En politique, nous n’avons que des amis et des ennemis. Certains, amis ou ennemis, le sont pour longtemps, d’autres l’espace d’une action, d’un mouvement. L’intérêt de la pandémie est peut-être de faire le tri ; elle nous éclaire sur l’absence de profondeur éthique de certains, qui occupent pourtant l’espace médiatique au point de le saturer. Et puis, la pandémie a simplifié l’échiquier : soit on adhère à la gestion de la pandémie, soit on est conspirationniste.
LE FANATISME DE LA SEULE VÉRITÉ
La continuation de l’existant[note] est élevée au rang d’une idéologie, mais cette idéologie ne se voit pas, pour la simple raison qu’elle est précisément « gestion » de l’existant. Elle ne relèverait donc que du bon sens, d’obligations évidentes telles que « Prendre des mesures de façon que le moins de personnes possible meurent de la covid-19 ». À partir d’un tel objectif, aussi consensuel dans son expression, gérer l’existant est, forcément, validé. Cette gestion à courte vue des technocrates suscite en retour ses commodes adversaires, que les médias désignent sous le nom de « complotistes ». En effet, la thèse du complot naît d’abord de la manière dont l’État s’enfonce dans l’absurdité de sa gestion au jour le jour, en-deçà donc de l’objectif affiché. Dès lors, il devient impossible de croire qu’on puisse être aussi incohérent, si ce n’est pour organiser en sous-main « quelque chose »… Un complot, donc. Voilà pourquoi, face aux experts, les contre-experts que sont les conspirationnistes cherchent tous à expliquer la naissance de la pandémie : en révélant le mode de son apparition, ils espèrent mettre en évidence l’absence de volonté des États de soigner les populations, et même leur tentative de s’en débarrasser. Ils sont convaincus que leur vérité est la seule valable. Or, comme le disait Karl Popper, « la doctrine qui affirme le caractère manifeste de la vérité – que celle-ci est visible par chacun pour peu qu’on veuille la voir – est au fondement de presque toutes les formes du fanatisme[note] ». Ne nous étonnons donc pas si les réseaux antisociaux, notamment, induisent un fanatisme totalement dépolitisé car ne reposant que sur l’opposition au mensonge d’État – ce qui est un peu faible pour faire office de politique émancipatrice, et même de politique tout court[note].
Du côté des États, représentés par les chefs d’État et leurs ministres, il ne s’agit donc que de gérer la crise, d’en tirer profit au sens de Naomi Klein dans ce processus qu’elle appelle la « stratégie du choc » : utiliser le choc pour modifier assez profondément l’existant, tout en tâchant de maintenir plus ou moins en l’état ce qui, précisément, permet la continuation de cet existant[note]. Cette forme de gouvernance, certes de peu d’envergure, suffit pour maintenir le système à flot. Il s’agit, par exemple, de laisser perdurer un parcours sélectif dépourvu d’éthique pour la formation des médecins, infirmières et infirmiers, ou de se contenter du système hospitalier tel qu’il est, sous-doté et régi par des directives qui n’ont plus rien à voir avec la santé publique.
CONSPIRATION ET RÉPRESSION
Conséquences : nous nous trouvons spectateurs et victimes à la fois d’un combat dans lequel l’un des adversaires, l’État avec ses experts officiels, énonce ses vérités, qui sont « in-contestables » au sens où, si nous les contestons, nous aurons affaire à la répression (depuis l’amende pour non-respect du couvre-feu, jusqu’à l’expulsion de l’ordre des Médecins en France des toubibs qui n’adhèrent pas au protocole sanitaire officiel). L’État a d’autant plus « raison » qu’il s’appuie désormais sur des experts. Peu importe qu’il s’agisse de « prétendus » ou même de « faux » experts, puisque la seule chose qui compte ici est qu’une très large part des médias ne relaient que leur discours. Ce qui triomphe désormais n’est que le fanatisme. Il n’y a qu’une seule vérité, soit d’État, soit d’une conspiration. Soit nous nous situons entièrement du côté d’une vérité, celle de l’État ou celle des complotistes, soit nous nous trouvons finalement de l’autre côté de la barrière, rejetés par l’État comme par les complotistes : nous sommes alors le dernier quarteron de ceux qui veulent, à partir de réalités politiques dévoilées par la pandémie, continuer à faire de la politique, avec en vue l’émancipation du genre humain, et pas la pérennisation de son aliénation, par les médias, par les États, par les réseaux antisociaux, etc.
Les thèses sanitaires des États comme les antithèses des conspirationnistes sont en réalité les deux faces d’un même syndrome, celui du déclin, sans plus aucun doute désormais irréversible, de la civilisation technicienne. La réflexion politique serait bannie de l’espace public, lui-même désormais très restreint, voire quasi inexistant du fait du couvre-feu, de l’assignation à résidence, etc. Désormais, il ne serait plus possible que d’adhérer à l’une ou l’autre position « pandémiologique » et donc non politique, sous peine d’être rejeté par tous les bords. Impossible, par exemple, de débattre sur les origines réelles de la pandémie, qui ne relève ni d’un pangolin, ni d’une chauve-souris, ni d’un laboratoire P4, lesquels ne sont au mieux que ses éléments déclencheurs : ce qui a rendu possible cette crise se situe bien avant l’épisode de Wuhan. La cause de la pandémie se ramène à notre éloignement de ce qui fait la réalité de l’existence physiologique de tout être vivant : nous mangeons mal, nous survivons prothésés d’écrans et de substituts alimentaires, nous réfléchissons peu, nous bougeons peu et nous voici vulnérables physiologiquement et psychologiquement. Nos systèmes de santé ont été détricotés par des décennies d’économies et de bureaucratie, au sens fort : ce sont les technocrates qui ont le pouvoir sur le système de santé, et pas le corps médical ni les pangolins.
DES SOCIÉTÉS ENCORE PLUS ATOMISÉES PAR LA COVID-19
Experts d’État comme conspirationnistes se prennent pour des meneurs de foules, alors que, si nous parlons politique, l’omniprésence du complotisme révèle en soi que les foules ne sont que des masses d’individus atomisés et aisément manipulables ; c’est en effet bien grâce à cette caractéristique que l’État réussit à faire avaliser sa politique antisociale sans coup férir. En quelque sorte, la possibilité du complot indique que l’État a failli. Mais en face, du côté des conspirationnistes, il est tout aussi nécessaire de postuler que les gens sont idiots, donc manipulables et manipulés, puisqu’il faut l’être pour croire aux mensonges d’État tellement ceux-ci sont énormes… Ainsi, et quelle que soit la position depuis laquelle on considère cette pandémie, la thèse d’un complot est crédible ! Complot de l’État et des laboratoires, ou complots des forces obscures des réseaux antisociaux ? Peu importe : le fanatisme, lui, s’impose et alimente le conspirationnisme. La dépolitisation triomphe. La réflexion politique est évacuée du domaine de nos ex-démocraties. À nous d’en réinjecter de fortes doses, pas pour pangolins mais pour éléphants !
Cette civilisation-ci n’est plus fondée que sur l’Argent et le Pouvoir. Le reste a été passé par-dessus bord, la culture, la réflexion ou la démocratie, ou alors, comme la science, a été mis au service exclusif de la domination. Mais il y aura un « après ». Cet après qu’il nous appartient de préparer, d’une manière politique, par le refus de s’aliéner dans la fange technologique.
Philippe Godard


