Migrations et intégration – Humanitaire et exploitation, apports et calvaires
📰 Kairos 73 📁 Dossier

Migrations et intégration – Humanitaire et exploitation, apports et calvaires

Dossier coordonné par Daniel Zink et Bernard Legros

Comme la vaccination, les transitions de genre ou la politique de l’UE en Ukraine, l’immigration serait quelque chose de tabou, en dehors et au-dessus de toute critique. C’est en tout cas une vision dominante dans les milieux se voulant de gauche, mais aussi chez des néolibéraux (qui ont tendance à faire passer pour humanitaires des motivations qui sont tout autres, chez eux). Ainsi, on fait bien souvent comme si tout avait été dit et bien dit, définitivement, sur cette problématique, à grand renfort de postures morales. Il ne suffirait pas seulement d’être « contre l’immigration » — position stupide et sans nuance —, mais d’en appeler, même timidement, à sa régulation — humaine, démocratique, légale — pour être immédiatement assimilé à l’extrême droite. Le sujet est polarisé entre partisans de la remigration, croyants au complot du Grand Remplacement et suprématistes blancs, d’un côté, et sectateurs1 de l’accueil inconditionnel des migrants et du multiculturalisme, de l’autre. Certains ajouteront que s’inquiéter du phénomène migratoire actuel, c’est « regarder le doigt », la lune étant les rapports inégaux entre l’Occident et le Sud global.

Il est malheureusement très rare de rencontrer des gens parvenant à discourir sans œillères idéologiques sur ce sujet. Le linguiste italien Raffaele Simone est l’un d’eux. La lecture de son essai La grande migration et l’Europe (Gallimard, 2021) est salutaire. Il y indique : « […] les gens inventent des récits et des rhétoriques dans lesquels ils mélangent dans le désordre des données de fait, des préjugés personnels, des fragments d’idéologie, des passions collectives et d’autres ingrédients » (p. 104).

Notre conviction est que les enjeux humanitaires et de justice internationale devraient être centraux, dans l’approche de cette problématique. Mais l’immigration étant une vérité empirique (et non logique ou mathématique), son « statut est en droit toujours révisable et ne peut l’être que par la libre discussion2». Ainsi, donner une importance essentielle aux enjeux évoqués ne doit pas empêcher de s’efforcer d’aborder le phénomène dans sa globalité, y compris en prenant en compte des retombées négatives, que celles-ci concernent les sociétés d’origine ou les sociétés d’accueil. Cette prise en compte ne doit bien sûr pas du tout forcément mener au refus de ces retombées, ou de l’ensemble de celles-ci. Mais elle est très probablement une condition au fait de pouvoir les gérer et d’en éviter au moins les plus graves.

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