« [Il y a un] lien paradoxal entre le modernisme et la contre-culture des années 1960 et 1970, qui s’est trouvée banalisée et intégrée à la culture dominante, aboutissant à l’hégémonie du “gauchisme culturel”, à un conformisme individualiste de masse se présentant sous les traits de l’anticonformisme, de la fête et de la rébellion, qui vit à l’abri de l’épreuve du réel et de l’histoire tout en ayant tendance à se prendre pour le centre du monde[note]. »
Jean-Pierre Le Goff
Il n’a pas fallu attendre l’événement politico-sanitaire de la covid pour constater que nous vivons une période de grande incertitude idéologique, qui a d’abord été qualifiée de « postmodernité » (Jean-François Lyotard, 1979), puis de « surmodernité » (Marc Augé), d’« hypermodernité » (Nicole Aubert), de « modernité tardive » (Hartmut Rosa) ou encore de « société liquide » (Zygmunt Bauman), chacune de ces appellations ayant son intérêt. Mais qu’est devenue la contre-culture à notre époque ? Le terme avait mal vieilli et disparu des débats depuis des lustres, jusqu’à ce que deux philosophes états-uniens, Joseph Heath et Andrew Potter, le revisitent dans un ouvrage paru en 2004[note], dont la traduction française, Révolte consommée. Le mythe de la contre-culture, est désormais disponible aux éditions L’Échappée. Nous y reviendrons. À mon tour, et principalement en m’inspirant de ces derniers, je humerai ici un déjà vieux vin tiré il y a une cinquantaine d’années en Occident, qui devait modeler assez profondément toutes les dimensions de l’existence sociale (politique, pacifisme, écologie, spiritualité, poésie, musique, cinéma, etc.), sans toutefois en changer la nature fondamentalement moderne. On doit au philosophe Theodore Roszak (1933-2011) d’avoir popularisé le terme de contre-culture en 1969 dans son essai The Making of a Counter Culture, écrit en prise directe sur l’effervescence de la génération du baby-boom, bientôt dénommée hippies. Ses manifestations allaient de l’opposition à la guerre du Vietnam lors d’impressionnantes marches à la lecture de poèmes (comme ceux des beatniks Gary Snyder et Allen Ginsberg), en passant par le festival de Woodstock, en juillet 1969. « La contre-culture, ce sont aussi la vie alternative du quartier de Haight-Ashbury à San Francisco, ses Diggers, l’esthétique tout en couleurs du Flower Power, l’émergence des premiers mouvements écologistes, comme Greenpeace et Public Citizens, la vitalité des rencontres avec les cultures spirituelles du Japon, de l’Inde ou des Amérindiens, sans oublier l’incontournable “révolution psychédélique”[note] ». Elle est également reliée d’une manière ombilicale au gauchisme et à l’anarchisme. Roszak fustigeait avant tout la démesure et le gigantisme de la technocratie, anti-démocratique par essence, qu’elle émane du marché capitaliste ou de la bureaucratie communiste. Cependant, tout nord-américain qu’il fut, il se définissait d’abord comme anticapitaliste et souhaitait qu’une société écologique remplace la société technicienne, suite à une révolution spirituelle qui s’inspirerait du romantisme. Du psychédélisme et de son apologie des drogues supposées éveiller les consciences, il n’était pas dupe, pas plus que de la capacité du système à récupérer ces nouveautés sociétales. Parmi ses autres célèbres hérauts d’outre-Atlantique, on trouvait Jerry Rubin, Abbie Hoffman, Timothy Leary, John Lilly, Gregory Bateson et Herbert Marcuse, auteur d’un essai remarqué, L’homme unidimensionnel (1964). Selon Mohammed Taleb, la mort de la contre-culture est symboliquement concomitante de celle de John Lennon, assassiné en décembre 1980, au moment où la « contre-contre-culture »[note] des White Anglo-Saxon Protestants (WASP) était en train de s’affirmer, l’élection de Ronald Reagan l’année suivante venant le confirmer. La contre-révolution néolibérale commençait. Voilà pour le rapide tableau historique.
Avant même d’aborder la contre-culture, posons-nous les questions suivantes à propos de la culture : représente-t-elle encore une force d’opposition en 2020 ? Est-elle toujours le « siège du sens », comme le prétend Nicanor Perlas[note] ? Au contraire, n’a-t-elle pas été totalement intégrée au spectacle et à la marchandise ? La propagande n’a-t-elle pas ce pouvoir de la dégrader en simples modes passagères, et donc indignes d’intérêt ? Si on y ajoute le montage institutionnel actuel qui rend les acteurs culturels dépendant de subventions publiques pour vivre et travailler, alors on ne s’étonnera pas que pratiquement aucun d’eux[note], en Belgique et en France, ne soit monté au créneau contre les mesures anti-covid disproportionnées et liberticides de leurs gouvernements respectifs, pourtant peu favorables à leur secteur[note]. Mais on n’ose pas mordre la main politique qui nourrit… en rationnant toujours davantage les doses.
LA RÉBELLION COMME MODÈLE
Revenons à nos moutons contre-culturels et constatons que, d’une part, « la classe dirigeante sait fort bien s’accommoder de la “subversion”, dès lors qu’elle ne quitte pas le champ culturel[note] » ; d’autre part, que la contre-culture n’a pas manqué de contempteurs : c’est une « idéologie de l’apolitisme » (Jules Duchastel), la « recherche fondamentale de l’industrie culturelle » (Pièces et Main d’œuvre) ou encore une « feinte dissidence, aussi inoffensive pour le système dominant qu’elle est ostensiblement subversive » (Louis Janover). Heath et Potter ont remis une couche critique avec leur propre conception de la notion, qu’ils assimilent à une certaine esthétique de la rébellion[note]. Examinons-la.
Héritière de la contre-culture des années 1960-70, la rébellion actuelle participe d’un « brouillage culturel » qui, par effet pervers, renforce le système. Concomitamment au reflux du marxisme, elle a abandonné le social pour le sociétal, exalte les valeurs positives de bienveillance, de tolérance, de respect, de solidarité avec tout le vivant, etc., tout en se défiant des normes collectives à prétention universelle. Elle tient pour principe que « chaque acte qui contrevient aux normes dominantes est politiquement radical » (p. 79). Elle en est arrivée à attaquer le principe aristotélicien de non-contradiction, la science, la grammaire, la linguistique et même à idéaliser le crime et la maladie mentale, avec le mouvement de l’antipsychiatrie. Englobante, elle s’exprime au travers de courants musicaux comme le grunge (années 1990) et le Hiphop (surtout depuis les années 2000), de mouvements civiques, citoyens et écologistes comme les zad, l’antipub, le commerce équitable, le marketing éthique, les pédagogies alternatives, la légalisation du cannabis, le véganisme, les médecines naturelles, l’intersectionnalité, etc., d’habitudes culturelles comme le désir de s’évader de l’Occident dans un but initiatique et de « découverte de soi » (avec l’Inde comme destination de prédilection), ou encore de phénomènes plus marginaux comme le poly-amour et les cyclonudista. Le conformisme petit-bourgeois de droite est à abattre, la consommation de masse représente le nouvel opium du peuple, la culture est un système idéologique de répression des instincts, comme le soutenait Wilhelm Reich. Pour s’émanciper, il convient d’abolir toute norme sociale et de focaliser sur l’oppression psychologique, plutôt que sur l’exploitation du travail. Le désir de justice sociale — porté par les fameux Social Justice Warriors aux États-Unis — déplace le terrain des luttes du monde du travail à celui des identités multiples. La résistance symbolique est l’arme des contre-culturels, censée atteindre les individus dans ce qu’ils ont de plus profondément ancré, leurs institutions imaginaires (cf. Cornélius Castoriadis). Le malheur découlant de conditions internes et non externes, elle parie sur la métamorphose des consciences. Ainsi, recouvrir des panneaux publicitaires de messages politiques fut la principale tactique des Cacheurs de pub, activistes bruxellois dont je fis partie de 2009 à 2011. Nos actions ludiques et non violentes, qui ne suscitaient qu’un intérêt mitigé de la part des passants, nous amusaient mais n’ont pas fait vaciller l’ordre publicitaire qui, entre-temps, s’est rabattu sur la Toile pour y devenir encore plus persuasif et intrusif grâce aux algorithmes.
Le rôle de la consommation dans la contre-culture est capital (dans les deux sens du terme). Contre le sens commun, les auteurs notent que « c’est la rébellion, et non le conformisme, qui alimente le marché depuis des décennies » (p. 114), avec sa consommation distinctive que l’on relie aux classes moyennes, en oubliant que la classe ouvrière y participe également. La rareté matérielle ayant disparu, le revenu du consommateur lambda est surtout consacré aux biens positionnels. Le cool est devenu l’idéologie centrale du consumérisme. La surenchère dans la rébellion cool s’est d’abord traduite, dans les années 1960/70, par les vêtements extravagants et les cheveux longs chez les hommes et les femmes. Avec le punk en 1977 sont apparus les piercings, toujours plus envahissants. Dans les années 1980/90, la queue de cheval faisait fureur chez les hommes. Les années 2010 ont vu l’explosion de la mode des tatouages, eux aussi plus ou moins invasifs sur les corps. Cette obsession de l’apparence, présente autant chez le punk que chez le CEO, cadre parfaitement avec le marché capitaliste, si ce n’est que le second ne prétendra pas, lui, appartenir à la contre-culture (quoique…). Cette consommation se retrouve aussi dans la quête des spiritualités extra-occidentales : culte de la Terre-Mère des aborigènes, stage de yoga dans les ashram, bouddhisme[note] et « individualisme métaphysique du zen » (p. 262), etc. Pour « découvrir » toutes ces tendances, s’en imprégner pour grandir spirituellement, certains sont prêts à brûler du kérosène autour de la planète.
CONTRE-CULTURE VS CONFORMISME
Heath & Potter relèvent les effets pervers de la consommation contre-culturelle, concluent à l’« incapacité du mouvement contre-culturel à produire une vision cohérente d’une société libre » (p. 90) et closent la question en affirmant que « la rébellion ne représente pas une menace pour le système, elle est le système ». Le procès est donc totalement à charge. Les deux philosophes apparaissent comme des progressistes à l’anglo-saxonne, des défenseurs du modèle politique issu de la victoire contre le nazisme, celui des Trente Glorieuses avec sa juste redistribution des richesses entre patronat et travailleurs. Sociologiquement, leur credo apparaît assez simple : réintroduire un peu plus d’uniformité dans nos vies, oser être semblables aux autres, se départir de toute radicalité au profit du pragmatisme.
Ce conformisme comme remède aux errements contre-culturels devient à son tour critiquable lorsque les auteurs en viennent à relativiser l’influence de l’empire de la pub sur les modes de vie, voire se montrent complaisants avec les marques : « Nous aimons également faire des achats dans des chaînes étrangères comme Ikea, Zara, The body shop, Benetton ou H&M » (p. 246), ou pire, avec la globalisation économique : « Bien qu’il y ait, au sein même de ces pays [Ndlr : les pays en voie de développement], de vigoureux débats sur la façon de s’intégrer à l’économie mondiale, presque personne ne remet en question le bien-fondé de cet objectif ultime » (p. 249). « Presque personne » ? Nous bien ! S’ils n’ont pas d’objection à ce que le modèle capitaliste se soit répandu aux quatre coins du monde, ils voient par contre d’un mauvais œil le tourisme contre-culturel en quête d’« authenticité » qui ouvre ensuite la voie au tourisme de masse. Mais l’un — le modèle capitaliste globalisé — ne va-t-il pas de pair avec l’autre — le tourisme mondialisé ? Les auteurs ont une tendance à verser facilement dans l’ethnocentrisme. Ils ont également les yeux de Chimène pour la médecine industrielle et ses vaccins, et font généralement preuve de technoptimisme. À plusieurs moments, ils ne sont pas loin de postuler la « neutralité » des technologies : « Il ne s’agissait pas d’être contre la technologie ; il fallait s’organiser pour pouvoir contrôler les machines, et non l’inverse » (p. 292) ; « Il est souvent faux de dire que la façon dont les gens utilisent la technologie est déterminée par la nature de cette technologie » (p. 297). Ils se « rachètent » cependant en torpillant le « cyberlibertarisme » quelques pages plus loin. L’écologisme — surtout dans sa version deep ecology — ne trouve guère grâce à leurs yeux, lui aussi identifié aux obsessions contre-culturelles. D’ailleurs, ils admettent que pour bien vivre, « chacun a besoin probablement d’une voiture » (p. 320) tout en reconnaissant quelques lignes plus loin que « la population croît sans cesse ». Alors, quid ? Ils dédouanent la compétition économique internationale : « [Enfin] rien n’indique que les lois sur la protection de l’environnement sont affaiblies par des pressions émanant de la concurrence mondiale » (p. 334) voire la célèbrent : « […] nous ne croyons pas que l’achat de produits locaux soit préférable à l’achat de produits étrangers […] » (p. 340) ; « [De plus] l’un des principaux enjeux des efforts de développement vise à réduire les subventions agricoles, de façon à encourager l’importation de denrées de l’Afrique et de l’Asie » (p. 340). Puis encore, le lecteur les surprend à défendre l’éco-blanchiment : « L’achat d’un véhicule hybride est socialement responsable […] » (p. 338). Peut faire mieux !
Heath & Potter ont pointé avec justesse les dérives et contradictions de la contre-culture, mais leur raison pratique, comme on l’a vu ci-dessus, pose quelques problèmes : ils en appellent certes au retour du civisme et de la responsabilité individuelle, mais ne se départissent pas du techno-progressisme, du libéralisme (politique et économique), du pragmatisme (aveugle), du mondialisme (illusoire)[note] et du réformisme (inoffensif)[note], toutes choses qu’à Kairos nous avons toujours remises en cause, si pas combattues. Revenant dans notre bon vieil ancien monde, nous préférons clôturer avec Natacha Polony : « Délier le sentiment de la raison, favoriser une lettre sans esprit, des droits sans mœurs,
une démocratie sans peuple, un État sans nation, cette part du soft totalitarisme est fille de la construction européenne qui par ailleurs incarne parfaitement la convergence du gauchisme culturel et du libéralisme[note][note] ». Et de la contre-culture.
Bernard Legros


