Kairos 71
📰 Kairos 71 📑 Sommaire

VU, LU, ENTENDU

Le prodigieux essai de Jacques Baud sur les guerres secrètes en Ukraine analyse les stratégies russe et occidentale du point de vue des opérations des services secrets, dont il explique le fonctionnement, le mode d’organisation, l’histoire. Il critique les services secrets occidentaux, leur caractère avant tout politique, plutôt qu’analytique et surtout leur penchant pour le terrorisme. Il rend compte ensuite de l’étendue et des motifs de la désinformation dont ces services et les médias occidentaux sont à la base. Pour J. Baud, c’est bien simple, les Occidentaux se sont intoxiqués eux-mêmes. Et c’est une des principales raisons pour lesquelles les Russes sont en train de gagner la guerre.

Les Occidentaux induisent en erreur les Ukrainiens qui dépendent de leurs renseignements. Ils nient en bloc et la résistance au régime qu’ils ont en réalité mis en place et la situation militaire, et l’effondrement du régime ukrainien.

Leurs médias, leurs dirigeants et leurs services secrets ont fabriqué un mythe : celui de la vénalité de la Russie. Pour l’auteur, c’est non seulement un mythe, un mensonge, mais une erreur. Il expose la situation et la guerre d’une toute autre manière, évoquant notamment une révolte dictée par la nature du coup d’État qui se produit en 2014. La population n’est pas du côté du régime mis en place. Les Ukrainiens, qui ont tenté de mettre sur pied un réseau de résistance dans les oblasts séparatistes, ont échoué. Par contre, les Russes peuvent compter sur plusieurs réseaux de résistance qui les informent dans les oblasts russophones qui sont encore sous la coupe du régime de Kiev. Ces réseaux mènent toutes sortes d’actions que J. Baud décrit. Une annexe à la fin du livre reproduit un manuel exposant à la population ukrainienne les précautions à prendre lorsqu’on fait partie de cette résistance. Une autre dresse la liste des personnes assassinées par les services secrets ukrainiens.

Jacques Baud, Guerres secrètes en Ukraine, Max Milo, 2025, 355 pages.

P. W.


Sous-titré Comment repousser avec succès l’assaut mondial contre notre liberté mentale, cet ouvrage ne manquera pas d’être qualifié de « complotiste » par les esprits conformistes persuadés que les pouvoirs publics n’oeuvrent que pour le bien de leurs citoyens.

Sans adhérer à toutes les thèses de Michael Nehls, et ne serait-ce que pour nous prémunir contre le Meilleur des mondes qui s’annonce, il est utile de prendre connaissance des arguments de ce généticien moléculaire spécialisé en immunologie qui a commencé à se poser les questions qui fâchent lorsqu’il a été confronté aux mesures absurdes de la dystopie covidienne, machine de propagande et de coercition d’un système techno-capitaliste toujours plus concentré. Selon Nehls, le covid est une étape vers la mise en place d’un contrôle social au moyen de l’intelligence artificielle (IA). Toutefois, un tel contrôle ne fonctionne bien que si le comportement humain est prévisible et calculable. « Dans un tel système, l’individualité et la créativité, qui ont été des caractéristiques essentielles de l’humanité jusqu’à présent, sont comme du sable dans l’engrenage. La capacité de penser de manière indépendante est une variable dangereuse pour la stabilité d’une société contrôlée par l’IA ». Cette capacité à l’individuation dépend du bon fonctionnement de notre cerveau, notamment de l’hippocampe, siège de l’expérience émotionnelle et de la mémoire autobiographique à long terme. Or, le stress chronique et l’isolement le fragilisent et l’endommagent. D’où l’intérêt de maintenir la population dans une anxiété permanente par des informations affolantes et des ordres absurdes et contradictoires, de la confiner, puis de lui injecter de produits nocifs, dont l’impact cognitif négatif est avéré dans plus de 20 % des cas. Contre ce projet totalitaire, le Dr. Nehls conclut : « Le champ de bataille se trouve dans notre cerveau ; c’est là que la défense doit avoir lieu.

Nos armes pour protéger l’hippocampe en tant que cible principale de l’attaque sont donc de nature purement mentale : notre mémoire, notre compassion rationnelle, notre créativité, notre conscience de nous-mêmes, notre résilience psychologique, notre volonté et notre endurance, notre empathie et notre conscience sociale – toutes propriétés directes ou indirectes d’une neurogénèse hippocampique productive chez l’adulte ».

Dr. Michael Nehls, Nos cerveaux endoctrinés, Marco Pietteur, 2024, 304 pages.

F. M.


Nous vous présentions, dans Kairos n°61, la sortie d’un premier manga d’Akito Aihara. Intitulée New Normal, cette série de Shonen — 2 tomes à — l’époque s’annonçait prometteuse tant par la qualité du dessin et le rythme de la narration que par l’originalité de l’histoire. Nous y suivions les aventures d’une jeunesse nipponne dans un monde d’après… l’apparition d’une maladie infectieuse ayant bouleversé les habitus de vie à l’échelle planétaire. N’ayant jamais connu autre chose que la standardisation du port du masque, des restrictions de déplacement et des mesures d’hygiène imposées quotidiennement à la population, le jeune Hata et sa camarade Natsuki — les deux jeunes protagonistes principaux — n’ont même jamais vu la bouche d’un quidam si ce n’est… au travers de vieux films collectionnés par leurs parents. Happés par la curiosité et l’attrait de l’expérience transgressive, les deux adolescents se lient d’amitié et s’entraînent tour à tour dans le jeu d’essayer de vivre de petites expériences « à l’ancienne ». Ces 2 premiers tomes nous avaient séduits, les personnages s’étoffant et leurs relations avec leurs camarades, leurs parents ou professeurs nous amenant à nous interroger nous-mêmes sur les traces laissées dans nos propres vécus par la récente « crise sanitaire » démarrée au printemps 2020. La série est actuellement à son tome 6. L’occasion pour nous de faire le point… Force est de constater que l’auteur, originalement bien inspiré au départ, est passé d’un questionnement sur l’essence des rapports humains dans un contexte (futuriste ?) au développement d’intrigues difficiles à suivre. Les personnages secondaires se multiplient, avec des pro-gouvernement, des résistants, des terroristes, des forces de prévention des contaminations dits « les fantômes », etc., sans que l’on sache bien qui tient avec qui, ni surtout dans quel but, d’ailleurs ! On s’y perd un peu, à l’instar de nos deux jeunes héros qui ne savent plus où donner de la tête dans cette histoire à tiroirs où, séparés, ils vivent les événements chacun de leur côté. L’ombre point, le retour de la pandémie est imminent ! Les fans de manga s’y retrouveront — le rythme de la narration y est toujours. Mais selon nous c’est plutôt jusqu’ici un acte manqué de la part d’Aihara, qui s’est sans doute égaré quelque part dans le tome 4. L’éditeur annonce un 7ème volet qui réunira à nouveau nos jeunes amis où « l’espoir de la jeunesse continue de briller » (sic). C’est aussi notre espoir. Si c’est le cas, nous vous en reparlerons. Sinon… Aihara

Akito, New Normal, Tome 6, Kana (Dargaud-Lombard), 2025, 191 pages.

Bruno Lionnet


Quoiqu’en disent ses détracteurs, la pensée d’Orwell reste indémodable et indispensable pour comprendre l’involution politique actuelle. Car les intuitions de l’écrivain anglais furent aussi fulgurantes que ses analyses, lucides. La communauté humaine n’est pas encore complètement arrivée à la dystopie de 1984, mais elle en prend le chemin ! Alors l’ouvrage de J.-J. Rosat, spécialiste d’Orwell en France, est un outil détaillé pour saisir, afin de le contrecarrer, un genre de totalitarisme plus perfectionné que les versions du XXe siècle, soit un « totalitarisme de seconde génération » qui veut « arrêter le cours de l’histoire » — nous sommes ici aux antipodes du matérialisme dialectique des marxistes. L’auteur fait des allersretours entre 1984 et les régimes russes et surtout chinois qu’il voit comme les parangons des prédictions d’Orwell. Mais il aurait pu faire remarquer que ce « collectivisme oligarchique » est aussi celui mis en avant par le Forum économique mondial, création de l’Occident. Ce n’est ni l’idéologie ni l’infrastructure économique qui définit l’univers totalitaire, mais la volonté de pouvoir absolu d’un petit groupe d’hommes déterminés, cyniques et fanatiques, regroupés dans un Parti qui ne vise prioritairement ni l’argent ni les honneurs, mais sa reproduction et sa conservation à tout prix. Il n’adopte aucune doctrine particulière, mais (ré)agit en fonction des circonstances avec opportunisme, inventivité et intelligence stratégique. Cela ne vous rappelle-t-il pas la gestion du covid ? Masque inutile un jour, obligatoire le lendemain, sans explication convaincante ; liberté de circuler, puis auto-attestation de sortie (en France) ; car « ce que les fidèles croient, le Parti peut le changer à chaque instant, du tout au tout ». Les oligarques décident du vrai et du faux, du bien et du mal — c’est le « solipsisme collectif » — et manifestent une « folie contrôlée ». Comme en 2020-22 ! Tout rêve d’émancipation collective disparaissant, c’est la mise des masses en néo-esclavage par la surveillance totale, la vaporisation du passé, de la langue et de la vérité objective. Remarquons que l’auteur a un parti-pris en faveur de l’Ukraine. Une seule petite allusion au covid pour illustrer le propos, c’est trop peu. De même, après avoir aussi critiqué les États-Unis et Israël, se garde-t-il d’accuser l’Union européenne de dérive totalitaire. Doublepensée ou prudence par rapport à sa charge de maître de conférence au Collège de France ? Il devrait lire Marc Weinstein, L’évolution totalitaire de l’Occident Sacralité politique, 1 (Hermann, 2015).

Jean-Jacques Rosat, L’esprit du totalitarisme. George Orwell et 1984 face au XXIe siècle, Hors d’atteinte, 2025, 403 pages.

B. L.


Suite à ddiverses pressions, ce livre a failli ne pas être publié. C’eût été un dangereux précédent. Heureusement, après une reculade, les Presses universitaires de France se sont ressaisies, ont fait preuve de courage et maintenu leur ligne de priorité à la recherche libre — ce qu’on n’attendait pas moins d’une maison d’édition universitaire. Certes, le titre annonce la couleur. Toutefois, il n’y a ici nul plaisir de la polémique ou de la provocation gratuite. Les 24 auteurs ont la volonté de comprendre le phénomène dans ses nombreuses dimensions, à partir d’un point de vue républicain, universaliste et laïque. Ils appartiennent tous au camp conservateur (et nous regretterons l’absence d’auteurs progressistes, qui auraient enrichi le débat).

Cet opus n’est donc pas seulement un essai, encore moins un pamphlet, mais d’abord une étude sérieuse et documentée sur le wokisme, terme que les auteurs assument pleinement. Comme il est impossible, dans le cadre d’une note de lecture, de commenter chaque contribution, tentons une synthèse : les raisons du succès du wokisme (N. Heinich) ; la « panique morale » retournée contre le wokisme (S. Biasoni) ; l’identitarisme et le multiculturalisme (M. Messu, G. Chevrier) ; l’entrisme à l’Université et dans la recherche scientifique (X.-L. Salvador, Cl. Habib, N. Weil-Parrot, L. Orlando, A. Bikfalvi), à la télévision (V. Tournier) et dans les grandes entreprises (M. Albouy) ; les rapports du wokisme avec le libéralisme (P. Valentin), le féminisme (C. Godonou), le christianisme (A. Perrin) et l’islamisme (Fl. Bergeaud-Blacker, T. Yildiz, et R. Fregosi qui se perd dans une profession de foi sioniste). La contribution la plus originale est celle de S. Fitoussi, qui nous en apprend sur le « biais du supporter », dont les élites culturelles sont les premières victimes, aboutissant à une « institutionnalisation du mensonge ». Dans la conclusion, P.-A. Taguieff résume : « […] la bêtise prétentieuse s’est particulièrement épanouie dans les démocraties contemporaines dont l’imaginaire est structuré par un égalitarisme de ressentiment et un insatiable esprit de compétition, s’accompagnant d’un néo-progressisme moralisant se réduisant à des chasses aux sorcières lancées contre ceux qui ne respectent pas les codes du nouveau politiquement correct […] ».

Emmanuelle Hénin, Xavier-Laurent Salvador, Pierre Vermeren (dir.), Face à l’obscurantisme woke, PUF, 2025, 454 pages, 22€.

B. L.


Le système de télécommunications actuel cause des dommages importants à la santé du vivant, humains, faune et flore, il nécessite des ressources importantes dont l’extraction dégrade notre environnement de manière excessive et il s’attaque à la démocratie, envahissant nos vies et nous asservissant à grande vitesse. Ce système ne pourra perdurer et met en péril le fonctionnement harmonieux de la vie sur Terre. Faisant ce constat, une équipe de l’ONG Robin des Toits a réfléchi à un nouveau système de télécommunications qui recrée du lien avec la nature et tourne le dos au « chacun pour soi ». On pourra téléphoner et envoyer des SMS avec un mobile dans un environnement électromagnétique artificiel à 0,02 V/m (1 μW/m²) maximum et les générations de téléphonie 2G à 5G disparaîtront. On effectuera nos accès à Internet par voie filaire avec d’autres appareils en renonçant à l’immédiateté, au « tout, tout de suite ». Ce système nécessitera une veille scientifique et technologique, et n’est pas conçu comme figé. Il prône un co-développement d’où découlera le sens de la responsabilité de nos propres actes et comportements. Responsables de nous-mêmes et, en même temps, co-responsables du bien commun. Ce manifeste, très bien sourcé et dont le texte a été discuté et enrichi au cours de deux séminaires organisés en 2022 et 2023, analyse finement les causes de la situation actuelle et le potentiel du nouveau système, décrivant ce que l’on perd et ce que l’on gagne. Il met aussi à l’épreuve les critiques telles que le frein au « Progrès », le retour à la lampe à l’huile, et met en garde contre le solutionnisme technologique, la fuite en avant, l’envoûtement et l’avancée vers le transhumanisme qui mène à l’hommemachine et l’homme-esclave. Des premières initiatives ont déjà été prises et nous sommes invités à participer à la construction de ce nouveau système respectueux de la santé du vivant, de l’environnement et de la démocratie… et des générations futures. Certains diront que cette proposition est utopique, mais avons-nous le choix ? Robin des Toits, Libérons-nous du tout connecté !

Manifeste pour la santé du vivant, la planète et la démocratie, Yves Michel, 2025.

Colette Devillers


Charles-Maxime Layet, journaliste scientifique d’investigation de longue date et de carrure internationale, est parvenu à approfondir ce questionnement existentiel, dérivant trop souvent d’un scientisme réducteur vers un mysticisme béat. De façon très personnelle, mais se référant tant et plus à des faits historiquement établis ou à des témoignages incroyables mais fiables, il ouvre les débats, évoque des hypothèses aussi farfelues qu’interpellantes, mais sans jugement ni parti-pris. Ce livre nous propose une description, voire un étalage, des facteurs multi-dimensionnels suscités par le mystère « OVNI, ou pas ? », extra-terrestres ou intra-projections hallucinées ? Dans quels mondes vivons-nous, entre une réalité qu’on nous cache et un narratif qu’on veut nous faire adopter ? La lecture de cet ouvrage ne vous laissera pas indifférent… loin de là !

Charles-Maxence Layet, Le printemps des OVNI. L’hypothèse extraterrestre, les faits, le mythe, First, mars 2025, 429 pages, 18,95 €.

hepo


Le collectif EOSS et Solaris Wavre ont publié un ouvrage original et surprenant (même si le titre est un peu ésotérique). EOSS essaie de rendre visibles les visions idéologiques ou philosophiques souvent cachées à l’arrière-plan des phénomènes de société. Et en effet, un des buts de l’ouvrage est d’amener à repérer les conceptions qui, souvent à notre insu, agissent dans nos esprits, et à s’interroger sur elles pour pouvoir se situer plus librement à leur égard. Autre but central : attirer l’attention sur les potentialités des compétences au niveau émotionnel ou éthique et proposer des voies concrètes pour les développer.

Cela nous ramène aux grands penseurs comme Aristote ou Spinoza, qui abordaient les qualités morales ou psychiques (courage, empathie…) comme des facultés qu’on peut développer au même titre que toute capacité, par des pratiques bien précises. De telles approches sont urgentes, comme on le voit par exemple dans le domaine de la santé où les études sont si imprégnées par les approches intellectualistes seulement, alors que la dimension humaine y est si essentielle. Dans ce sens, l’ouvrage se veut une boîte à outils, constituée de fiches, d’un glossaire (qui propose plutôt des orientations que des définitions arrêtées), etc., le tout pouvant être utilisé notamment sous forme d’activités ludiques-réflexives, seul ou en groupe. Les approches sont nuancées et font référence aux enjeux et phénomènes de société les plus actuels. Côté imperfections, on peut relever une critique pas assez claire du relativisme moral, qui pourrait être comprise dans un sens un peu dogmatique (alors que Nietzsche, pourtant plusieurs fois mobilisé, aurait permis de clarifier la chose). Dans le même sens, il est plusieurs fois fait référence à « la Loi naturelle » (pas assez clairement explicitée), avec l’idée d’une nécessité d’inféodation à cette loi.

Mais l’ensemble étant centré sur l’encouragement à l’observation individuelle et réflexive, au cheminement autonome, ces soupçons de dogmatisme sont sans doute réfutés par la nature même de l’ouvrage. Autre critique : l’idée d’évolutionnisme semble être un peu jetée avec l’eau du bain ; mais là aussi, il s’agit sans doute plutôt d’un petit manque de clarté. Bref, une production qu’il vaut sûrement la peine de découvrir et d’expérimenter.

Collectif d’auteurs, Référentiel de compétences intégré de l’être souverain, EOSS et Solaris Wavre, 2025, 8€ (disponible notamment chez Kairos).

D. Z.


Excellente initiative d’Ecosociété que de regrouper en un seul volume les deux premiers essais d’Hervé Krief, à l’origine auto-édités, complétés d’articles principalement publiés dans La Décroissance et Kairos. Le plus ancien, « Internet ou le retour à la bougie », sorti en 2018, n’a pas pris une seule ride, bien au contraire. L’auteur y développe une critique radicale de la démesure numérique et de son emprise tentaculaire et totalitaire sur l’ensemble des activités humaines, jusqu’aux plus intimes. Plus largement, c’est un constat impitoyable de l’impasse d’une société technicienne dévorée par son propre hybris.

Musicien de jazz professionnel, l’auteur possède un sens du rythme aiguisé dans son écriture, fluide et ponctuée d’aphorismes qui jaillissent comme autant de solos. À ce coup d’essai, qui fut un coup de maître, succéda 3 ans plus tard Ombres et lumières, dans lequel il esquisse des propositions pour renouer avec une économie de subsistance, dans le cadre de communes libres et sociales. Si le propos se fait politique, il n’en demeure pas moins toujours poétique. Le court texte de clôture de l’ouvrage qui est également son plus récent, intitulé « Se forger une âme de dissident, est un pur joyau ». À rebours des gloses stériles des charlatans « experts » en degrowth studies et autres camelots des grands soirs post-croissants et des petits matins décarbonés, l’écrivain musicien nous invite à le suivre sur le chemin escarpé de la réappropriation de nous-mêmes. Ainsi écrit-il : « Nous nous assiérons de côté, laissant les disciples se prosterner devant leur écran et obéir aux injonctions du pouvoir ! Nous tenterons d’inventer une vie commune, simple et apaisée avec tous ceux qui le souhaitent. » Une dissidence qui est aussi notre dernière chance de rester des humains.

Hervé Krief, Internet ou le retour à la bougie, suivi de Ombres et lumières et autres textes, Écosociété, 2025, 255 pages, 16€.

Pascal Halary


Présentons tout d’abord les auteurs : G. Esteva est un intellectuel militant qui fut le conseiller des zapatistes lors de leurs négociations avec le gouvernement du Mexique. M. Prakash, quant à elle, est professeure de philosophie à l’Université d’État de Pennsylvanie. Voici un ouvrage remarquable qui remet en cause l’Éducation entendue comme bien universel défendu par le modèle occidental et dont les pays dits sous-développés devraient pouvoir profiter. Les auteurs démontrent qu’il s’agit en réalité d’un cheval de Troie qui vise à coloniser ces pays par l’idéologie capitaliste et du développement : « La naissance des droits humains universels est inextricablement liée à la fabrique mondiale de l’État-nation occidental indépendant. Après 5 siècles de colonialisme, l’universalisation post-Seconde Guerre mondiale de cette institution occidentale continue à porter des coups sévères à toutes les autres organisations politiques ; tout particulièrement aux communs entretenus et “administrés” par l’auto gouvernance villageoise. » L’objectif de l’Éducation serait de civiliser les cultures « archaïques », d’où le combat des militants bienpensants visant à les sortir de la barbarie. Il s’agit d’un besoin créé de toute pièce dans la mesure où la plupart des pays n’en n’ont pas besoin pour être ce qu’ils sont. L’ouvrage, riche en témoignages de personnes « non éduquées », cite plusieurs exemples de cultures locales qui résistent encore à l’idéologie éducationniste. Citons, parmi ceux-ci, Rigoberta Menchù : « Quand les professeurs arrivent dans les villages, ils apportent avec eux les idées capitalistes ». Le but de la démarche n’est pas de présenter une énième réforme de l’Éducation, mais de formuler une critique radicale — c’est-à-dire qui va à la racine (on aime ça chez Kairos) — d’un supposé bien commun entraînant dans son sillage une perte de la langue et de la culture dans les contrées où il s’installe. Finalement, les auteurs proposent une fenêtre ouverte sur l’inconnu, là où nous avons généralement tendance à penser le monde avec des oeillères.

Madu Suri Prakash et Gustavo Esteva, S’évader de l’éducation. La vie comme apprentissage au sein des cultures autochtones, Éditions Libre (Le hêtre Myriadis), 2025, 20€.

K. C.


Ce beau livre est d’autant plus agréable à lire qu’il pose de manière très claire de réelles questions scientifiques, notamment au sujet de l’anorexie mentale dont il ne manque qu’une description précise. Il y est plus question de la définition scientifique de cette maladie que de ses symptômes.

Pourtant il est beaucoup question de l’étude des symptômes pour soigner des maladies. Au fil des témoignages passionnants, et même souvent émouvants, de nombreux exemples de diagnostics élaborés au cas par cas sont décrits, ainsi que les milieux médicaux côtoyés par l’auteure, qui brosse sans complaisance le portrait de la médecine du travail, en évoquant les pressions dont ses médecins font l’objet de la part des entreprises, pas seulement de la part du pouvoir et des sociétés pharmaceutiques. La médecine généraliste telle qu’elle a tendance à fonctionner est remise en question. Les rémunérations des généralistes sont dérisoires. L’information médicale est éclatée. Dans les hôpitaux, le management fait des ravages. Des médecins se suicident, d’autres s’exilent. On est confronté à des déserts médicaux.

L’auteure s’interroge sur la crise sanitaire qui n’est selon elle qu’une aggravation subite, disruptive, des transformations en cours de la médecine, et voit dans le rôle néfaste de l’Ordre des médecins et, dans l’idéologie de la soumission de la majorité de ses membres, une des causes de la dérive qu’elle représente.

S’opposant à cette tendance, basée sur l’application de procédures toutes faites, à partir d’un listing (Evidence Based Medecine), devenu la principale référence dont se servent les médecins, l’auteure défend la médecine hippocratique qu’elle assimile à un art, un art qui considère la relation avec le patient comme une page blanche que l’on remplit progressivement en commençant par une observation précise des symptômes décrits. Il s’agit selon I. Lagny d’aller au-delà de ceux-ci, d’étudier la psychologie du patient, ce qu’on ne peut qu’identifier à un art.

Isabelle Lagny, La pensée médicale en action, Marco Pietteur, 2025, 176 pages.

P. W.


À Bruxelles, Mons, La Louvière, Paris et ailleurs, l’année 2024 a été marquée par le centenaire du surréalisme, né avec le Manifeste d’André Breton. Nul doute que de tels ors et pompes eussent suscité railleries de la part de leurs récipiendaires : souvenons-nous d’Un cadavre, le tract surréaliste publié en 1924 lors la mort d’Anatole France, lorsqu’Aragon envisage de « gifler un mort » ! Hélas, au milieu de ces hommages, bien peu auront noté la disparition, à l’été 2024, d’Annie Le Brun, la dernière représentante du premier groupe surréaliste constitué autour de Breton. C’est en 1963 que la jeune étudiante en lettres avait été présentée à celui-ci, un coup de foudre pour elle, touchée par la nécessité impérieuse de vivre l’insurrection lyrique du surréalisme et « la multiplicité des horizons qu’aura ouverts cette tentative unique au XX siècle de penser tout l’homme ». Poétesse, chantre de l’amour et de la liberté, éternelle révoltée, A. Le Brun restera fidèle à l’injonction poétique de la subversion radicale et de la quête de l’absolu. Critique d’art et littéraire reconnue, exploratrice de l’œuvre de Sade — à qui elle consacrera plusieurs ouvrages, dont le somptueux Soudain un bloc d’abîme — et du romantisme noir du XIXe siècle, elle s’insurge contre le techno-capitalisme numérique, l’artificialisation et la marchandisation du monde, sur lesquels portent ses derniers essais (dont Ceci tuera cela. Image, regard et capital, avec Juri Armanda). A. Le Brun dénonce le rapport à l’image dévoyé par le règne de l’argent et l’avènement du numérique, un point tel que « l’image tue l’imagination ». En publiant ce recueil d’entretiens, ses amis de l’Échappée lui rendent le plus bel hommage qui soit. Dans le plus récent, paru à titre posthume et donné, ironie du sort, aux Cahiers Breton pour le centenaire du Manifeste, elle y dénonce ces « dispositifs de décervelage qui n’ont jamais été aussi puissants, aussi sophistiqués, aussi perfectionnés que dans le monde numérique en train de se substituer à nos vies ». Toujours aussi superbe, A. Le Brun conclut : « Ne serait-ce pas le moment, quand désormais tout est prétendu marchandisable, de se souvenir de ce que le surréalisme a inlassablement défendu et qui n’a pas de prix : l’amour, la poésie et la liberté ? ».

Annie Le Brun, L’insistant désir de voir s’élargir l’horizon, préparé par Rémy Ricordeau et Sylvain Tanquerel, L’Échappée, 2025, 127 pages.

F. M.


Croyez-vous encore que Karl Marx est mort à Londres le 14 mars 1883, à l’âge de 65 ans ? Comme vous êtes naïf ! Avec l’aide de Friedrich Engels, son meilleur ami et complice de toujours, ainsi que d’Eleanor, sa fille cadette adorée, Marx a simulé son décès pour échapper au carcan de sa gloire anthume et s’offrir une deuxième vie. Et pas n’importe quelle vie ! Au cours de ses dernières années, Marx s’était passionné pour l’étude des peuples « sauvages » et de leurs modes de résistance à la colonisation européenne. Se faisant passer pour un ethnologue, il va partager la vie des Iroquois sénécas, refoulés dans une minuscule réserve près des chutes du Niagara. Son projet est double : comprendre de l’intérieur la vie d’un peuple au système politique sophistiqué qui rejette la propriété privée, mais aussi de participer concrètement à sa lutte contre l’expropriation coloniale. Il s’intégrera tant et si bien qu’au cours d’une cérémonie rituelle, il sera adopté par le clan des Loups sous le nom de Clever Fox, un renard malin qui fera le coup de feu contre les ennemis de son peuple d’adoption ! Avec un style alerte, plein de rebondissements, ce roman est un régal. Il est réjouissant d’y suivre la métamorphose du vieux Karl qui prend un coup de jeune au sein de cette société concrètement communiste. Mais cette fable uchronique est bien plus qu’un divertissement bien ficelé. Le sociologue Christian Laval connaît Marx sur le bout des doigts. Tout comme Kohei Saito, il nous montre que la pensée de Marx, toujours en mouvement, s’est prolongée bien au-delà de la cathédrale majestueuse du Capital. Passionné par l’ethnologie, et notamment Lewis Morgan qui vécut parmi les Iroquois, le dernier Marx en conclut que l’avenir du socialisme passe par « la reviviscence sous une forme supérieure d’une société archaïque fondée sur l’égalité et les biens communs ». Après avoir étudié à fond la littérature ethnographique annotée par Marx, Chr. Laval réalise un tour de force. Au travers du regard acéré de Marx, il nous offre une plongée passionnante au sein de ce monde en passe d’être détruit par le capitalisme mais qui, tout comme notre héros, refuse de mourir et se pose la seule question qui vaille : « Quelle vie voulonsnous vivre ?»

Christian Laval, Marx en Amérique, Champ Vallon, 2025, 363 pages.

F. M.