Trump, Poutine, Xi Jinping géopolitique d’un monde en transition
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Trump, Poutine, Xi Jinping géopolitique d’un monde en transition


Thierry Meyssan, fondateur du Réseau Voltaire, était en conférence le 15 mai à Bruxelles, invité par Kairos. Bernard Van Damme a recueilli ses propos ci-dessous le lendemain, en tête à tête.

Trump et Poutine sont des figures issues de cultures différentes?

Thierry Meyssan : Donald Trump et Vladimir Poutine, bien qu’appartenant à des cultures distinctes de la nôtre, incarnent des visions et des approches qui divergent fondamentalement. Poutine est le plus proche de la pensée européenne, fidèle aux valeurs de l’Europe des années 1960, abandonnées par l’Occident contemporain. Trump, quant à lui, émerge dans un contexte américain marqué par un impérialisme croissant, orchestré par une élite restreinte.

Les Straussiens et l’impérialisme américain…

Une coterie, que je désigne sous le terme de « Straussians[note] », représente un groupe de politiciens influents qui promeut l’impérialisme américain. Ces derniers, distincts des néoconservateurs (qui se chargent de la propagande médiatique), forment une élite restreinte agissant dans l’ombre pour étendre la domination des États-Unis. Leur vision repose sur un culte de la force et une déshumanisation des autres peuples, ce qui conduit à des actes extrêmes, comme la torture massive révélée partiellement par le rapport sur Guantanamo. En réalité, des dizaines de milliers de personnes auraient été torturées dans des conditions illégales, notamment sur des navires en haute mer, hors de tout cadre juridique. Cette idéologie straussienne, couplée à une mentalité puritaine ancrée dans l’histoire américaine, alimente des excès culturels, comme la destruction de statues, comparée à la Florence de Savonarole[note]. Cette dynamique a conduit à une économie américaine insoutenable, reposant sur un endettement massif et la peur inspirée aux autres nations. Trump arrive au pouvoir dans ce contexte de crise, conscient que le système pourrait s’effondrer si, par exemple, un pays demandait le remboursement des dollars en or.

Trump : un jacksonien en rupture

Donald Trump est un acteur politique singulier, ni démocrate ni républicain, mais « jacksonien », héritier d’une tradition populiste et réformatrice incarnée par Andrew Jackson[note]. Dès les années 1980, il critique la politique commerciale américaine, notamment vis-à-vis de la Chine. Son entrée décisive en politique survient après le 11 septembre 2001, lorsqu’il conteste publiquement la version officielle de l’effondrement des tours du World Trade Center, s’appuyant sur son expertise immobilière. Cette prise de position, audacieuse pour l’époque, marque le début de son combat contre l’establishment. Trump s’engage ensuite dans des controverses, comme celle sur la nationalité de Barack Obama, qu’il considère comme un citoyen britannique de naissance, donc inéligible à la présidence. Cette bataille, bien que marginale, reflète sa volonté de défier le système. En 2016, il conquiert le Parti républicain, malgré l’hostilité des élites, s’appuyant sur une base populaire. Son premier mandat est marqué par des obstacles : inexpérience, complots (deux tentatives de destitution basées sur des accusations jugées fallacieuses) et une opposition farouche des élites. Cependant, ce mandat lui permet d’apprendre et de mieux cerner les rouages du pouvoir.

L’intermède Biden et le retour de Trump

L’élection de Joe Biden en 2020, totalement truquée, constitue une anomalie statistique par rapport aux scrutins précédents.

Que pensez-vous de la thèse, défendue par certains partisans de Donald Trump, qui suggère qu’il aurait laissé élire Biden pour exposer les dérives de l’administration démocrate, révélant ainsi la corruption et l’incompétence de ses élites ?

Je ne crois pas à l’idée d’une planification aussi élaborée. Mais je reconnais que l’administration Biden, marquée par ses faiblesses cognitives et des choix politiques désastreux (comme la candidature de Kamala Harris, jugée incompétente), a exacerbé la crise américaine.

Trump, réélu en 2024, est-il un « homme pressé », disposant de 2 ans effectifs avant les élections de mi-mandat ?

Son objectif est de démanteler l’État fédéral, qu’il juge illégitimement centralisé, en transférant les pouvoirs aux États fédérés. Il cherche également à neutraliser les agences impérialistes, comme la NED (National Endowment for Democracy) et l’USAID, bien que des obstacles juridiques limitent ses marges de manœuvre. Il a quand même renvoyé 200.000 fonctionnaires, comme un premier pas vers un « dégraissage » de l’appareil étatique.

Poutine : un Européen des années 1960.

Au-delà de l’image caricaturale dépeinte par les médias mainstream, les Occidentaux connaissent mal Vladimir Poutine…

Poutine peut être considéré comme un Européen dans l’âme, fidèle à des valeurs traditionnelles abandonnées par l’Occident. Formé dans les services de renseignement soviétiques, il cultive l’intelligence stratégique et une vision globale. C’est aussi un brillant juriste respectueux du droit. Tous les gens qui l’ont rencontré l’ont décrit comme un homme très sympathique. En réalité, tout l’oppose à l’image de dictateur véhiculée en Occident. Sa carrière commence dans le chaos post-soviétique, sous Boris Eltsine, lorsque la Russie, ruinée économiquement, est pillée par des oligarques formés par les États-Unis. Il faut se rendre compte de cette période. Je me suis trouvé en Union soviétique dans les derniers jours de Gorbatchev. Ce qui frappait, c’est qu’il y avait des gens qui avaient des difficultés pour se nourrir. Lorsqu’on a déclaré l’indépendance de la Russie, brutalement, il n’y avait plus d’argent nulle part et l’espérance de vie des gens a baissé de 12 ans d’un coup. C’est une situation de détresse collective absolument inimaginable pour nous. Je me souviens aussi que dans Moscou il y avait des mafieux qui se tiraient dessus à la mitraillette en pleine rue. Des voitures explosaient. C’était d’une violence inouïe. Poutine, initialement un subalterne discret, prend le pouvoir, neutralisant Eltsine sans le poursuivre. Son action se concentre sur la reconstruction de l’État russe et de son armée, dévastée par l’alcoolisme et l’inefficacité. Il licencie 450.000 officiers et modernise l’appareil militaire, un processus achevé avec l’opération en Syrie. La Russie redevient une puissance militaire de premier plan grâce à une inventivité technique et une résilience culturelle. C’est un peuple qui a une intelligence technique très rare. Ce sont des gens qui inventent énormément d’objets avec des bouts de ficelle et des boîtes de conserve. Dans l’espace, les Américains recherchent la manière de faire un stylo avec de l’encre qui coule malgré l’absence de pesanteur, tandis que les Russes utilisent… un crayon ! Ils ont aussi un degré d’adaptation assez rapide, ce qu’on a vu en Ukraine. Au début, ils ont quand même eu quelques problèmes, notamment avec leurs chars qui étaient assez fragilisés par rapport aux drones. Mais ils n’abandonnent jamais. Quand il y a une difficulté, tout de suite ils trouvent la solution.

Et à l’avenir qui succédera à Poutine ?

Dans l’histoire russe, les successions ont toujours posé des problèmes. Il avance en âge aussi, à un moment donné, il va quand même devoir lâcher le pouvoir, parce que ça ne va plus être possible. Il y a aussi certaines choses qu’il ne sait pas faire. Par exemple, il n’est pas un économiste. Par contre, il a vraiment restructuré ce territoire gigantesque, en un temps très court. Reprendre ce pays, non pas à zéro, mais à moins cinq et en refaire la première puissance militaire mondiale, ça c’est vraiment un exploit. Mais il y a encore beaucoup à faire. La vie des Russes est très différente d’un endroit à l’autre du pays. À Moscou les gens sont riches, mais au fin fond de la Sibérie, ils vivent quand même assez pauvrement. Poutine s’appuie aussi sur des alliances stratégiques, notamment avec la Chine, pour développer des infrastructures et contrer l’Occident, tout en gérant les tensions, comme l’immigration illégale chinoise en Sibérie. Le président russe doit contenir cela.

Il y a les routes économiques vers la Chine mais aussi des couloirs transversaux vers l’Inde et une ouverture vers l’océan Indien…

Oui, c’est tout à fait exact. C’est la première fois qu’on fait des couloirs dans ce sens.

Il y a une espèce de triangle Moscou-Pékin-Delhi qui est en train petit à petit de se formaliser…

Là il y a un potentiel énorme. Les Chinois ont une réflexion unique sur la manière de développer un pays. La Russie et la Chine savent historiquement que si elles se séparent l’une de l’autre, elles se feront manger par les Occidentaux, l’une après l’autre. Donc, ils sont condamnés à cette alliance, malgré ce sérieux problème d’immigration clandestine.

La Chine et les dynamiques globales

La Chine, sous Xi Jinping, est en pleine transformation. Après l’ouverture aux capitaux occidentaux sous Deng Xiaoping, elle fait face à une « contamination » par les idées occidentales, que Xi combat par une campagne anticorruption visant les élites influencées par l’Occident. Le système de crédit social, souvent mal compris, sert principalement à surveiller l’appareil du Parti communiste, non les citoyens. Il y a quelques années, j’avais été invité par le ministre du renseignement chinois. Il m’avait dit « Je vous invite, mais quand vous allez chercher votre visa, vous ne devez pas dire que je vous invite. » Parce qu’immédiatement les États-Unis les surveillent. Finalement, mon visa a été refusé. Il m’a dit « Pas de problème, on se verra à Hong Kong. » C’est vraiment étrange d’entendre un ministre expliquer que son administration travaille pour ses rivaux occidentaux. Et donc, ils ont vécu le même phénomène que celui de la Russie à la fin de l’URSS. C’est pourquoi le président Xi élimine les gens qui ont été contaminés par les Occidentaux. Il fait la même opération que Poutine de nettoyage de la bureaucratie chinoise. C’est un pays où, je crois, les gens sont beaucoup plus libres qu’ici, mais où les limites de la liberté ne sont pas les mêmes. Parce que là-bas, chacun est responsable de sa famille. Ça n’a rien à voir avec l’individualisme occidental. En Chine, si vous êtes condamné, votre femme sera condamnée, vos enfants seront condamnés. Que sont les Chinois ? C’est d’abord une multitude. Le pouvoir central n’a jamais eu la prétention de dicter la vie des gens. Nous interprétons mal certaines choses. Quand on voit, pendant la révolution culturelle, des gens qui dénonçaient des membres de leur famille, nous interprétons ça comme la dictature de l’Allemagne nazie. Ce n’est pas du tout ça ! En Chine, il n’y a pratiquement personne en prison. Quand on nous répond qu’il y a 1 million de bougres en prison, c’est n’importe quoi !

Et ceux qui avaient manifesté sur la place Tian’anmen, il y a eu quand même à ce moment-là une répression relativement importante ?

La manière dont ça s’est passé est un drame pour les Chinois. Ils ne veulent pas en parler, puisqu’ils ont fait couler beaucoup de sang. Il faut bien comprendre que ces opposants étaient en fait manipulés encore une fois par les Occidentaux. Il y avait des agents des États-Unis qui étaient présents sur place. Ce qui se passait, c’était que les Jeunesses communistes étaient en train de prendre le pouvoir contre le Parti communiste, dans le but d’occidentaliser le pays. En fait, c’est la première grande tentative de révolution colorée qui a été organisée sur la place Tian’anmen.

Perspectives géopolitiques

La Chine, avec ses infrastructures futuristes et son avance technologique, devient un modèle de développement, contrastant avec la colonisation occidentale. Elle forme avec la Russie et l’Inde un triangle stratégique, au cœur d’un cercle économique en plein essor, englobant la moitié de la population mondiale. En résumé, Trump, en brouillant les cartes diplomatiques, pourrait redéfinir les alliances occidentales, tandis que Poutine et Xi redessinent l’ordre mondial. Trump, influencé par son passé de businessman, cherche à libérer les États-Unis de leur rôle de « gendarme du monde ». Poutine, Européen traditionaliste, restaure la Russie face à un Occident déclinant. La Chine, sous Xi, émerge comme une puissance structurée, contrastant avec un Occident en crise. Ces dynamiques suggèrent un basculement géopolitique, où les alliances traditionnelles, comme l’OTAN, pourraient être remises en question. Au demeurant, l’OTAN est illégale au regard de la charte des Nations unies en raison de son caractère d’alliance automatique.

Titus S. Daireloes