Kairos 70
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Une guerre nucléaire est-elle possible ?

Il existe une capacité suffisante en bombes atomiques et en États dotés de l’arme atomique pour qu’une guerre nucléaire soit envisageable. Par contre, lorsqu’on se demande si une guerre nucléaire est possible, il s’agit de comprendre si les peuples et leurs autorités seront toujours suffisamment sages pour l’éviter, autrement dit pour contrôler la technique. Dès lors entrent en jeu l’imaginaire et nos sentiments pour l’éviter.

En 2024, il y avait 11.949 têtes nucléaires réparties entre la Russie (5.580), les États-Unis (5.044), la Chine (500), la France (290), le Royaume-Uni (225), l’Inde et le Pakistan (170 chacun), Israël (90) et la Corée du Nord (50)[note].

Pourtant, il existe de multiples arguments expliquant l’inanité de cet arsenal et militant pour l’abandon de
la bombe atomique : elle est dangereuse d’abord pour celui qui la possède ; à la fin de la guerre froide, les formes des conflits modernes ont changé, elles sont ethniques, religieuses, terroristes, passent par des prises d’otages, des cyber-attaques, etc. ; la dissuasion est de moins en moins dissuasive, mais elle est devenue au contraire un moyen pour entretenir la méfiance et les craintes, autrement dit, elle pourrait causer une guerre ; la dissuasion est de plus en plus le résultat de la « filière inversée » (cf. John K. Galbraith) : devant les investissements en jeu, les entreprises recherchent avant tout la croissance et surtout la stabilité pour plus de sécurité. Il en découle un essor de la planification pour modifier le comportement des consommateurs, contrôler ses propres marchés, et in fine modeler les attitudes sociales de ceux qu’apparemment elle sert. Cette notion s’applique particulièrement à l’industrie nucléaire où l’État français a dû dépenser près de 450 milliards € depuis le début de l’activité jusqu’en 2011[note] pour développer et ensuite maintenir en vie une industrie, des emplois, faire de la propagande pour une bombe qui ne sert à rien ; il n’y a jamais eu dans l’histoire humaine de nouvelle arme qui n’ait pas été utilisée ; la conservation des armes nucléaires encourage la prolifération ; les conséquences d’un conflit nucléaire seraient catastrophiques, rendant des régions entières ou la Terre inhabitables.

Malgré ces arguments, la prolifération n’a pas cessé. L’essayiste Hervé de Truchis explique que la guerre nucléaire aurait commencé depuis 1991 avec l’utilisation des armes à uranium appauvri (UA, essentiellement les têtes d’obus perforant puis des explosifs)[note]. Elles ont été utilisées en Irak dès la première guerre du Golfe en 1991, puis en 2003, encore dans les Balkans entre 1994 et 1999, etc. En Irak, l’environnement et les militaires américains ont été contaminés, des matériels pollués ont été recyclés pour en fabriquer de nouveaux. On estime de 200.000 à 1 million le nombre des victimes civiles, et sans doute 500.000 à 3.000.000 à venir d’ici 2025, à cause des conséquences des armes à UA, soit plus de 10% de la population totale du pays. Dans le sud du pays, 900.000 tonnes de plantes sauvages comestibles et un tiers des animaux auraient été contaminés.

Pourquoi, devant l’évidence de la catastrophe atomique, continue-t-on de développer cette nuisance ? C’est le moment d’aborder la question de l’imaginaire, soit en mettant en avant le décalage entre notre imaginaire et nos productions (cf. Günter Anders), soit l’« anesthésie » de l’imaginaire radical (cf. Cornélius Castoriadis). Il existe un lien intrinsèque entre notre culture et la bombe atomique. « La bombe appartient à la totalité que forment notre culture et notre praxis technique[note]. » Autrement dit, on ne peut pas extraire une technique d’une culture sans abandonner celle-ci. Or, qu’est-ce qui la caractérise le plus, sinon la nécessité de la croissance infinie poussée par la concurrence, et donc la recherche de la puissance ? Dans ces conditions, se demander si une guerre nucléaire est possible est la même chose que de savoir si une société de post-croissance est possible. Dans les deux cas, il s’agit d’imaginer une réponse à deux catastrophes. La destruction totale avec l’apocalypse nucléaire ou l’effondrement[note] avec la croissance. D’après Anders, passer à une société post-nucléaire, et donc post-croissance, signifierait « désapprendre une possibilité ». Or, dans son histoire l’humanité n’a jamais su ne plus pouvoir faire quelque chose qu’elle avait su faire une fois[note], conformément à la fameuse loi de Gabor : « Tout ce qui est techniquement possible sera nécessairement réalisé ». Tout cela revient à questionner la possibilité de « décoloniser son imaginaire » (cf. Serge Latouche), ce que nous ferons en examinant les ressemblances et les différences entre Castoriadis et Anders au sujet de l’imaginaire.

Pour Castoriadis, l’imaginaire désigne cette capacité à produire un flux perpétuel de représentations et de les sélectionner lors de l’institution du champ social-historique. L’imaginaire radical désigne la capacité de fantasmatisation, soit l’inconscient. Il est qualifié de « radical » car capable de créer du sens et notamment les normes et valeurs. Le mot « imaginaire » veut souligner l’aspect créateur du monde déployé par la psyché de l’homme : « C’est parce qu’il y a imagination radicale et imaginaire instituant qu’il y a pour nous “réalité” tout court et telle réalité » (Castoriadis, 1988 & 1997). Pour Anders, le monde est devenu « trop grand », c’est-à-dire à la fois vaste et surtout immense dans ses conséquences, au point qu’il n’est proportionné ni à notre perception ni à notre imagination[note]. L’imaginaire désigne alors cette capacité d’imaginer les conséquences de nos productions, et elle doit aller de pair avec les mouvements de notre cœur comme nos inhibitions, nos angoisses, notre sollicitude, notre repentir. Mais Anders constate que nos sentiments « se transforment en proportion inverse de nos actes (et donc s’affaiblissent au fur et à mesure que nos actes prennent de l’ampleur)[note] ». Il se crée un décalage entre notre imagination, nos sentiments et nos propres productions et leurs effets. « Nous ne savons pas encore si la tâche qu’il nous est donné aujourd’hui “d’accomplir” peut l’être ; nous ne savons pas s’il est possible de surmonter le décalage, c’est à dire d’étendre délibérément la capacité de notre imagination et de nos sentiments[note] ». Le seul espoir est de vouloir faire « des exercices pour transcender la mesure humaine prétendument immuable de son imagination et de ses sentiments ».

Anders est très pessimiste, à la différence de Castoriadis. Ce dernier part d’une capacité ontologique (l’inconscient) et historique du peuple de créer ses normes et ses valeurs, capacité qu’il détecte à plusieurs reprises dans l’histoire de l’Occident. Le gouvernement de la société est le produit de la passivité (hétéronomie) comme de l’activité (autonomie) des êtres humains, plus que celle d’autorités, à part dans quelques systèmes despotiques. Son message est optimiste : ce qui a été fait une fois (la démocratie directe) pourra être refait une autre fois. Alors qu’Anders est plus moraliste. Avec la décolonisation de l’imaginaire, Latouche défriche cette tâche non décrite par Castoriadis qui n’explique pas à partir de quel « déclencheur » la capacité créatrice de normes et valeurs de l’être humain va pouvoir s’exprimer. Il s’agit de réorganiser la société autour de la sobriété et de surmonter le décalage pour ajuster l’élasticité de notre imagination et de nos sentiments (Anders). Si Castoriadis était conscient de la démesure propre à la culture productiviste d’origine occidentale, il n’a peut-être pas envisagé de façon aussi dramatique qu’Anders la possibilité de l’autodestruction, celle de l’obsolescence de l’homme à cause du système technicien, dans un monde où la technique change le monde plus que la politique (cf. Albert Einstein).

À la fin de cette analyse, nous sentons bien que les peuples ont été exclus du gouvernement de leur monde, puisque c’est la technique qui le dirige et que les gens ne sont plus en capacité d’imaginer les conséquences de ce qu’ils produisent, ni a fortiori un régime d’autonomie.

Décalage de plus en plus grand, non seulement entre l’imaginaire, le ressenti et les productions, mais aussi entre des théoriciens comme Anders, Castoriadis et le commun des mortels. Ce qui n’était pas le cas par exemple à l’époque de l’Association internationale des travailleurs où l’on discutait des thèses de Marx et Bakounine, où il existait de nombreux journaux prolétaires à Paris.

Une nouvelle ère vient-elle de s’ouvrir ? Une ère marquée par la coexistence entre deux mondes qui ne se confronteront plus : le peuple et l’État ? Le peuple ne cherchant qu’à survivre et les autorités à négocier une perpétuation du monde de la technique avant l’effondrement ? Dans ces conditions, la guerre nucléaire a commencé, mais pas comme on le pensait. Il s’agit d’abord de la disparition de l’imaginaire radical, de la capacité pour les humains d’imaginer les conséquences de leurs techniques, puis des effets catastrophiques des armes à uranium appauvri, en attendant l’usage des bombes nucléaires.

Jean-Luc Pasquinet