« Théorie (de la théorie) du complot »
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« Théorie (de la théorie) du complot »

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes » 

Marx & Engels, Manifest der Kommunistischen Partei ( février 1848) 

Peut-on penser le complot ? Les médias mainstream considèrent que l’impensable doit rester impensé. Derrière eux se rangent, cela va sans dire, les bienpensants, toutes tendances confondues. Mais de quoi parle-t-on au juste ? D’une réalité qui appartiendrait au domaine (philosophique) de la raison pure ? Des conditions de possibilité (politiques) de la démocratie ? Ou de la difficulté (psychologique) extrême de comprendre, et de révoquer, les manipulations perverses[note] ? Commençons par planter le décor lexical. 

  1. Historiquement, l’évolution du lexique est plutôt simple. On ne complote en français, semble-t-il, que depuis 1450. Curieusement, on parle de « comploteuse » (1571), avant d’envisager qu’il puisse y avoir des « comploteurs » (1580)[note]. Le Littré (1882) définit le complot comme une « résolution concertée secrètement et pour un but le plus souvent coupable ». Un siècle plus tard, la définition n’a guère évolué : Le Robert (1979), écrit que comploter, c’est « préparer secrètement et à plusieurs ». Le complot consiste donc en une concertation secrète avec volonté de nuire ; on peut le distinguer de la notion de conjuration (qui implique un serment), et de celle de conspiration (qui cherche à renverser le pouvoir en place). 

    Sauf erreur, on ne trouve pas de trace du « complotisme » avant que Popper ne s’intéresse à la question dans La Société ouverte et ses ennemis, dont la première édition, datant de 1945, reste très allusive à ce propos. L’édition de 1950 énonce la « Conspiracy Theory of Society » : « c’est l’opinion selon laquelle l’explication d’un phénomène social consiste en la découverte des hommes ou des groupes qui ont intérêt à ce que ce phénomène se produise (parfois il s’agit d’un intérêt caché qui doit être révélé au préalable) et qui ont planifié et conspiré pour qu’il se produise[note] ». Il conclut : les sciences sociales nous enseignent qu’il ne s’agit là que de la sécularisation d’une superstition. Popper ne nie toutefois pas qu’il puisse y avoir des conspirations, mais il insiste alors sur leur habituelle inefficacité… On suppose qu’il n’a jamais lu Machiavel (1532). 

    Qui est celui qui dénonce Platon et la conspiration des oligarques spartiates avant de condamner la conspiration communiste, monolithique et impitoyable ? Popper est un très vieil ami (et collègue à la London School of Economics[note]) de Fr. Hayek, et le mentor de G. Soros, qui sont tous deux connus pour leur réseautage de la société afin, comme l’écrira M. Friedman (1982) avant N. Klein (2007), d’instrumentaliser les crises, réelles ou imaginaires, naturelles ou machinées, et de pratiquer le Blitzkrieg néolibéral. Hayek publie The Road to Serfdom en 1944, et crée la Société du Mont-Pèlerin en 1947, l’ancêtre d’associations de bienfaiteurs comme le Groupe (de) Bilderberg (1954), le World Economic Forum de Davos (1971), la Trilateral Commission (1973), la European Round Table of Industrialists (1983), Le Cercle de Lorraine (1998) ou l’Institut Berggruen (2010). Soros, quant à lui, est le fondateur de The Open Society Foundations (1979), et l’adepte le plus turbulent de la société liquide (et donc de la liquidation de l’État). 

    À la même époque, Arendt (1951) reprend également la question, mais cette fois-ci pour souligner l’efficacité du récit conspirationniste dans un cadre totalitaire : la théorie du complot (juif) mondial est un outil typique du totalitarisme, et plus particulièrement de la propagande nazie[note]. Selon Arendt, le dispositif nazi était plus logique que le dispositif soviétique, mais c’est ce dernier qui illustre le mieux le thème de l’illusoire (plutôt qu’illogique) conspiration, car il a été mobilisé sous différentes variantes (le complot trotskyste, les 300 familles, les impérialismes…)[note]. Il s’agit de verrouiller une vision du monde qui rassure et mobilise les foules, crédules par définition. Deux outils pour ce faire : l’imagination sans borne des dirigeants totalitaires et la tyrannie de la logique, c’est-à-dire la soumission de l’esprit à la logique comme processus sans fin. 

    Malheureusement, Arendt a cruellement manqué de discernement lorsqu’il s’agissait de discriminer les totalitarismes nazi et soviétique. Il faut malheureusement reconnaître qu’elle a été instrumentalisée par son pays d’adoption, les USA, dans le cadre de la Guerre froide (elle est naturalisée citoyenne des États-Unis en 1951) et, plus particulièrement, lorsqu’elle accepte de voir ses recherches soutenues par la Rockefeller Foundation (par exemple en étant pensionnaire au Bellagio Center). On retrouvera ce cadre rhétorique général dans le célèbre discours de Kennedy dénonçant un complot monolithique et impitoyable (1961) : il ne parlait pas, comme certains voudraient nous le faire croire, de la conspiration du silence d’un « État profond », ou même du lobbying du Complexe militaro-industriel, mais bien de l’impérialisme communiste[note]. Il ne saurait y avoir de vrais complots en démocratie. 
  2. La question du complot appartient-elle au domaine (philosophique) de la raison pure ? Oui, si on la considère comme un fait existentiellement déterminant. Non, si elle est cataloguée avec les récits pré-Modernes, toujours plus ou moins superstitieux, paranoïaques et sectaires. En cherchant à dépasser les incohérences et les absurdités des récits officiels, le penseur libre — qui s’avère être trop rarement un libre penseur — ne fait jamais que s’évertuer à donner du sens à sa vie et à celle de ses proches. Comment donne-t-on du sens ? La philosophie occidentale oscille entre déduction (à partir de prémisses sûres) et induction (à partir de faits tangibles). La méthode hypothético-déductive, qui tient des deux options, est à la base de la démarche expérimentale depuis Roger Bacon (1266) : on formule une hypothèse, possiblement par généralisation imaginative (l’« imaginative generalization » de Whitehead), afin d’en déduire des conséquences observables futures (prédiction), mais également passées (rétroduction) ; la modélisation est alors validée ou réfutée. 

    Dans l’affaire qui nous occupe, l’hypothèse qui est la plus solide est celle de la lutte des classes. On peut en particulier l’assortir de l’évidente confiscation du pouvoir politique par le monde de l’entreprise. Dans le monde « cyberpunk » voulu par la logique néolibérale identifiée déjà par Ph. K. Dick et par St. Hymer, l’évolution politique va dans le sens de la privatisation de l’exercice du pouvoir[note]. Dans ce monde totalitaire où la sphère publique a été vidée de son contenu et où la sphère privée a été envahie par la technoscience, le pouvoir des oligarques de disposer de la dissociété est maximal. 
  3. Quelles sont les conditions de possibilité (politique) de la démocratie ? Les Grecs répondraient que les lois doivent être les mêmes pour tous (« isonomia ») et que la parole doit être également partagée entre tous (« isègoria »). Lorsqu’il y a concertation secrète, la loi s’efface et la parole est ségrégée. Si le comploteur complote, que fait le complotiste, sinon dénoncer la possibilité, voire la probabilité, d’un complot ? En quoi — et pour qui — exactement ce travail est-il pernicieux ? Désigner un de ses concitoyens comme un « adepte de la théorie du complot » constitue, au mieux, une censure et, au pire, une menace. 
  4. La difficulté (psychologique) consiste à comprendre la communication perverse et à révoquer ses commanditaires. Simplifions la nosologie en définissant le pervers comme celui (plus rarement celle) qui se nourrit de la manipulation d’autrui et qui s’abreuve de la souffrance qu’il occasionne. Pourquoi les citoyens acceptent-ils de se faire maltraiter par les « responsables politiques » ? Pourquoi acceptent-il de subir un pouvoir pervers ? La réponse se trouve dans l’analyse de la relation que le prédateur impose à sa proie. 

    Précisons en deux mots les modalités qui ont été identifiées dans le cadre de l’inceste, de la logique concentrationnaire nazie, ou de ce qui a été appelé tardivement (1973) le syndrome de Stockholm. Il existe un lien vital entre le prédateur et sa proie : c’est le prédateur qui nourrit la proie, c’est lui qui lui offre un récit pour comprendre son malheur, et c’est encore lui qui, parfois, fait un geste qui semble bienveillant. La proie refuse donc instinctivement d’ouvrir les yeux sur le mécanisme prédateur. Comme le fait apparaître Ferenczi, l’enfant traumatisé, physiquement et psychiquement plus faible, se trouvant sans défense, n’a d’autre recours que de s’identifier à l’agresseur, de se soumettre à ses attentes ou à ses lubies, voire les prévenir, finalement d’y trouver une certaine satisfaction[note]. 

    Du reste, lorsque la manipulation est évidente, la proie est obligée de faire elle-même le travail d’aliénation, quitte à se réfugier dans les rets de la folie (voir la question du conformisme traitée dans MW, « Rendre le visible invisible », Kairos, 2021). 
  5. Un certain Taguieff considère que les obsessions anti-américano-sionistes et anti-mondialistes (ou anti-capitalistes) caractérisent l’imaginaire conspiratoire contemporain, qu’il caricature en quatre points : « 1. Rien n’arrive par accident. 2. Tout ce qui arrive est le résultat d’intentions ou de volontés cachées. 3. Rien n’est tel qu’il paraît être. 4. Tout est lié, mais de façon occulte[note] ». Il est piquant de constater que les universitaires cherchant à démonter l’imaginaire conspiratoire en arrivent à soutenir une thèse aussi mièvre que simpliste. Le sens commun nous enseigne en effet plusieurs choses dans ce registre politique. 1. L’événement, ou l’accident, est la clef de la vie, c’est-à-dire qu’une spontanéité trame le monde. 2. Il existe non seulement des intentions publiquement manifestées, mais aussi des volontés inconscientes, et enfin des ententes secrètes. 3. Paraître et être sont des catégories qui s’effacent devant celle de devenir, et celle-ci demande une intimité, une vie privée du regard d’autrui. 4. Utiliser le lexique de l’occulte constitue la négation même de l’idée de politique. 

Quel serait l’impensable de l’ « événement Covid-19 » ? On peut activer le concept de « (théorie du) complot » progressivement. 

Premièrement, il faut épingler la cruelle difficulté qu’éprouve la multitude de se rendre compte de cinq faits. La gestion de la crise est calamiteuse : impréparation, incompétence, opportunisme et corruption (ou « conflits d’intérêts ») sont de bien maigres mots pour dire la réalité hospitalière et la déshérence sociétale. La communication de crise demeure perversement exemplaire : manipulation des citoyens par la culpabilité et la honte, par la peur et l’angoisse, par la (menace de la) violence physique et les sévices psychologiques… Les conséquences totalitaires de la gestion et de la communication de crise sont frappantes : censure, propagande, appel à la délation, couvrefeu, interdiction de manifester… La question judiciaire, c’està-dire celle du cui bono (« à qui profite le crime ?») met sur la sellette le monde de la finance, les sociétés du numérique (les géants du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et l’industrie pharmaceutique. Enfin, la question médicale devrait être revisitée d’urgence, depuis la fable du pangolin jusqu’à l’utilisation des tests PCR (qui n’ont jamais été destinés à diagnostiquer des « malades » ou même à identifier des « cas »), en passant par l’emprise de l’OMS sur la politique sanitaire mondialisée. Partout on retrouve la patte des promoteurs de la vaccination universelle. 

Deuxièmement, remarquons que la prise de conscience, possiblement furtive, de l’une de ces facettes crisiques n’entraîne pas la mise en évidence des autres facettes. Tout au plus signale-t-elle une prédisposition à questionner les enjeux. 

Troisièmement, on peut atteindre une conscience superposée, ou parallèle, de ces cinq facettes sans chercher pour autant le fil qui les relie. Et de se dire : encore heureux que le monde politique, en général, et les experts qu’ils invitent à objectiver la gestion de la crise, ainsi les journalistes qui font preuve de tant de pédagogie, en particulier, soient complètement étrangers à la manipulation des enjeux sanitaires par les oligarques. On le sait, « les mensonges ont toujours été considérés comme des outils nécessaires et légitimes, non seulement du métier de politicien ou de démagogue, mais aussi de celui d’homme d’État[note]. » 

Quatrièmement, il est rationnel et raisonnable de chercher le grand récit qui donne un sens à ces questions dont l’indépendance est difficile à affirmer, à moins de considérer que tous les acteurs en question (politiques, scientifiques, médiatiques, pharmaceutiques, industriels, financiers…) ne réagissent au stress qu’épidermiquement, à la manière de ces algorithmes boursiers qui cherchent à optimiser un échange de titres dans la milliseconde. On se rappelle alors de la collusion organique — mais pas mécanique — des mondes économique et politique[note], c’est-à-dire qu’il y a convergence stratégique des oligarques, mais multiplicité des intérêts personnels. 

Cinquièmement, certains seront tentés par un récit plus complet, qui, faisant le pari de la collusion mécanique, ne laisse rien dans l’ombre. Ils obtiennent alors une vue panoramique tout à fait comparable à celle que J. F. Kennedy offrait, en tout bien tout honneur, à ses contemporains. Qui a prétendu que le complotisme est un symptôme de la dépossession politique (Frédéric Lordon) ? 

En somme, ceux qui complotent dénoncent comme complotistes ceux qui ne font pas partie du complot, pour la simple et bonne raison qu’ils en constituent la cible. Ils rendent ainsi impossible l’identification du complot et sa compréhension en opérant une dissolution orwellienne du langage. On ne s’étonnera donc pas que ceux qui cherchent le plus petit dénominateur commun aux questions politiques (le tropisme de la gouvernance mondiale), sanitaires (l’orthodoxie sanitaire de l’OMS) et judiciaires (les GAFAM) en viennent à suspecter que B. Gates n’ait pas que de bonnes intentions vaccinales. Et qu’ils soient assimilés à la plèbe superstitieuse (Popper), ou aux masses proto-fascistes (Arendt). 

Michel Weber