Kairos 71
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Les larmes des oliviers

À Gaza, les oiseaux chantent-ils encore, dès lors que se déroulent, jour après jour, des atrocités depuis le 7 octobre 2023 (sans parler des conflits préexistants) ? Sans doute ont-ils déserté depuis longtemps (s’ils n’ont pas péri) ces lieux de décombres, de misère et de violence, libres de voler de leurs propres ailes.

Quant aux plantes, fleurs, arbres, pour ceux qui sont encore debout, il ne leur est pas possible, enracinés dans la terre, de fuir à leur guise ces champs de l’horreur. Ils sont donc forcément les témoins silencieux de la barbarie en cours. Les végétaux impriment-ils dans leurs cellules l’odeur de la mort qui flotte dans les airs et s’immisce dans le sol ? Quoi qu’il en soit, bien que témoins de premier plan de cette guerre sans nom – le mot génocide est en réalité plus approprié pour désigner ce théâtre macabre –, la nature est totalement impuissante face à la manifestation de ce démon humain.

Comme le dit très bien un article d’Eros Sana, qui cite Imad Atrash, dirigeant de la Palestine Wildlife Society : « Les armes ne tuent pas seulement les corps ; elles blessent l’âme de la terre. Elles transforment les champs en déserts, les rivières en cimetières. À Gaza, c’est aussi la nature que l’on assassine[note]. » En effet, c’est un écosystème entier qui s’est effondré.

Depuis le début de la « guerre », c’est l’équivalent de 2 bombes atomiques d’Hiroshima qui ont été larguées sur l’enclave de Gaza, soit 70.000 tonnes d’explosifs, sur un territoire de 365 km². L’on parle d’écocide pour décrire le caractère délibérément dévastateur des attaques sur l’environnement naturel (et donc sur la santé). En raison des multiples pollutions, les habitants risquent d’être contaminés par l’air qu’ils respirent, l’eau qu’ils boivent et la terre qui les nourrit, ce qui rend la situation encore plus compliquée sur place.[note] L’agriculture n’échappe pas à ce destin funeste, avec 38 % des terres cultivées qui ont été brûlées et 80 % des plantations d’agrumes et d’oliviers ravagées. Sait-on que depuis toujours, l’olivier représente pour le peuple palestinien un symbole de lien avec la terre et que les olives sont la source de revenu principale des agriculteurs ? La récolte de l’olivier est une tradition séculaire qui rassemble les familles de génération en génération. Selon le poète Mahmoud Darwish, « si les oliviers connaissaient les mains qui les ont plantés, leurs huiles deviendraient des larmes[note] ».

Écocide également de la forêt de Wadi Gaza, un espace de biodiversité restauré par le PNUD[note], où commençaient à revenir certains oiseaux migrateurs. Comme le regrette Imad Atrash, « qui parlera au nom des oiseaux morts et des rivières asséchées ? La forêt n’est plus un sanctuaire. La terre pleure ce qu’elle ne peut remplacer, vies humaines comme vies animales[note].»

Assiégé, massacré, affamé et privé de l’aide humanitaire internationale, le peuple de Gaza crie sa souffrance au monde. Bien que secoué par les « échos » lointains qui nous parviennent, nous continuons notre valse (plus ou moins) insouciante. Est-il permis encore d’espérer, de croire que l’on pourra mettre fin à ce carnage ? Même Dieu, s’il existe, doit certainement être en train de prier les hommes pour qu’ils ouvrent les yeux et leurs coeurs. À l’ère d’Internet, alors que nous communiquons plus vite que jamais, nous restons comme paralysés et impuissants à réagir face à l’horreur. Il serait sans doute trop optimiste de vouloir appliquer la théorie de l’effet papillon selon laquelle « un battement d’ailes de papillon au Brésil peut provoquer une tornade à l’autre bout du monde ».

Néanmoins, la notion de résilience, omniprésente dans la nature, nous apporte un bel exemple d’espoir : après les bombardements atomiques à Hiroshima, un gingko biloba situé à moins d’un kilomètre de l’épicentre a survécu, et cette espèce est aussi la première à avoir repoussé après la catastrophe. Les plantes et les arbres traversent les âges et se nourrissent de la terre où reposent nos morts. Gardent-ils en mémoire le sang versé et les visages des innocents qui ont péri ? Avant que le dernier olivier debout à Gaza ne soit rasé de la Terre, ses larmes auront-elles eu le temps de toucher le monde ?