : « Je suis bien entendu un impérialiste, car je crois que la vie en Russie se déroule dans le cadre de l’empire. Si l’impérialisme russe disparaît, la Russie s’effondrera[note]».

Dans un autre média classique russe, Komsomolskaya Pravda – kp.ru – (qui a lui aussi les faveurs de Vladimir Poutine [note]), on peut lire une interview de Prokhanov donnée au début de l’invasion de l’Ukraine, depuis un avion de chasse : « Je survole la terre noire ukrainienne que les chars russes traversent, corrigeant la blessure monstrueuse commise contre l’histoire russe en 1991. […] Aujourd’hui, nous nous marions à nouveau avec l’Ukraine. […] Et je rêve que le jour viendra où j’irai à nouveau dans les grandioses usines ukrainiennes – celles des industries nucléaires, de l’aviation, des missiles. Et où ces usines se relieront à nos propres industries nucléaires, de l’aviation, des missiles[note]».

Un autre membre permanent du club d’Izborsk, Sergueï Glaziev, a été conseiller du président jusqu’en 2019 et est à présent secrétaire d’État, selon Tass. Autre membre important encore de ce think tank : Alexandre Douguine. Dans une interview sur MK, quelques semaines après l’invasion de l’Ukraine, celui-ci déclare : « La destinée russe […] ne sera pas accomplie tant que nous n’aurons pas réuni tous les Slaves […] dans un seul grand espace. Tout découle de cette logique du destin, aussi concernant l’Ukraine.[note]» (La volonté individuelle des personnes formant les peuples concernés ne semble donc pas importer). L’intervieweur dit quant à lui : « Poutine parle pratiquement avec des citations de vos œuvres – il l’a fait en particulier à la veille de l’opération spéciale ». À quoi Douguine répond : « Je pense que lui et moi avons lu les mêmes paroles écrites en lettres d’or dans le ciel de l’histoire russe. »

Les rapports entre les dirigeants russes et les idéologues du club d’Izborsk ont varié. Concernant Douguine, le pouvoir l’avait en 2014 renvoyé de sa chaire de sociologie, suite à sa déclaration idéologique que, désormais, il n’y avait plus qu’une chose à faire en Ukraine, « tuer, tuer, tuer[note]». Puis, comme cela ressort des informations précédentes, de forts rapprochements ont à nouveau eu lieu. Cela montre clairement le rôle néfaste joué ici par les pressions occidentales, mais, d’un autre côté, il y aurait bien sûr d’autres façons de réagir possibles ; et, disons-le une fois encore, il serait trop facile de réduire les choses à des réactions à ces pressions, comme cela va apparaître plus clairement dans ce qui suit.

POLITIQUES CULTURELLES ORWELLIENNES

Concernant les affinités entre les tendances idéologiques du club d’Izborsk et la politique russe, on apprend des choses très importantes sur le site d’une institution étatique présidée par le chef du contre-espionnage[note], la Société historique militaire russe (SHMR), dont l’objectif officiel est de mettre l’histoire au service du patriotisme[note] (démarche qui a commencé bien avant le coup d’État en Ukraine). Concernant le XXe siècle, il s’agit en particulier de donner aux crimes soviétiques la place minimale dans la présentation de l’histoire, en y donnant une place maximale à la lutte de la Russie contre l’Allemagne nazie. Voici des exemples importants des politiques concernées et des répressions qui les accompagnent : plusieurs nouveaux monuments à Staline ont été inaugurés en Russie[note], dont un en 2025, selon MK[note] ; le pouvoir œuvre à donner une image positive de Félix Dzerjinski, chef de la tristement célèbre première police politique soviétique, le Tcheka, et donc un des responsables soviétiques qui eut le plus de sang sur les mains.

Noir & Clair

La SHMR décrit Dzerjinski comme « intègre et inébranlable […] et exempt de tout vice[note] ». Une nouvelle statue de Dzerjinski a été inaugurée en septembre 2023, à Moscou. Lors de la cérémonie, le chef du contre-espionnage mentionné plus haut, Sergueï Narychkine, a déclaré que « [Dzerjinski est toujours resté] totalement fidèle à ses idéaux de bonté et de justice[note] » – on l’apprend sur le site de Rossiïskaïa Gazeta, que Tass signale comme étant l’organe de presse officiel du gouvernement[note]. Information un peu contradictoire : une citation de Dzerjinski a été recueillie par l’historien Nicolas Werth, à une époque où les archives étatiques russes étaient accessibles à tous (et où tout historien prosoviétique pouvait donc vérifier l’authenticité de tels documents). Suivant toutes mes recherches, nul ne met en doute la fidélité de Werth à ses sources, y compris parmi les chercheurs et militants les plus prosoviétiques, qui pourtant se réfèrent parfois à cet historien[note]). Il s’agit d’une lettre où Dzerjinski s’adresse à l’un de ses agents : « Les ouvriers […] et autres salauds contre-révolutionnaires […] ont manifesté en faveur de la constitution d’un gouvernement rassemblant tous les “socialistes”. […] la Tcheka fera exécuter sur-le-champ tout […] contre-révolutionnaire […] Mets une contribution extraordinaire sur les bourgeois de la ville. Recense-les. Ces listes seront utiles si jamais ils bougent. Tu me demandes avec quels éléments former notre tcheka locale. Prends des gens résolus qui savent qu’il n’y a rien de plus efficace qu’une balle pour faire taire quelqu’un.[note] »

Autre information significative : le chef du contre-espionnage, Sergueï Narychkine, là encore, a été responsable d’un groupe de travail pour l’élaboration de l’idée centrale du manuel scolaire d’histoire de référence. C’est ce qu’on apprend dans le compte-rendu d’une séance de travail sur cette idée centrale, compte-rendu publié sur le site du président russe[note] (la séance a eu lieu en 2014, juste avant le coup d’État en Ukraine). On apprend aussi, dans ce compte-rendu, qu’un des buts était de réaliser un manuel « unifié », pour remédier à une dérangeante pluralité existant alors dans ce type d’ouvrages. Et là aussi, l’objectif de mettre l’histoire au service du patriotisme ressort bien.

Point essentiel : les historiens s’opposant à des falsifications accompagnant ces politiques culturelles sont poursuivis et diffamés de la pire manière. C’est en particulier le cas de Youri Dimitriev, spécialiste des crimes de Staline et ayant fortement critiqué des démarches politiques visant à minimiser ces crimes. Cet historien a alors été accusé d’actes pédophiles et de détention d’armes illégales. Les premières accusations se sont avérées sans aucun fondement et ont finalement dû être retirées, mais l’accusation concernant des armes a été maintenue, menant l’historien à une condamnation à 15 ans de prison, sachant qu’il y a déjà passé 5 années. Toutes les

informations essentielles sur ce sujet sont là aussi sur MK[note]. Notons aussi que des publications où des dirigeants russes importants mentionnent ce cas, et datant d’avant le retrait des accusations de pédophilie, n’ont toujours pas été mises à jour (c’est le cas d’une interview du ministre Sergueï Lavrov, sur le site du ministère des Affaires étrangères de Russie[note].)

Là aussi, concernant la liberté d’expression : depuis 2011 déjà, comme on l’apprend également dans MK, la critique des institutions étatiques est désormais juridiquement assimilable à de l’extrémisme, en Russie[note].

Depuis l’invasion de l’Ukraine, les répressions se sont encore durcies : comme on l’apprend dans MK encore, des lois permettent à présent des peines d’emprisonnement jusqu’à 15 ans, en cas de propos considérés comme discréditant l’armée ou l’utilisation de l’armée par le gouvernement[note]. Et ces lois sont effectivement appliquées. En 2023, 3 jeunes hommes ont été condamnés à 4, 6 et 7 ans de prison, suite à une récitation de poèmes critiquant la guerre en Ukraine, comme on l’apprend sur le site de Tass[note] (il est difficile de trouver dans les médias russes classiques des chiffres sur ce genre d’emprisonnements, mais l’ONG russe OVD parle, pour fin 2023, de près de 20.000 arrestations, d’un millier d’affaires pénales, ainsi que de 250 détentions prolongées, tandis que le nombre de prisonniers politiques aurait été multiplié par 15, entre 2014 et fin 2023[note]).

Notons encore que tout cela manifeste un esprit tel qu’il est très probable, au moins, que les assassinats de journalistes et autres personnalités critiques du pouvoir émanent de ce pouvoir même. Concernant les journalistes, il s’agit de 25 cas de meurtres en 20 ans, en Russie, selon Reporters Sans Frontières[note].

Nous publierons bientôt un complément spécialement éloquent, par rapport à ces informations – il n’aurait pas pu être ajouté ici, du fait du développement qu’il demande.

Terminons par quelques réflexions sur la guerre en Ukraine encore. Autant on pouvait avoir une certaine compréhension pour la volonté russe de mettre fin au conflit, en 2022, par une victoire rapide au moyen d’une attaque-surprise (même s’il aurait dû être clair que tenter cela, c’était probablement tomber dans le piège tendu par les impérialistes occidentaux), autant la poursuite de la guerre après la surréaction occidentale – et donc l’impossibilité de gagner rapidement – revenait à opter pour la mort et la mutilation d’une multitude d’êtres humains. Pour défendre le maintien d’un maximum d’autonomie de la Russie, certes. Mais en quoi un pouvoir honorant la mémoire d’un Dzerjinski ou l’idéologie d’un Prokhanov, diffamant les historiens luttant contre les falsifications, emprisonnant les pacifistes, etc., en quoi un tel pouvoir serait-il en mesure de mener son pays vers quelque chose de mieux que la « culture » McDonald’s ? En outre, du point de vue stratégique, se satisfaire de la réintégration de la Crimée aurait permis d’assurer une position assez favorable, tout en évitant le bain de sang consécutif à l’extension du conflit.

Daniel Zink