Là, chers Lecteurs, vous devez vous exclamer « Mais oui, bien sûr ! On a envie de jouer ! » Lancé par cet enthousiasme qui n’a d’égal que la claque en Corée du Nord, je commence par vous remercier. Puis, pris d’une énergie irrésistible, je me lance dans l’énoncé d’un jeu.
« On dirait qu’on serait des cons. » Oui, des cons, des crétins, des débiles, des imbéciles, des déneuronés, des sans synapses efficaces, des neuneus à la tête enflée de vide, des personnes à découvert sur leur compte cérébral. Sans doute, on est toujours le con de quelqu’un. Des exemples ? Oui ? Non ? Non, je ne veux me fâcher avec personne. Encore que toi, ô lecteur du centre-ville de Paris… Non, restez, Emmanuel. Pour une fois, on ne va pas parler de vous.
Alors, équipez-vous de longues-vues, de lunettes spéciales, de bottes pour passer au-dessus de la fange dégoûtante, dans l’univers impitoyable de la connerie humaine. Préparez-vous à lever les pieds. N’hésitez pas à creuser un trou, la connerie commence à forer dans le sol pour plonger plus bas dans la vilenie morale et intellectuelle.
Cet été, ça a été incroyablement riche en la matière. Les cons ont foisonné partout, tout le temps, dans tous les contextes. C’est époustouflant pour les médias, ça fait vendre du papier (même si le papier journal commence à coûter trop cher pour remplacer le papier toilette), ça fait des milliers de vues, des milliers d’euros, des millions d’octets consacrés à la bêtise humaine. On est toujours le con d’un autre, naturellement, mais en arriver à exhiber fièrement cette connerie en banderole, en calicot de sa débilité, juste pour le prestige d’être un héros du buzz : la phrase d’Einstein n’a jamais trouvé autant sa justification.
On dirait qu’on adorerait se prendre des pains, des humiliations, de se faire stranguler, de se faire insulter. J’abandonne la lecture des dystopies… Certes, la mort d’un homme est toujours tragique, mais quand elle est mise en scène au terme de 10 jours de captation pour un réseau qui n’a de social que la réputation et le nom, elle en devient un objet de spectacle, un sujet de discussion, elle en subit une dévalorisation. C’est comme si on continuait à compter les morts dans un conflit, par exemple. Un exemple ? Non. Je tirais ça de mon imagination… Je me prends pour Orwell, j’imagine ce qui serait le pire d’une société sans repères. Ah… on me souffle dans l’oreillette qu’on fait ça un peu partout dans le monde. La connerie et le manque de moralité seraient-ils si répandus ? N’a-t-on que cela à dire, entre la poire, le fromage (légionellose incluse) et le dessert ? On a aussi quelqu’un qui veut incarner le renouveau de la gauche anticapitaliste, alors qu’il aura l’âge de partir dans le sud pour couler sa retraite à la prochaine élection présidentielle.
On a aussi quelqu’un qui tente d’utiliser les réseaux sociaux pour dire, moins bien mais plus rapidement, ce qu’il ne cesse de seriner depuis la mi-juillet… On dirait qu’on serait un type qui donne de l’argent à un autre type qui passe sa vie avec ses « amis » à se faire humilier, insulter, ce qui lui rapporte de l’argent et de l’indignité, ce type, donc, qui donne de l’argent et ose proclamer, du haut de ses 18 ans, « Moi et la communauté on ne se sent pas responsables. » Ah, on me fait signe que ce n’est pas de la connerie. C’est un jeune qui parle et qui exprime tout son mal-être en pratiquant un visionnage cathartique, en sublimant la violence qu’il pourrait s’infliger lui-même en regardant quelqu’un d’autre, un acteur, sans doute, qui va se relever après, et qui va sourire à la caméra qui coupera ensuite. Alors, ce jeune, ensuite, il deviendra un bel adulte, fort de la communauté qui permet de faire tout, n’importe quoi, et surtout de faire de la merde.
À plus de quatre, on est une bande de cons, disait Brassens. Le con. Heureusement que, lors de la rencontre avec Brel et Ferré, il n’y avait qu’un journaliste avec eux. Sinon, encore un mythe qui s’effondre… Au fait, je vous ai dit que l’Académie française avait fait match nul ? Une élection, une disparition. 1-1, balle au centre. On dirait qu’on serait, tiens, dans un pays où il y a trois langues nationales, dont le statut est officiel mais la connaissance, très aléatoire. Dans ce pays, un contrôleur de train qui ose dire bonjour en deux langues. Quel scandale, lui dit un voyageur. Désolé, lui répond le contrôleur en la même langue nationale. Bim badaboum, lui répond le voyageur réduit à des onomatopées, que nous traduirons par « Tu vas la sentir passer, la pilule linguistique. » Et une plainte est déposée contre le contrôleur. On dirait qu’on serait une bande de décérébrés, qui n’ont rien de mieux à foutre que de menacer la projection d’un film qui prône des choses qui leur seraient désagréables. Bah, fermez les yeux et allez ailleurs, leur répond-on. Laissez les gens qui ne peuvent pas partir en vacances avoir au moins une activité culturelle. Non, répond la United bande de cons. Et le film est annulé. Et en parlant de culture…
On dirait qu’on serait une ministre, de la culture, pourquoi pas, qui aurait tellement de casseroles à son modeste postérieur qu’elle pourrait devenir experte en quincaillerie, qui menace un journaliste, la profession de juge… et reste en place malgré plusieurs mises en examen. On dirait qu’on serait une ministre de l’intelligence artificielle. Oui, oui, cela existe. À quand un ministère de l’intelligence, tout court ? Ça pourrait être riche. Toutes les infractions à l’intelligence, à la nuance, à une société décente et enrichissante, à une société qui sait mélanger la nature et la culture sans en faire trop, ni d’un côté ni de l’autre, à une société qui respecte toutes ses franges de la même manière, à une société qui sait respecter l’être humain, une société qui sait élever l’âme humaine sans en appeler à Dieu ou au secrétaire général de l’ONU… Ça laisse rêveur.
Toutes ces histoires sont hélas bien vraies. Elles le sont même, tragiquement. On dirait qu’on serait intelligents et futés, ça ne fait rire personne… Pourtant, c’est malheureusement vrai : la connerie touche de plus en plus de gens, et ce n’est pas Maxime Rovère qui prétendra le contraire. Une étude récente a identifié que, au fur et à mesure que les technologies prenaient de la place dans nos vies, dans nos actes quotidiens tout comme dans nos prises de décisions, nos capacités neuronales diminuaient. En effet, votre cerveau utilise de moins en moins de zones et s’atrophie, progressivement. Ne pensez plus, votre téléphone le fait à votre place. Ne vous perdez plus en ville, votre GPS se repérera pour vous. Ne lisez plus les livres, ChatGPT vous en fera un résumé. Ne regardez plus une toile, votre application vous en dira toutes les caractéristiques. Ne cadrez plus vos photos, votre application de réglage s’en charge. Ne parlez plus au contrôleur, quelle que soit votre langue, votre application comportera le bon QR code. N’allez plus à la caisse pour parler à une vraie personne, votre téléphone et une caisse automatique sont là pour ça. Comment peut-on décemment construire une société digne de ce nom, où chacune et chacun s’épanouira, si les téléphones vivent l’expérience à votre place ?
Allez, les enfants, on change de jeu. On dirait qu’on serait les sauveurs de l’humanité !


