Le cordon sanitaire : protection de la démocratie ou protection contre la démocratie ?
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Le cordon sanitaire : protection de la démocratie ou protection contre la démocratie ?

LA DÉMOCRATIE DÉFENSIVE EN ACTION : UN EXEMPLE

En septembre 2023, le mensuel luxembourgeois Forum, porte-voix d’un catholicisme intellectuel de gauche, publiait un plaidoyer contre le parti politique Alternative Démocratique Réformiste (ADR). L’ADR est un parti national-conservateur siégeant au Parlement luxembourgeois, connu pour ses positions souverainistes et critiques envers certaines évolutions sociétales, mais dont les positions officielles n’ont pas, à ce jour, été qualifiées d’extrémistes par les instances européennes.

L’idée était donc que Forum — ce qui n’est pas sans ironie au vu du titre même de la revue — allait désormais ignorer purement et simplement l’existence de ce parti. Que celui-ci ait recueilli environ 10 % des suffrages lors des dernières élections législatives ne semble pas entrer en ligne de compte pour les auteurs. Dès lors, les élus de ces électeurs, tout comme le parti lui-même, se voient dénier toute légitimité à participer à la discussion des affaires publiques. Cette prise de position, pour le moins étonnante, s’appuie en réalité sur un principe plus général : pour préserver la démocratie, il faudrait interdire la parole à ceux, partis ou députés, qui ne répondent pas à une certaine définition de la démocratie. De la même manière, toute formation politique, tout élu ou tout citoyen qui ne reflètent pas les valeurs que ces gardiens de la démocratie estiment indispensables au débat public devraient être exclu de toute participation démocratique effective. Cette exclusion du discours se fonde sur une définition, soulignons-le, ni interrogée ni débattue, mais simplement présupposée par ceux qui s’érigent en censeurs. Le forum se transforme alors en tribune fermée, où ne s’expriment que ceux dont la légitimité a été préalablement validée.

Ainsi, selon les auteurs de ce manifeste en faveur de la protection de la démocratie, les transgressions reprochées à l’ADR incluraient, entre autres, une idéologie qualifiée d’ethno- nationaliste, des déclarations de sympathie2 envers le Troisième Reich attribuées à un député du parti, la publication sur les réseaux sociaux de contenus jugés offensants en lien avec Hitler ou la Shoah, ainsi qu’une conception de la masculinité évoquant, selon eux, celle de Mussolini ou de Poutine. Il convient de souligner que certains de ces éléments, notamment les propos relatifs au Troisième Reich, ont effectivement été tenus et peuvent, à juste titre, choquer ou susciter l’indignation. Mais précisément pour cette raison, ils appellent une discussion publique rigoureuse et circonstanciée, et non une disqualification globale de l’ensemble d’un parti ou de ses électeurs. En réduisant l’analyse politique à une série d’imputations morales, sans distinction entre les actes d’individus et les positions collectives, on remplace le débat démocratique par une logique de bannissement symbolique.

Une telle stratégie, si elle évite l’examen contradictoire, risque de produire un double effet pervers : d’une part, elle affaiblit la portée de la critique en l’adossant à des accusations globalisantes, non toujours démontrées ; d’autre part, elle transforme le pluralisme politique en paysage moralement binaire, où la possibilité même d’un débat contradictoire est évacuée au nom d’une défense abstraite de la démocratie.

La logique de l’argument est bien connue. Il s’agit de celle du cordon sanitaire, dont l’origine historique révèle une logique toujours en place. Pour se protéger contre l’épidémie de fièvre jaune de Barcelone en 1821, les autorités françaises réagirent sans délai en fermant les ports à toute embarcation catalane et en instituant une zone de quarantaine militaire le long des Pyrénées. Un corps de 15.000 soldats y fut déployé pour en assurer le contrôle (Chastel, 1999). Dès ses débuts, la logique du cordon sanitaire se révélait aussi médicale que politique.

Lorsque l’épidémie, à son apogée en septembre, reculait déjà avec les froids de décembre, la France persistait à maintenir la fermeture de sa frontière sud. Officiellement, il s’agissait encore de se prémunir contre un risque sanitaire. Officieusement, il fallait surtout empêcher le passage d’un autre agent pathogène : le libéralisme espagnol. Déjà en 1821, certaines idées circulaient comme des virus et les États prenaient les fièvres politiques très au sérieux.

Introduit dans le vocabulaire politique à la fin du XXe siècle pour désigner une stratégie de confinement de l’extrême droite, le concept de cordon sanitaire s’est progressivement institutionnalisé comme un outil légitime de défense des régimes démocratiques face aux menaces que représenteraient certains partis ou discours jugés antidémocratiques. Le mécanisme repose sur une prémisse apparemment consensuelle : certaines opinions doivent être écartées de l’espace public pour préserver les fondements mêmes de l’espace démocratique.

En cela, le cordon sanitaire se veut un geste de prophylaxie politique : il s’agirait de soustraire le débat démocratique à des logiques de haine, d’exclusion ou de violence symbolique, au nom d’un socle de valeurs partagées et devant être protégées des critiques supposées non démocratiques.

Dans un espace public démocratique, le langage journalistique ne saurait se réduire à un simple instrument de transmission de faits ou de «vérités » incontestées. La liberté d’expression inclut nécessairement des positions susceptibles de s’avérer erronées, ne serait-ce que parce que les réalités politiques, économiques et sociales ne peuvent se comprendre qu’au prisme d’interprétations concurrentes, diversement étayées. C’est dans ce cadre que le rôle des médias devient décisif. Car s’il s’agit véritablement de préserver l’espace démocratique, encore faut-il que les conditions mêmes du pluralisme soient garanties, au premier rang desquelles la possibilité d’une conflictualité interprétative. Or, cette exigence suppose que les médias ne se contentent pas de refléter une vérité instituée, mais assument pleinement leur fonction dans une démocratie : celle de rendre audibles des voix dissonantes, même, et surtout, lorsqu’elles bousculent les normes dominantes.

Le langage de la presse ne décrit pas seulement le réel, il en fait intrinsèquement partie. Dans les débats politiquement polarisés, il semble toutefois devenu courant que certains termes, au lieu de désigner de manière descriptive des faits ou des phénomènes, soient employés comme des jugements discursifs. Il en va ainsi, notamment, des notions d’«extrême droite », de « populisme » ou de « complotisme », qui ne visent pas tant à éclairer ou à informer qu’à disqualifier des oppositions jugées politiquement indésirables.

Lorsque des cordons sanitaires médiatiques servent en priorité à délégitimer une opposition démocratique pourtant légitime, ils ne défendent pas la démocratie, même « résiliente », mais en détruisent les fondements.

LE CONCEPT COMME ÉTIQUETTE

L’expression « extrême droite » apparaît sous la Restauration pour désigner les ultraroyalistes, partisans d’un retour intégral à l’Ancien Régime et farouches opposants à toute forme de libéralisme ou de compromis constitutionnel. Au 20e siècle, elle s’applique à des courants caractérisés par l’antiparlementarisme, l’autoritarisme, le nationalisme radical, la xénophobie et le racisme d’État. Mais aujourd’hui, le flou conceptuel qui entoure cette notion la rend insaisissable sur le plan analytique et particulièrement vulnérable à un usage polémique, où elle sert moins à désigner une doctrine politique précise qu’à disqualifier un adversaire en le plaçant hors du champ légitime du débat démocratique.

Un tel usage du langage a des conséquences : il remplace le débat politique par un marquage moral. Quiconque est désigné comme « extrême droite » n’est plus un interlocuteur dans le débat, mais un ennemi en dehors de celui-ci. Il ne s’agit évidemment pas de nier l’existence bien réelle de mouvances d’extrême droite en Europe. Mais l’effet public d’un terme ne dépend pas seulement de sa justesse factuelle : il dépend aussi de sa fonction discursive. Or dans les cas évoqués, cette fonction n’est pas analytique, mais normative, et même disqualifiante. Le mot devient un verdict, non un outil de compréhension. Cela affaiblit à la fois la qualité du débat public, la crédibilité du journalisme et, finalement, le pluralisme démocratique.

LA DÉONTOLOGIE JOURNALISTIQUE DANS LE CONTEXTE LUXEMBOURGEOIS

Le Code de déontologie journalistique luxembourgeois définit clairement le rôle des médias : ils doivent offrir aux citoyennes et citoyens une information équitable, diversifiée et rigoureuse, favoriser le débat démocratique et permettre le développement du jugement critique. Les principes fondamentaux en sont l’impartialité, la transparence et la séparation stricte entre faits et opinions. Il affirme expressément que : «Cette liberté, qui doit pouvoir s’exercer sans contraintes, sans pressions ni censure, constitue l’un des piliers indispensables de toute société démocratique.» Or, lorsque des termes comme « extrême droite » sont utilisés sans argumentation claire, la distinction entre fait et jugement se brouille. Dans ce contexte, il devient parfois incertain si le journaliste lui-même parvient encore à distinguer entre une analyse fondée et une prise de position politique. Le lecteur, de son côté, n’est alors plus en mesure de discerner s’il s’agit d’une évaluation argumentée ou d’un acte d’adhésion idéologique. Il incombe dès lors au journalisme de maintenir avec rigueur la frontière entre information et commentaire, afin de préserver sa fonction démocratique : celle de rendre intelligible la complexité politique sans la réduire à des réflexes d’exclusion.

Le langage n’est jamais neutre. Si le journalisme participe sans recul à cette confusion discursive, il abdique sa fonction d’éclaireur. L’analyse journalistique se transforme alors en classement politique, la critique démocratique en tribunal moral.

POUR UNE CRITIQUE DÉMOCRATIQUE DU JOURNALISME

La presse remplit trois fonctions essentielles dans une société démocratique : elle informe, elle contrôle les pouvoirs et elle donne voix à la diversité des positions politiques et sociales. Si ces fonctions sont remplacées par des discours normatifs et une gestion morale de l’espace public, le journalisme perd sa qualité démocratique. Lorsqu’un média n’exerce plus une critique fondée à l’égard d’un parti démocratiquement élu, mais le stigmatise globalement ou l’exclut du débat, il nuit au pluralisme politique. Une démocratie vivante ne repose pas sur l’exclusion, mais sur le débat critique, y compris avec celles et ceux dont les idées sont fermement rejetées. Cela implique que même les voix dérangeantes sont une expression légitime de la volonté populaire. Leur exclusion systématique par des cordons sanitaires qui opèrent comme des digues de l’opinion publique ne protègent pas la démocratie, mais l’affaiblissent.

Les cordons sanitaires se présentent volontiers comme des remparts éthiques. Cependant, en réalité, ils entravent avant tout la confrontation démocratique. Plutôt que d’éclairer les dynamiques de polarisation politique, un journalisme qui recourt à ces stratégies d’exclusion cesse d’en être l’analyste pour en devenir l’acteur.

Tout journalisme engage une performativité : il ne se contente pas de refléter le réel, il en propose une configuration signifiante et participe ainsi à la construction de l’espace public. Cette performativité, toutefois, peut revêtir des formes contrastées. Elle peut favoriser l’ouverture délibérative en exposant la pluralité des interprétations, ou, au contraire, contribuer à une normativité implicite en prescrivant ce qui est recevable ou non dans le débat démocratique. Ce n’est donc pas tant la performativité en soi qu’il convient de critiquer, mais ses usages : lorsque le journalisme cesse d’interroger le monde pour s’ériger en gardien des évidences, il cesse d’informer pour instruire à sens unique. Une démocratie exige, dès lors, non l’illusion d’une neutralité, mais une réflexivité critique sur les effets de langage et de cadrage qu’exerce toute prise de parole médiatique.

Bibliographie

Chastel C. 1999. « La peste de Barcelone. Épidémie de fièvre jaune de 1821 ». Bulletin de la Société de pathologie exotique, 5 pt. 2 : p. 405-407.


Kalmes, A., Kmec, S., Köhl, T., Lorang, P., Nicolay, J.-P., Pauly, M., Stoldt, J., Thill, V., &amp ; Weber, R. Septembre1923. « Plädoyer für ein cordon sanitaire gegenüber der ADR. » Forum, N° 433, p. 1011.