Novlangue, police de la pensée, transparence absolue, crime par la pensée, réécriture du passé, surveillance (ou « tracing ») généralisée, délations « citoyennes » : autant de termes empruntés au vocabulaire orwellien, qui font étrangement écho à une réalité devenue, hélas, notre quotidien. La « common decency » chère à l’auteur de 1984 aurait-elle définitivement déserté nos sociétés hypnotisées par une hypothétique sécurité sanitaire « à risque zéro » ? En bref, avec l’émergence et l’enracinement du Covid-19, notre réel est-il devenu dystopique ou, plus précisément, la dystopie est-elle devenue notre nouvelle norme ? Mais peut-être faut-il revenir aux sources de ce terme aujourd’hui galvaudé pour tenter d’y voir plus clair…
Les utopies sont beaucoup plus réalisables qu’on ne le croyait. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à une question nouvelle qui est devenue urgente : comment peut-on éviter la réalisation définitive des utopies ? Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Ce n’est sans doute pas par hasard qu’Aldous Huxley a placé cette phrase du philosophe russe Nicolas Berdiaev en exergue de son Brave new world (Le meilleur des mondes). Contrairement à ce que l’on croit souvent, la dystopie n’est pas le contraire de l’utopie, ou encore une utopie qui aurait « mal tourné[note] ». Déplaçons le projecteur et imaginons au contraire que la dystopie soit l’utopie enfin réalisée, avec les moyens technologiques, scientifiques et psychologiques (en particulier la psychologie des masses) des XXe et XXIe siècles.
Poursuivons la réflexion et imaginons que notre objectif soit de créer une société dystopique « parfaite » et « scientifiquement fondée ». Comment s’y prendre ? Une première « bonne idée » ne serait-elle pas de marginaliser et, si possible, de réduire au silence les artistes et plus généralement les acteurs culturels, ces éternels rêveurs, ces ferments de contestation potentielle du système parfait que nous appelons de nos vœux ? La circulation d’un méchant virus et au-delà, Platon lui-même, dans La République, nous tendent la perche. Dans sa description de la Cité idéale, cette utopie « dystopique » avant la lettre, puisque ces deux termes sont moins antinomiques qu’il n’y paraît, le philosophe athénien prônait déjà le bannissement des poètes et de la poésie, ces germes d’irrationalité qui déforment et contaminent l’esprit du public et font les mauvais citoyens, c’est-à-dire ceux qui n’obéissent pas aux Gardiens, membres de la caste supérieure. En effet, dans la classification platonicienne, la démocratie est le pire des régimes à l’exception, non de tous les autres, comme disait Churchill, mais uniquement de la tyrannie. Pourquoi ? Parce que, selon Platon, en démocratie, toute l’énergie n’est plus tendue vers le Bien public (tel que défini par la caste supérieure) et les citoyens s’adonnent à des activités et à des plaisirs non nécessaires ou, pour mieux dire, non essentiels[note].
LA SCIENCE ET LA TECHNOLOGIE ÉRIGÉES EN ABSOLUS INDÉPASSABLES
S’il est une figure qui restera marquante dans cette crise du Covid-19, c’est sans conteste celle de l’expert, en particulier des virologues, aux avis desquels les politiques ont globalement choisi de se plier. Certes, on peut comprendre que face à une épidémie que personne n’avait anticipée (sauf peut-être certains auteurs de dystopies, voire infra), la sphère politique et plus encore les médias se tournent vers ceux qui sont censés détenir le savoir scientifique. Mais certains semblent avoir oublié que, loin d’être une idée platonicienne hypostasiée, la science est avant tout le produit d’une activité humaine, susceptible de procéder par essais et erreurs, et qui n’exclut donc pas d’emblée tout débat[note]. Toute l’histoire de la science montre que celle-ci est un processus évolutif, qui n’est jamais figé une fois pour toutes.
Dans son roman Nous, Evgueni Zamiatine (1920), un révolutionnaire russe de la première heure déçu par les dérives totalitaires du régime bolchevique, décrit une société dystopique qui se veut hyper-rationnelle et sanitaire et où science et technologie sont quasiment érigées en nouvelles religions. Cette fiction, qui a fort influencé Orwell dans la rédaction de son 1984, nous présente D-503, un ingénieur (comme l’auteur lui-même) de l’État Unitaire, sorte d’État Léviathan mondialisé instauré à la suite d’une guerre de 200 ans entre villes et campagnes. Sous la houlette censément bienveillante d’un mystérieux Bienfaiteur, les habitants, qui portent tous un numéro en lieu et place de nom, vivent une vie parfaitement monotone, dormant, mangeant, travaillant aux mêmes heures. Toutes les activités, y compris sexuelles, sont strictement régulées. Le protagoniste tient un journal qui se veut objectif, rationnel, scientifique et transparent, à l’image des principaux mots d’ordre de la société décrite par Zamiatine : « N’était-il pas absurde que l’État… laisse sans le moindre contrôle la vie sexuelle ? Avec qui, quand et autant qu’on voulait… Absolument ascientifique, carrément bestial. (…) La Science de l’État Unitaire affirme que la vie des anciens était bien celle-là, et la Science de l’État Unitaire ne se trompe jamais. Et quelle logique gouvernementale pouvait-il y avoir quand les gens vivaient dans l’état de liberté, c’est-à-dire celui des bêtes, des singes, du bétail ? [note] ».
« La liberté, c’est l’esclavage » était l’un des slogans du monde de Big Brother. Avec la distanciation sociale, les gestes barrières, les horaires de couvre-feu, les systèmes de tracking à télécharger sur nos portables, en
troquant nos libertés au profit d’une très hypothétique sécurité sanitaire, n’est-ce pas exactement la voie que l’on emprunte ? On critique, à juste titre, le système du crédit social chinois, où les bons élèves du régime se voient récompensés tandis que les mauvais subissent brimades et restrictions diverses. Mais n’est-on pas en train d’aller précisément dans la même direction en instaurant le déjà fameux passeport vaccinal, récompensant les citoyens dociles et obéissants qui pourront voyager, aller au restaurant ou pratiquer telle activité sportive ou culturelle, et punissant les rebelles et les réfractaires, exclus de ces possibilités et assignés de fait à résidence ?
QUAND BIG DATA RENCONTRE BIG PHARMA…
De plus en plus, les banques de données sanitaires deviennent un enjeu commercial. Dans ses contrats avec certains États (notamment Israël et le Royaume-Uni), Pfizer aurait négocié la rétrocession par ces derniers des données médicales des citoyens contre une livraison accélérée du vaccin. En Belgique, le projet de croisement des données sanitaires, fiscales et sociales « putting data at the center » a également fait grand bruit. Les enjeux économiques et démocratiques de tels croisements sont énormes. Quand Big Data rencontre Big Pharma, Big Brother n’est pas loin.
Après Orwell et dans son sillage, c’est un autre auteur anglais, John Brunner, qui nous en avertissait dès 1972 dans le sombrement prophétique Troupeau aveugle. D’entrée de jeu, par collage journalistique et zapping, Brunner nous donne une idée assez précise de la société dystopique qu’il soumet à notre réflexion. Dès le premier chapitre, sous l’intertitre « Signe des temps », on découvre des injonctions menaçantes mêlées à des encarts publicitaires : « Lavez-vous les mains ICI (Amende pour refus d’obtempérer : 50 dollars) », ou encore : « Distributeur de masques filtrants : A utiliser une seule fois – maximum : 1 heure). »
Dans ce roman prémonitoire, la pollution s’est accélérée et le climat planétaire s’est transformé suite à une augmentation incontrôlée d’émissions de CO2, et à un usage massif de produits chimiques, notamment dans l’agriculture. La méditerranée est tellement polluée que les baignades y sont interdites et que tous les poissons sont morts. En Europe règnent famines, sécheresses et épidémies à répétition. Un peu partout, le port permanent d’un masque est devenu obligatoire et l’oxygène pur est vendu au prix de 25 cents le litre. Aux États-Unis, la situation n’est guère meilleure : New-York subit des pluies acides, une agriculture industrielle et intensive, avec emploi massif de pesticides et insecticides, a entraîné une chute drastique de la biodiversité. Les antibiotiques, massivement présents dans la chaîne alimentaire, sont moins efficaces et des bactéries opportunistes font leur apparition. Pas mal vu, pour ce roman écrit en 1972 !
Dans cette société malade (dans tous les sens du terme), de petites communautés autonomes, emmenées par un certain Austin Train, tentent de survivre et de résister aux grands conglomérats qui profitent de la situation… À la suite de la disparition de ce dernier, une journaliste sensibilisée aux thématiques écologistes entame une enquête qui la mettra sur la piste d’un grand groupe agro-pharmaceutique, responsable d’un énorme scandale d’empoisonnement en Afrique. Toute ressemblance…
LA SANTÉ MENTALE SACRIFIÉE
Dans ce contexte mortifère, et à l’instar de ce qui se passe dans notre réalité, Brunner développe un tableau saisissant des pathologies mentales et psychiques affectant cette société déréglée. Quasiment tout le monde « carbure » aux anxiolytiques et un personnage meurt même d’avoir mangé par inadvertance du chocolat en suivant un traitement antidépresseur. Une touche d’humour dans cet univers désespérant…
Explosion du mal-être psychique, tendances suicidaires en augmentation, désarroi d’une jeunesse entière, sacrifiée voire fracassée sur l’autel d’une obsession sanitaire qui semble chasser toute autre considération. En décembre 2020, Sciensano publiait des chiffres assez alarmants, montrant une nette détérioration de la santé mentale des Belges. Parmi les 18 et plus, 64% se déclarent insatisfaits de leurs contacts sociaux. En juin 2020, 22% de la population faisait état de troubles de l’anxiété et de troubles dépressifs, chiffres baissant à 16% durant l’été (période correspondant au déconfinement) pour remonter à nouveau à 22% en décembre 2020. Plus de 70% des personnes interrogées se plaignent de troubles du sommeil. Les groupes les plus impactés par ces phénomènes sont les 18-24 ans, les isolés avec ou sans enfants et les allocataires sociaux et personnes précarisées[note].
Si ces tendances se poursuivent, peut-être en arrivera-t-on un jour à un type de société comparable à celui imaginé par le célèbre écrivain de science-fiction Philip K. Dick dans Les Clans de la Lune Alphane. Dans ce roman de 1964, l’auteur de Blade Runner imagine, sous la forme d’une lune indépendante de la Terre, une société autarcique peuplée et dirigée par des gens souffrant de troubles mentaux divers. « Selon ma théorie, déclare l’un des protagonistes, les différentes sous-catégories de désordre mental doivent être réparties ici en classes bien distinctes, un peu comme le système des castes de l’Inde ancienne. (…) Les maniaques doivent former la caste des guerriers sans peur. (…) Les paranoïaques doivent constituer la classe dirigeante. (…) Les simples schizophrènes correspondraient à la catégorie des poètes, bien que certains d’entre eux soient sans doute des visionnaires religieux. Les névrosés de type obsession-compulsion doivent être les clercs et les employés de bureau de cette société, les fonctionnaires sans idée originale[note] ».
La leçon que l’on peut tirer du roman est que cette société « folle » ne fonctionne finalement pas plus mal, et peut-être même un peu mieux, que la société prétendument saine d’esprit qui règne sur terre. L’intention satirique de Dick, qui se situe ici du côté de Voltaire et de Swift, est patente et il paraît évident qu’il tend un miroir (à peine) déformant à l’Amérique des années 1960.
Sur un mode nettement moins ironique, l’augmentation bien réelle des troubles mentaux et de la consommation d’antidépresseurs nous mène plutôt du côté du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, où le Soma, une drogue synthétique en libre usage, offre une illusoire et provisoire évasion aux habitants conditionnés de l’État mondialisé…
DES MÉDIAS MAINSTREAM EN ÉTAT D’ANOSMIE CRITIQUE
Le but du journalisme mainstream semble ne plus être de (se) poser des questions, de s’interroger sur une réalité complexe, d’exercer son sens critique, mais au contraire d’induire chez l’interlocuteur des réponses, de préférence pré-formatées, obéissant à une logique binaire et répondant au « narratif » dominant. Au premier rang de ce journalisme new look, l’arsenal des formules toutes faites, des clichés à toute épreuve que, curieusement, personne ou presque ne songe à remettre en question. C’est, par exemple, la désormais fameuse antienne « La crise sanitaire la plus grave que le monde ait connue depuis un siècle ». On oublie au passage la grippe asiatique de 1957 et la grippe de Hong-kong de 1968-1969 qui, au total, ont fait plus de 3 millions de victimes au niveau mondial.
Comment expliquer cette étrange amnésie collective ? Dans 1984, George Orwell faisait dire à O’Brien, le tortionnaire en chef de l’Océania : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé ». Le contraste entre les réactions gouvernementales et médiatiques de l’époque et celles d’aujourd’hui est saisissant. Ainsi, en 1957, alors que la grippe asiatique frappe sévèrement toute l’Europe, le gouvernement français de l’époque déclarait : « La maladie se caractérise par un nombre élevé de cas mais aussi par sa relative bénignité et son faible taux de mortalité. L’épidémie ne justifie pas d’inquiétude particulière[note]. »
Quant à la grippe de Hong-kong de 1968-1969, qui a fait plus de 31.000 morts en deux mois, rien qu’en France, voici ce qu’en disait à l’époque Le Monde (11 novembre 1968) : « Cette grippe paraît bénigne. Il ne semble pas qu’elle doive prendre un quelconque caractère de gravité[note] ».
Alors qu’aujourd’hui, le Covid-19 oblitère des pans entiers de l’actualité, qui semblent tout simplement ne plus exister, la presse de l’époque consacrait largement ses colonnes aux conflits sociaux post-mai 68, à la guerre du Vietnam ou encore à la future mission Apollo vers la lune.
Sur un plan sociologique plus profond, peut-être faut-il aussi voir dans cette évolution du traitement médiatique un changement d’attitude par rapport à la mort. Autrefois, celle-ci faisait partie intégrante de la vie. On mourait à son domicile, entouré des siens et des rites accompagnant le deuil maintenaient un lien. Aujourd’hui, on est davantage dans une optique « dystopique », où la mort est devenue quelque chose d’obscène qu’il faut à tout prix évacuer dans des centres fermés et anonymisés, le deuil luimême étant devenu impossible, un peu à l’image de ce qui se passe dans le film Soleil Vert de Richard Fleischer, autre dystopie étonnamment actuelle. Une évolution que souligne bien l’historien Philippe Ariès : « La mort était autrefois une figure familière, et les moralistes devaient la rendre hideuse pour faire peur. Aujourd’hui, il suffit de seulement la nommer pour provoquer une tension émotive incompatible avec la régularité de la vie quotidienne[note]. »
Alain Gailliard


