Il faut mesurer toute la puissance conformiste d’un matraquage quotidien, qui, telles des salves d’artillerie cognitive, frapperaient le corps social de sa réalité univoque et indiscutable, depuis plus d’une année. On mesure la puissance décuplée de cette charge mentale aux mesures matérielles qui l’accompagnent : confinement, couvre-feu, masque obligatoire, même à l’extérieur, même pour les enfants, justification de ses sorties dans un périmètre défini par l’État. On n’avait jamais vu cela.
La soumission des êtres, atomisés à l’injonction mimétique de faire tous pareil[note], se couple à l’obligation de penser collectivement de façon identique : l’éloignement des autres est bénéfique, comme le confinement ; le virus est extrêmement dangereux et tue massivement ; la seule solution est vaccinale. L’action découle de la pensée, la pensée découle de l’action, et il ne demeure qu’une voie officielle à suivre.
Jamais période n’a toutefois été plus propice à révéler le confinement psychique des élites, mais surtout de leurs sbires, fraction dominée de la classe dominante, que sont les journalistes. Ils ont été eux-mêmes comme ils n’avaient jamais pu l’être, désinhibés par une panique dont ils étaient les principaux artisans : serviteurs décomplexés des gouvernements, ils se sont fait les porte-voix des officines vaccinales qui avec le temps passant voyaient leurs actions grimper, tout en vilipendant les hérétiques[note], criminels en puissance[note] qui s’ils n’obéissaient pas devraient apprendre l’emprisonnement à domicile. Dans l’urgence se révélait leur vrai moi.
C’est que pendant la « guerre », ceux qui ne supportent pas l’« effort commun » sont des déserteurs ou des collabos. Plus besoin de réfléchir quand l’ennemi est d’emblée désigné et qu’il faut lutter contre lui : rien que penser serait déjà prendre le risque d’être vaincu. L’autoritarisme a alors toute latitude pour se déployer, totalitarisme incubant chez de nombreux « petits soldats » depuis longtemps, ces citoyens qui se feront, sans nécessité d’être assermentés, les relais du pouvoir central. Ce que nous vivons ici et maintenant n’a donc rien d’inédit, sauf à constater que la maîtrise des corps et des esprits avait atteint la cime de la perfection, puisque l’obéissance ne demandait plus d’hommes armés. La télé suffisait.
Le totalitarisme moderne – innommable puisqu’il aurait disparu depuis le troisième Reich, ce qui est un mensonge entretenu depuis la fin de la Deuxième Guerre (cf. Zygmunt Bauman, Modernité et holocauste), – a atteint la perfection, puisqu’il se déploie sans qu’on le sache, entouré de l’étiquette démocratique. Le sujet qui s’oppose ne peut conserver aucune forme d’autonomie, d’où ce perpétuel « que faire » chez les sujets qui veulent agir. « Dans les États totalitaires modernes, disait Bruno Bettelheim, survivant des camps de concentration, les mass media procurent des occasions presque illimitées d’influencer les pensées de tous. Et la technologie moderne permet de surveiller les activités les plus secrètes. Tout cela, et bien d’autres choses encore, donne à la dictature moderne la possibilité d’affirmer que ses sujets sont libres de penser ce qu’ils veulent (…) tout en les contraignant à adopter les convictions souhaitées par le système. Ainsi, alors que dans les dictatures du passé, un opposant pouvait survivre à l’intérieur du système tout en gardant une indépendance de pensée considérable et, en même temps, le respect de lui-même, dans l’État moderne totalitaire, il n’est pas possible de conserver ce respect de soi ni de s’opposer intérieurement au système. De nos jours, tout non-conformiste a le choix entre deux attitudes : ou bien il se pose en ennemi du gouvernement et s’expose à être persécuté, sinon, bien souvent, éliminé ; ou bien il feint de croire en quelque chose qu’il réprouve profondément et méprise en secret ».[note]
D’où la scission mentale chez la plupart des sujets et la double pensée qui en résulte (cf. Orwell), désormais mode d’organisation politico-psychique « indispensable »[note] de cette société qui assure sa continuité. Le cas exemplaire est celui de l’obligation « non-obligatoire » du vaccin contre le covid-19. D’un côté : « vous faites ce que vous voulez et pouvez choisir de vous faire vacciner ou non », de l’autre : « lorsque davantage de personnes seront vaccinées et que le virus circulera, les mesures pourront être assouplies » ; « il n’y a pas d’obligation vaccinale » mais « il y aura un retour à la vie « normale » uniquement quand 70 % des gens seront vaccinés[note] » « ceux qui ne se vaccinent pas deviendront des parias » (QR code pour entrer dans un commerce, passeport vaccinal…) ; « le vaccin n’est pas dangereux » mais « les assurances ne vous couvriront pas en cas d’effets secondaires, et les entreprises pharmaceutiques sont d’emblée exemptées de toutes poursuites en cas d’effets secondaires » ; « le vaccin vous permettra de revenir à une vie normale » mais « vous devrez continuer à faire comme ceux qui ne sont pas vaccinés » (confinement, masque, couvre-feu, distanciation « sociale »…).
Tout est à l’avenant dans cette « crise covid », qui signe l’apothéose d’une société malade dans laquelle le sujet n’a plus aucune autonomie sur les choix de société : les politiques vantent la transparence mais ils censurent toutes voix dissidentes ; les politiques se soucient de la santé de tous mais ils sont à l’origine de scandales sanitaires et ne font rien pour enrayer tout ce qui tue, tant que ça rapporte…
Cette absence de coercition visible et palpable, qui rend la révolte sans « objet », cette transfiguration du mal en bien par le pouvoir central (l’État « bienveillant »), occulte le totalitarisme en marche, que certains risquent alors de découvrir, trop tard. Les éléments principaux sont pourtant là :
– Tout le corps social est sommé d’obéir, soumis à une seule et même injonction de « sauver les autres » ;
– Sous les ordres disparaît la frontière entre le public et le privé, soumettant nos corps aux diktats d’une société aseptisée, qui, « paradoxalement », se dit sauveuse mais tue massivement (famine, misère, malbouffe, pesticides, maladies modernes, travail…) ;
– Les « faits » sur lesquels reposent les ordres ne peuvent être remis en question, les ordres non plus, donc ;
– Les « faits » et informations relevant désormais du domaine de la parole divine, le danger qu’ils mettent en évidence doit donner lieu à des comportements désignés comme indispensables pour éradiquer le virus. Dés lors, les désobéissants mettent la vie de tous en danger et en deviennent des criminels. La société est divisée comme jamais, des groupes de « pour » et « contre » structurent le social, composé de gens « responsables » et « d’irresponsables » ;
– Toute parole sortant de la ligne officielle est considérée comme hérétique, censurée et punie. On la désigne désormais sous le terme de complotiste.
L’ÉNERGIE PASSIVE DES JOURNALISTES INSTALLÉS
Poser la question de l’agent causal de l’ordre établi (le politique ou les médias) semble vain. L’influence est exercée et « subie » chez chacun, les deux formant un système où l’existence de l’un est assurée par celle de l’autre. Sans politiques favorisant des médias qui les favorisent, pas de médias donnant ses faveurs aux politiques. Si les éditos des quotidiens belges – et français, etc. – ressemblent ainsi plus à des communiqués des gouvernements – ou des fédérations patronales, c’est la même chose –, il faut le comprendre de cette façon.
Je suis donc persuadé que des médias libres, donnant des clés de compréhension du monde aux êtres qui l’habitent, auraient un impact positif, sain et rapide, sur la gestion de la cité (le politique donc). En ne monopolisant plus la représentation du monde au profit de la continuité du statu quo, les citoyens sortiraient de l’illusion de l’absence d’alternative ; se briseraient ainsi la matrice de ce faux consensus et l’obligation tacite de faire semblant comme les autres. The Truman show est à ce titre une allégorie moderne, sauf que le film est incomplet pour expliquer ce que nous vivons. Dans le documentaire, Truman Burbank est dupé par tous les autres, des acteurs payés pour jouer le jeu ; dans notre société, tout le monde fait semblant d’adhérer, volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment[note].
Les moyens que se donnent les journalistes patentés et les résultats atteints (« l’audimat ») ne ne résultent pas de leurs actions – l’énergie qu’ils mettraient en œuvre pour chercher la vérité –, mais d’un passif – les réseaux dont ils disposent pour diffuser leurs idées prêtes-à-penser –, qui les dispensent de faire le moindre effort : ils vont vers où ils savent qu’il faut aller. À l’instar de ces rats de laboratoire que les chercheurs à la solde des industries choisissent sur catalogue, assurés qu’ils ne seront pas sensibles aux matières toxiques qu’ils testeront sur eux et que contiennent les produits qu’ils mettent sur le marché[note], nombreux journalistes, comme Philippe Laloux[note], choisissent aussi ceux qui lui confirmeront ce qu’il a envie d’entendre, tel Rudy Reichstadt, « l’expert en complot ». Cela nous rappelle lorsque, au plus haut des bombardements occidentaux en Syrie, une officine composée d’un homme basé à Londres, auto-proclamée Observatoire syrien des droits de l’homme, se chargeait d’alimenter toutes les presses « libres » de La Vérité.
UN ENTRE-SOI DÉLÉTÈRE
L’habitus de classe et les réflexes pour se maintenir en place suffisent à eux seuls pour ne leur faire tolérer aucun écart, l’idée même d’une possible sédition n’arrive pas à l’esprit de ces « nouveaux chiens de garde ». La sélectivité dont ils font preuve dans le choix des gens qui les entourent et des informations sur le monde les met à l’abri des contradictions. Alors que je débattais dans une commune de Bruxelles avec la directrice de rédaction du Soir, Béatrice Delvaux, je réalisai que la critique française des médias (Acrimed, Le Monde Diplomatique, Alain Accardo, Serge Halimi, Gilles Balbastre…), bien plus développée dans l’Hexagone qu’en notre plat pays, lui était tout à fait étrangère. De même, quand on soumet à l’ancienne Première ministre, en conférence de presse, les conflits d’intérêts de ses collègues – dont elle avait évidemment connaissance et que l’on devrait nommer corruption –, elle ne peut que se défendre avec ce qui est l’exacte antinomie de la réalité: une illusoire séparation entre intérêts privés et publics. Car si le public est colonisé par le privé, c’est en toute logique parce que ce dernier a besoin d’infiltrer le premier pour assurer ses retours sur capitaux : pas de profits maximaux garantis sans des lois, des infrastructures, une police, des institutions; soit l’ ́État. Il n’y donc aucune frontière étanche entre le monde privé de celui qui travaille, par exemple, chez GSK et son milieu professionnel, qu’il soit ministre des masques ou scientifique d’un groupe d’experts. Ce sujet schizoïde qui oublie qu’il est ou a été partie prenante d’un fond privé d’investissement lié à la santé, une fois qu’il endosse son costume de ministre, est digne d’une fable. Exit Alice au pays des merveilles, ces doubles casquettes sont là pour assurer les profits de l’industrie.
NE PAS PERDRE SON TEMPS : FUIR LES MÉDIAS DE MASSE ET LES SERVITEURS DE L’ORDRE ÉTABLI
Dès lors que l’on tente de penser les possibilités de changement des « gens des médias », on sort du domaine sociologique pour entrer dans celui de la psychologie. Comme le disaient Chomsky et Herman, « L’emprise des élites sur les médias et la marginalisation des dissidents découlent si naturellement du fonctionnement même de ces filtres[note] que les gens de médias, qui travaillent bien souvent avec intégrité et bonne foi, peuvent se convaincre qu’ils choisissent et interprètent “objectivement” les informations sur la base de valeurs strictement professionnelles. Ils sont effectivement souvent objectifs, mais dans les limites que leur impose le fonctionnement de ces filtres ».[note] Gentils, ils essaient de l’être, sincères ils le sont certainement, mais à trop les comprendre on risquerait un rapprochement qui troquerait la pensée pour l’empathie, ce qui nous perdrait.
TOUS NE NAISSENT PAS COMPLICES, ILS LE DEVIENNENT
Imaginez que vous entriez dans une rédaction, jeune journaliste pétri de valeurs de liberté de la presse et de recherche de la vérité, même si vous sortez d’un enseignement universitaire où vous n’avez pas lu Chomsky, où aucun professeur ne vous parle d’Edward Bernays et de la propagande, où la critique française des médias vous est inconnue. Quels choix s’offrent à vous quand vous réalisez progressivement que vous ne pouvez rien faire sauf vous adapter, vous fondre dans le moule de l’écrit acceptable, sous peine d’être traité de « complotiste » ou « communiste » dès que vous décrivez la réalité telle que vous la percevez ? Trois possibilités : fuir, rester ou se suicider. Dans le premier cas, le fossé entre la conscience et l’action étant si grand, et la volonté de bien faire proéminente, le sujet se sauve pour rester authentique. Le deuxième cas donne lieu à deux types de réactions : dans la première, celui qui reste ne parvient jamais à accepter ce qu’on veut faire de lui et demeure coûte que coûte attaché à ses valeurs de départ : il deviendra dépressif, mis sur une voie de garage, ou sera viré. Dans la seconde, l’ambition et l’envie de parvenir prennent le pas sur les valeurs de départ : il devient un journaliste aux ordres, comme ceux qui tentent de nous/se persuader qu’ils font encore un travail de journalisme et non de la propagande. Enfin, le troisième cas concerne celui qui ne voit d’issue que dans la fin de sa vie, les contradictions étant trop fortes ; ces situations risquent de devenir fréquentes, malheureusement…
L’obéissance à l’ordre établi s’entend dans les éditos de l’actuelle directrice de rédaction du Soir, pour qui mondialisation et marché sont de l’ordre de la nature. Philippe Laloux, journaliste au Soir, lorsque nous lui rappellerons les prédilections de la directrice de rédaction du même quotidien, déploiera la rhétorique habituelle : « Ce n’est pas parce qu’on a une opinion ou un fantasme où on entretient une certaine théorie du complot… basé sur quoi ? Parce que Béatrice Delvaux a fait son stage au FMI, moi qui suis journaliste au Soir je serais évidemment un suppôt du capitalisme ? Évidemment que je me lèverais le matin en me disant : « Tiens, comment je vais pouvoir servir les intérêts du Bel20 ? », ça n’a pas de sens. On est dans l’idéologie, on est dans la théorie du complot, on est dans le fantasme le plus complet, et l’engagement en journalisme, la première chose qui compte c’est de s’engager à aller chercher de l’info, c’est la seule chose qui compte ». Il ne dira pas ce qu’il cherche.
Raison pour laquelle, quand nous lui dirons ce que nous avons trouvé, il nous dira que nous ne l’avons pas déterré avec les dents[note], là où d’autres avanceront que ce n’était pas le moment de le dire[note], ou, rengaine du pouvoir, que l’intérêt privé n’exclut pas une abnégation au bénéfice du public. Et quand l’un des leurs ira servir le politique, cela signera la preuve que le journaliste avait déjà commencé son travail de porte-parole du pouvoir avant même d’être engagé par le milieu, sans même que ceux qui restent aux commandes du média s’en offusquent. Au contraire, ils le féliciteront.

Mais leur « tolérance » n’est que fonction du contexte de menace. Une fois identifiés dans leur fonction de journalistes révérencieux , ils sortiront les crocs, défendant leur sacro-sainte « liberté ». Quand on posera la question des conflits d’intérêts au sein du gouvernement, les chefs de rédaction y verront le crime de lèse-majesté et proposeront qu’on retire à l’impudent (l’auteur de ces lignes) son droit d’appartenir à la « famille des journalistes ». L’anathème est de Dorian de Meeüs, le même qui censurera éhontément des informations qui auraient pu nuire à un membre du conseil d’administration d’IPM[note]. D’autres, quand ils constateront que le peuple commence à penser et prend la prérogative d’informer et de s’informer ailleurs – prérogative dont les médias de masse pensaient être les seuls à pouvoir bénéficier -, feindront d’écouter, de se remettre en question. Mais ne nous leurrons pas.
Faut-il alors s’étonner que s’ils arrivent à occulter ce qui se passe sous nos fenêtres, il leur soit aisé d’« oublier » de parler de la contestation qui monte ailleurs, de relayer les études sous une autre rubrique que celle des opinions et des cartes blanches, en somme d’arrêter de nous donner la béquée, de créer l’angoisse, de nous atomiser et d’inhiber notre intelligence.
UNE ONCE D’ESPOIR
Si la période permet aux journalistes et aux politiciens de jouir plus que jamais de leurs prérogatives habituelles, elle constitue aussi une arme à double tranchant, car cette période inédite peut aussi servir de révélateur pour le plus grand nombre de l’imposture politico-médiatique. Derrière l’impression de diversité des médias et des politiques, se dissimule une seule et même religion, celle du Progrès, où aujourd’hui est nécessairement mieux que hier et moins bien que demain. Ils occultent et censurent donc plus que jamais, grisés par un contexte qui leur donne le sentiment d’être intouchables. Ils vilipendent, bannissent, excommunient. Leurs certitudes d’être impunis, cachés derrière leur chaire rédactionnelle, leur fait oublier que toutes et tous n’adhèrent pas à la « guerre » contre le Covid, et soutiennent les résistants et objecteurs de conscience. Ce qui est occulté devient tellement énorme, que paradoxalement il en devient de plus en plus visible, internet se révélant ici essentiel dans la contre-information. Car désormais, derrière leur chimérique diversité se révèle leur profonde uniformité : ils disent tous la même chose, en même temps, modifient leur position au gré des annonces politiques, qui les fait naviguer dans une seule et unique trajectoire.
On mesurera la profondeur intellectuelle de leur théorisation complotiste à l’aune de leurs facultés à se défendre par la contre-attaque aux faits pourtant les plus probants. On verra dès lors que le premier complotisme c’est celui des complotistes monomaniaques qui dégainent leur arme de guerre dès que l’on ose dénoncer la profonde inéquité des puissants qu’ils servent et dont ils s’évertuent à défendre le monde.
Brandir le complot offre une protection provisoire contre la cinglante conscientisation sur la réalité du type de société dans laquelle nous vivons. C’est une arme facile pour ceux qui s’emploient à la « préservation de l’ordre existant » (cf. Alain Accardo).
N’entrons pas dans leur jeu.
Alexandre Penasse


