Nommer et comprendre l’empreinte plastique
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Nommer et comprendre l’empreinte plastique

Nathalie Gontard est directrice de recherche à l’INRAE. Avec Hélène Seingier , elle cosigne en 2020 un essai « Plastique, le grand emballement », paru aux éditions Stock, qui relate l’apparition et l’accélération de l’utilisation des emballages plastiques dans notre société, ainsi qu’une conférence décapante du même nom avec la compagnie du Singe debout. Kairos s’entretient avec elle pour comprendre ce qu’est la pollution plastique.

Quelle est votre histoire personnelle avec le plastique ?

C’est une histoire vieille de 35 ans déjà et qui a démarré avec mes études dans le domaine de l’agroalimentaire et de la transformation des aliments. À cette époque, la problématique des emballages était très peu traitée. J’ai donc réalisé ma thèse sur le sujet en essayant de développer un emballage biodégradable. J’étais déjà consciente quelque part qu’il y avait ou allait y avoir un problème de pollution plastique. Il y avait encore très peu de connaissances, de recherches et de supports sur le sujet. Je n’étais pas du tout au même endroit qu’aujourd’hui : j’ai soutenu cette thèse en 1991 au sein du CIRAD (Centre international de la recherche agronomique pour le développement).

À la suite de cela, j’ai développé différents projets, notamment sur l’usage des emballages-feuilles. Dans toutes les régions tropicales des pays du Sud, les aliments sont traditionnellement emballés dans des feuilles végétales. Notons d’ailleurs que ces emballages végétaux ont été remplacés par du plastique, alors que ces matériaux ont énormément de qualité, notamment celles d’être locaux, traditionnels, bon marché et sans problèmes environnementaux. Je crois que ce travail m’a complètement ouvert les yeux, on se fourvoyait complètement, non seulement chez nous avec tous ces emballages qui arrivaient sur le marché, mais également en amenant cette innovation ailleurs. On cherchait à vendre aux pays du sud nos produits et, de leur côté, il y avait une réelle volonté d’intégrer notre progrès et notre modernité. Quand j’ai pris conscience du désastre qu’on était en train de répandre un peu partout sur terre, je me suis dit que mon travail de scientifique était là : générer des connaissances plus précises sur les impacts de ces plastiques sur le long terme, sur ce qu’ils devenaient, ce qu’ils allaient devenir et des solutions à développer.

Vous parlez des impacts des emballages plastiques ou des plastiques en général ?

Les emballages représentent la moitié de la consommation des plastiques, c’est donc un usage majeur, mais bien évidemment il faut étendre notre raisonnement à l’ensemble des plastiques. En ce qui me concerne, j’ai évolué dans le monde de l’agroalimentaire, donc je suis surtout sensibilisée aux emballages. J’ai également travaillé sur d’autres plastiques, mais mon travail principal s’articule autour des quantités massives de plastiques utilisées dans les emballages qui génèrent une forte pollution plastique.

Pouvez-vous définir ce qu’on appelle pollution plastique ?

Je vais commencer par définir ce qu’elle n’est principalement pas. La pollution plastique n’est ni l’empreinte carbone liée à l’industrie plastique, ni le plastique que l’on voit (dans les champs ou dans la mer par exemple). La pollution plastique, ce sont essentiellement des émissions de petites particules de plastique qui démarrent dès le début de sa production.

J’insiste très fort là-dessus ! Ce n’est pas qu’une question de gestion de déchets. Quand on cherche l’origine de la pollution plastique au fin fond des glaces de l’Arctique, elle vient de l’isolation de bâtiments en cours d’usage ; celle présente dans l’océan vient des eaux de lavage de vêtements que nous sommes en train de porter ; la grande majorité de celle de l’air vient des pneus et des routes en cours d’utilisation.

Ce serait une dégradation progressive ?

Une fragmentation, pour être exact. Le danger du plastique réside dans sa fragmentation inévitable en micro et nanoplastiques (MNPs). La chaîne de vie du plastique est composée de 4 étapes : la production, l’usage, le devenir en tant que déchet, et enfin le devenir sur le long terme, c’est-à-dire quand il devient invisible à cause de la fragmentation. Mais cette fragmentation a lieu pendant les 3 étapes précitées : production, usage et déchet. On peut donc parler d’empreinte plastique qu’il ne faut pas confondre avec l’empreinte carbone. Cette empreinte plastique, ce sont les conséquences liées aux MNPs que l’on ne voit pas et qu’aucun être vivant n’est capable de digérer. Elles sont malheureusement capables de traverser les barrières des organes des êtres vivants, et comme aucun de ceux-ci n’est capable de les digérer, elles vont s’y accumuler. Cependant, il ne faut pas réduire la dangerosité du plastique à sa fragmentation, parce qu’il y a des tas de matériaux comme le papier, le carton, le coton ou encore des matières minérales qui se fragmentent. La différence avec les MNPs, c’est la persistance et/ou l’interaction avec le vivant. Le vivant est par exemple capable de digérer les fragments de papier, de carton ou de coton, et donc cela n’occasionnera pas d’accumulation massive.

Le vivant n’interagit pas avec les matières minérales, par exemple le verre est inerte. En revanche, les MNPs combinent les 3 propriétés : fragmentation, persistance et interaction avec le vivant, et c’est précisément cette combinaison qui constitue le danger essentiel de la pollution plastique.

Que veut dire concrètement que le plastique a la capacité d’interagir avec le vivant ?

Plus le temps passe, plus le plastique vieillit et se fragmente. La surface des MNPs générées, déjà hydrophobe, va de surcroît devenir poreuse. Cela donne la capacité d’interagir avec les molécules qu’elles vont rencontrer et peuvent même les transporter (c’est un transporteur de polluants, de virus, de micro-organismes). Quand elles arrivent aux abords d’un organe, elles peuvent réagir avec certaines de ses protéines qui vont les recouvrir spontanément et former une sorte de cape d’invisibilité, appelée la corona protéique. Cette dernière masque les MNPs et empêche l’organisme de s’en défendre, puisqu’il ne les reconnaît pas comme corps étranger. À l’aide de cette corona, ils traversent les barrières biologiques, c’est ce qu’on appelle la translocation. À l’intérieur, ils s’accumulent, puisque votre corps n’a aucun mécanisme pour s’en débarrasser.

Deux publications récentes (Nature, 2025[note] ; Cancers, 2024[note]) remettent en question cette présence abondante de MNPs dans l’organisme (biais de méthodologie) et invitent à plus de rigueur dans les études et les quantifications de MNPs dans l’organisme. Qu’en pensez-vous ?

Je rêve ! Je veux bien qu’il y ait des biais dans certaines études. Mais là ce sont des articles qui fabriquent du doute pour faire gagner du temps. On peut effectivement attendre d’avoir toutes les informations bien détaillées, mais quand on sera incapable de vivre avec cette pollution et que l’on comptera nos morts, il sera trop tard ! Avons-nous besoin d’absolument tout savoir d’une maladie avant de commencer à la soigner ? On n’a pas le droit de répandre de façon massive sur terre une substance tant que l’on n’a pas démontré son innocuité. C’est ce qu’on appelle le principe de précaution. Les MNPs sont déjà massivement répandues sur Terre, on s’aperçoit de leurs effets catastrophiques, on ne pourra pas revenir en arrière… et des publications appellent à plus de rigueur. Je pense qu’il devrait y avoir plus de rigueur dans la gestion du risque que l’on fait courir aux générations à venir. Regardez ce qui se passe actuellement avec les sources d’eau Contrex et Hépar polluées aux MNPs, 60 ans après la fermeture des décharges[note] !

Pendant cette interview se déroule justement à Genève un sommet mondial sur la pollution plastique[note]. Que devons-nous en attendre ?

Je pense que le principal bénéfice de ce sommet est la prise de conscience mondiale de la dangerosité des plastiques parce que, soudainement, on parle de cette alerte à l’échelle internationale. Le problème c’est qu’il y a une telle force de frappe dans la communication des industriels du plastique que cela apporte énormément de confusion et de doute qui sont entretenus par l’absence totale d’action d’envergure de nos autorités politiques pour informer. Il est donc compliqué pour le citoyen de se construire un récit cohérent au sujet de ces objets du quotidien que l’on pense bien connaître et qui nous semblent inoffensifs, parce qu’ils ne nous transmettent aucun problème de santé immédiatement perceptible. C’est vraiment important qu’il y ait une sorte de manifeste international qui acte que la pollution plastique que l’on vient de définir est un fléau.

Quels sont les enjeux ?

L’objectif de l’ONU est de mettre en place des actions pour réduire la pollution plastique. Mais les discussions sont extrêmement compliquées, parce qu’il y a 3 sphères d’influence qui s’affrontent dans ces négociations. La première, ce sont les pays producteurs, dont l’économie est assise sur la pétrochimie et donc l’industrie plasturgique. Cette sphère reconnaît en partie le problème plastique, mais leurs attentes se focalisent sur le traitement des déchets, c’est-à-dire sur le recyclage, sans toucher ni à la production ni aux usages. Or, je viens de vous démontrer que l’empreinte plastique ne se limite pas aux déchets, mais aux objets en plastique dès leur production et sur l’entièreté de leur chaîne de vie ! Cette première sphère d’influence surfe donc sur la vague qu’elle a elle-même entretenue, c’est-à-dire sur cette idée reçue que la pollution plastique est uniquement un problème de déchets. Il y a ensuite une grosse coalition de pays qui se sont autoproclamés de la haute ambition, menés par certains pays africains comme le Rwanda, mais aussi des pays européens comme la Norvège et qui eux reconnaissent que le danger du plastique est bien plus vaste que celui du déchet. Ils demandent aux pays producteurs de réduire la production. Enfin, il y a une 3ème sphère d’influence, les pays du sud qui eux ont souffert et souffrent toujours beaucoup de nos déchets qui y ont été envoyés pendant très longtemps. Ils demandent des compensations financières contre les dégâts qui ont été et qui vont être produits, à cause de nos modes de consommation. De petites décisions seront peut-être prises par-ci par-là, mais ce sommet me semble être déjà la preuve qu’un virage a lieu pour essayer de sortir de cette pollution mortifère. Je suis plus confiante dans les mesures qui seront prises par les gouvernements individuellement que par la signature d’un quelconque traité, même s’il permet aux pays de se motiver, un peu comme dans un groupe de parole.

Que pensez-vous de toutes ces mesures écologiques (voitures électriques, éoliennes, panneaux solaires, numérisation) qui sont de plus en plus plastifiées ?

Toutes les technologies de transition remplacent une empreinte carbone par une empreinte plastique. L’éolienne qui est constituée de tonnes de plastiques, le véhicule électrique, et ainsi de suite, ne comptabilisent pas l’empreinte plastique, parce qu’aucun chiffre ne peut être donné sur l’effet de ces micro-plastiques, parce que la science a pris du retard et, surtout, parce que c’est un matériau très complexe à étudier. On manque d’information, on ne sait pas le mesurer, donc nos politiques continuent de raisonner exclusivement sur l’empreinte carbone.

Donc, au nom de l’environnement, on augmente l’empreinte plastique ?

Voilà. Alors, pourquoi pas ? Ce sont des arbitrages qui doivent être faits en toute transparence sur la base de tout ce que l’on sait. On pourrait décider que certaines technologies de transition écologique sont importantes et qu’elles valent l’augmentation d’une empreinte plastique. Mais, en contrepartie, il y a des arbitrages à faire et qui ne sont pas faits en faveur des plastiques définis comme essentiels, en réduisant au maximum tous ceux qui ne le sont pas. Et comme le phénomène d’empreinte plastique n’est pas nommé, encore moins intellectualisé, les discussions tournent autour des domaines que les gens sont capables de comprendre… ou qui dérangent le moins.

Que veut dire arbitrer, intégrer des bioplastiques, par exemple ?

Je travaille beaucoup sur les bioplastiques (biodégradables), je dirige un laboratoire qui ne fait que ça, j’en connais les limites et je peux vous dire que les impacts ne seront pas significatifs, comparés à la production globale actuelle. Il ne faut pas compter là-dessus. Il faut vraiment changer de paradigme, se débarrasser le plus rapidement possible de tous les plastiques qui ne sont pas de première nécessité.

Qu’est-ce qu’un plastique de première nécessité ?

J’ai envie de dire que chaque secteur d’activité devrait le définir. Par exemple, dans les hôpitaux, il y a des plastiques qui sont absolument indispensables quand d’autres ne servent à rien ou pourraient être remplacés par autre chose. Idem dans le textile, l’habillement, les emballages, etc.

Et le recyclage dans tout ça ?

Ce que l’on appelle recyclage du plastique, je le nomme décyclage. Ce sont deux choses différentes. Recycler signifie que le déchet est utilisé pour régénérer un objet à l’identique. C’est une boucle fermée. Le plus bel exemple du recyclage c’est la nature qui nous le donne : les feuilles de l’arbre tombent en automne se dégradent dans le sol alors qu’elles réapparaissent à l’identique grâce à la photosynthèse au printemps suivant. Il n’y a ni accumulation de déchets ni épuisement de ressources, puisque l’arbre se nourrit du compost issu des feuilles dégradées et de l’énergie lumineuse. En ce qui concerne le plastique, la seule opération qui s’en rapproche, ce sont les bouteilles en PET qui sont effectivement régénérées en bouteilles. Toutefois, il faut garder en tête qu’il y a énormément de pertes (30 % en moyenne) pendant l’opération et que le plastique ne peut subir que deux cycles de recyclage. Donc on sait le faire, mais ce qui est dommage, c’est que ce n’est pas un plastique essentiel : il suffit de mettre des fontaines ou des gourdes réutilisables pour ne pas avoir à utiliser cette fameuse bouteille. Hormis le recyclage des bouteilles, tout le reste est du décyclage. Et lui ne réduit pas la pollution plastique, il la fait flamber.

Comment la fait-il flamber ?

Je reprends l’exemple de la bouteille. Cette fois-ci, elle n’est pas retransformée en bouteille, mais en un autre objet. Un nouveau débouché est trouvé, ça peut être une chaise de jardin, ou un pull. Un nouvel objet va donc être fabriqué avec un plastique qui n’est pas régénéré à l’identique qui est vieilli et donc émet davantage de MNPs, y compris au cours de son recyclage. L’impression d’utilité donnée à ce déchet plastique et du problème résolu est forte. Mais cet autre objet continue de polluer, peut-être même en accéléré parce que vieilli par les cycles. Prenez l’exemple des bouteilles qu’on recycle en vêtements polaires. Vous les portez, vous les lavez, vous émettez des MNPs. Dans le même temps, des filières entières disparaissent, c’est le cas par exemple des filières du lin ou de la laine. Aujourd’hui, la laine ne vaut plus rien, elle est remplacée par du plastique recyclé, alors que cette laine est produite et qu’elle est jetée dans des grands trous où elle se biodégrade, parce que les producteurs ne l’écoulent plus.

Enfin, de nouvelles filières industrielles sont créées pour fabriquer ces polaires en PET recyclé, mais il faut donc continuer à les alimenter en déchets plastiques pour les pérenniser. On crée donc une dépendance et il faut continuer à produire des bouteilles pour qu’elles deviennent des déchets et fassent tourner les usines. Cerise sur le gâteau, le consommateur est rassuré et fier de lui. En achetant une polaire en PET recyclé et en mettant sa bouteille dans la bonne poubelle, il a l’impression de faire quelque chose pour l’environnement, alors qu’en réalité il alimente la pompe à plastique. Preuve en est que les pays qui recyclent le plus continuent à utiliser toujours plus de plastique vierge. Par exemple, l’Autriche recycle 50 % de ses plastiques. Sa consommation de plastique vierge aurait dû diminuer d’autant, puisque c’est quand même l’objectif. Non seulement elle n’a pas commencé à diminuer, mais en plus, elle continue d’augmenter. Alors, il existe quand même de vrais recyclages spécifiques, mais ça coûte très cher. Donc, gardons ces recyclages-là qui sont très coûteux pour les plastiques essentiels, mais certainement pas pour des plastiques qui ne le sont pas.

Avez-vous un message à adresser à nos lecteurs ?

Il faut voir cette réduction de l’usage du plastique comme le progrès qui continue de progresser, et surtout pas comme une régression de type écologie punitive. Le progrès n’a de sens que s’il apporte un bénéfice. En revanche, nous avons franchi la ligne rouge du plastique. Ce n’est plus un bénéfice, mais de la mise en danger de notre propre espèce et pas seulement de notre santé. Prenons cette alerte comme une opportunité pour diminuer notre addiction aux objets matériels et notre impact sur l’environnement, pour nous interroger sur nos modes de vie et sur nos valeurs et surtout pour inventer une nouvelle modernité qui en sera vraiment respectueuse.

Propos recueillis et retranscrits par Marzie Flodienka