Pourquoi la guerre ?
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Pourquoi la guerre ?

Nous proposerons dans cet article une réflexion sur les causes psychiques de la guerre. Elle s’étaiera sur les textes suivants de Sigmund Freud : Malaise dans la civilisation ; Considérations actuelles sur la guerre et la mort et Pourquoi la guerre ?(lettre adressée à Albert Einstein).

« Les hommes sont arrivés maintenant à un tel degré de maîtrise des forces de la nature qu’avec l’aide de celles-ci il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier. Ils le savent, d’où une bonne part de leur inquiétude actuelle, de leur malheur, de leur angoisse. Il faut dès lors espérer que l’autre des deux “puissances célestes”, l’éros éternel, fera un effort pour l’emporter dans le combat contre son non moins immortel adversaire. Mais qui peut prédire le succès et l’issue ? »

Sigmund Freud, 1929.

Contrairement à ce que prétendait Jean-Jacques Rousseau, non, l’homme ne naît pas bon. Au contraire, il est de part en part traversé par des forces internes dénommées pulsions, qu’il s’agit de canaliser par la civilisation. C’est par le biais de celle-ci que le règne de l’être humain se distingue de celui de l’animal. Sa fonction est double : protéger les hommes des forces de la nature et régler de la manière la moins funeste possible les relations qu’ils entretiennent entre eux.

Dans son ouvrage Malaise dans la civilisation, Freud explique que l’homme de son époque – nous sommes alors dans la société bourgeoise de Vienne du début du XXe siècle – trouve la cause de nombre de ses malheurs dans la (sur)répression des pulsions sexuelles. Il culpabilise, est angoissé et en parle ; en bref, c’est un névrosé – force est de constater que cet ordre s’est largement renversé de nos jours, ce qui fait dire à des auteurs comme Jean-Pierre Lebrun et Dany-Robert Dufour que le libéralisme favorise une forme de perversion ordinaire.

La névrose qui englobe alors le champ psychique n’empêche pourtant pas l’émergence de deux conflits mondiaux particulièrement meurtriers. Comment, dès lors, expliquer que des sociétés aussi civilisées que les grands États occidentaux en arrivent à de pareilles boucheries ? Freud tente d’apporter un éclaircissement à cette question.

Il existe à l’intérieur de chaque homme une instance psychique qui, contrairement au « Ça », siège des pulsions, régit la conscience morale : le Surmoi[note]. Celui-ci est intimement lié au sentiment de culpabilité qui martyrise nombre de névrosés. Ce penchant de l’âme est mis à mal en temps de guerre dans la mesure où l’un des deux interdits fondamentaux – le premier étant celui de l’inceste – est levé, à savoir le meurtre.

Pour Freud, la guerre représente une faillite de la civilisation, car elle suspend l’interdit que cette dernière est censée garantir. Constatons qu’elle ne fait que suspendre la cruauté de l’homme qui ne disparaît jamais complètement, même en période de paix. Il n’est donc pas question de croire béatement que la civilisation éradique le mal, car jamais elle ne pourra supprimer les pulsions (cette éradication du pulsionnel constitue en réalité le souhait inavoué des plus purs modèles totalitaires – c’est ainsi que, dans 1984 de George Orwell, l’amour entre deux êtres est très mal perçu par la « police de la pensée », tandis que dans le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley la chose est plus subtile ; si la sexualité est permise, elle est vidée d’éros et se retrouve réduite à un acte mécanique dénudé de toute libido.

Selon Freud, le Ça prend le contrôle du gouvernail de l’âme pendant la guerre et les limites entre le Moi et l’autre y sont réduites – preuve en est du soldat qui s’empare de la vie de son semblable ou, à plus large échelle, de l’État qui ne reconnaît plus les frontières qui le séparent de son voisin et qui vise à se les approprier – , un peu à l’image de ce qui se passe dans un temps reculé bien connu (mais non moins oublié) de tous : la petite enfance.

Initialement, l’autre représente une source d’humiliation pour le narcissisme dans la mesure où sa présence suffit à lui indiquer qu’il n’est pas seul au monde. L’éliminer permet donc de rétablir une forme de sentiment océanique, de goûter à la Jouissance ; en bref, l’anéantissement du semblable apaise la pulsion de mort qui s’agite en chacun. Freud dira par ailleurs à son sujet : « Même lorsqu’elle se manifeste sans intention sexuelle, jusque dans la rage destructrice la plus aveugle, on ne peut nier que sa satisfaction n’aille de pair avec une jouissance narcissique extraordinairement forte dans la mesure où cette satisfaction révèle au moi la réalisation de ses anciens désirs de toute-puissance ».

La guerre serait donc un retour à un état ancien, une forme de régression vers des temps reculés de l’âme. Pourtant, si nous le rejoignons sur de nombreux points, Freud omet une distinction importante à nos yeux ; il existe, bien entendu, la guerre telle que le soldat la vit sur le champ de bataille, lui qui est aux premières loges de ses éclats de forces, mais aussi celle menée par les commandants de guerre qui l’ordonnent et qui sont au cœur de celle-ci, tout en étant physiquement éloignés d’elle : les politiciens. Les premiers sont réifiés, c’est-à-dire transformés en pure-chose – ce qui nous fait dire que la guerre des temps modernes représente la quintessence du modèle capitaliste – et jouissent de l’être et de tuer (voire de mourir). Tout indique que le Surmoi ne doit plus être alors considéré comme une instance interdictrice qui commande à l’homme : « Tu ne tueras point », mais que nous sommes confrontés à une mutation, à un renversement de sa fonction principale ; le Surmoi devient sadique et, au lieu de prohiber un acte, ordonne au contraire au sujet sa réalisation. Ce Surmoi corrompu, sans pitié pour celui qui n’exécuterait pas ses ordres, puise contre toute attente son énergie dans le Ça, ratifiant une improbable alliance entre deux instances psychiques a priori opposées – nous retrouvons à vrai dire cette douteuse union dans la société de consommation où le mot d’ordre est : « Jouis ![note] ».

Contrairement à ce qu’insinue Freud, la guerre ne signifie pas rupture civilisationnelle, mais création d’une civilisation inédite où le Ça, soumettant l’ordre moral incarné par le Surmoi à son joug, se déploie dans tous les interstices. La loi existe bel et bien dans la guerre moderne – les journalistes et autres clowns de plateaux ne s’insurgent-ils pas bêtement lorsque les fameuses « lois de la guerre » ne sont pas respectées par l’un des belligérants, comme s’il était possible de tuer proprement ?

Elle repose sur des fondements soi-disant nobles – mais en réalité radicalement bourgeois – édictés par les politiques. Ceux-ci constituent la représentation physique sur laquelle le Surmoi psychique du soldat prendra appui, lui qui introjecte les maximes énoncées. Encourageant la chosification du corps et de l’âme du valeureux combattant, ils ont eux-mêmes intériorisé ces morbides postulats qui les devancent en réalité. Leur jouissance est moins celle du meurtre à proprement parlé – ils ne sont jamais, stricto sensu, impliqués en direct par la mort –, que celle de participer à la mort de l’homme en tant que tel.

La guerre est bel et bien une affaire de respect d’une loi édictée par une civilisation qui déraille – rappelons par ailleurs que, selon la philosophe Hannah Arendt, « les moralistes étriqués qui en appellent sans cesse à des principes moraux élevés sont en général les premiers à obéir aveuglément aux normes qu’on leur propose[note] ». Les plus scrupuleux dans le respect des préceptes sont bien souvent ceux qui sont capables des pires atrocités pour en défendre la cause. Et puis, les motifs officiels d’une guerre ne sont-ils pas toujours rattachés d’une façon ou d’une autre à des principes moraux élevés, tels que le sacrifice de soi, l’amour de la patrie ou la défense de la Nation ? Vues dans ce sens, guerre et civilisation seraient plus reliées l’une à l’autre que Freud ne le laissait entendre. Nous sommes dès lors invités à percevoir dans la guerre un meurtre civilisé au travers duquel les exigences pulsionnelles les plus archaïques copulent avec un ordre moral élevé. En d’autres mots, la guerre telle que nous la connaissons représente un « mélodieux » brassage entre le puritanisme et la perversion et caractérise de fait, comme nulle autre dimension peut-être, la civilisation bourgeoise qui est, hélas, devenue la nôtre.

Kenny Cadinu