J’écris à mes contemporains quant à un monde qui ne nous est pas encore contemporain. J’agis dans mon quotidien quant à un monde qui ne nous est pas encore quotidien. C’est dans ce tiraillement que je lis encore les journaux, comme on prend les nouvelles d’une étoile morte. Une planète morte. Aucun des paramètres par lesquels on s’entête encore à traiter de l’« actualité » ne tiendra bien longtemps. Le marché, la croissance, les politiques publiques… L’enfermement de sa société dans le vieux paradigme confine à une étonnante indifférence à son égard. En politique, les uns s’accrochent à cette étoile pour en sauver les dernières illusions, une poussière de lumière. Les plus tristes déplacent et condensent leurs angoisses sur des objets de haine factices, soit des gens qu’on cherchera à présenter selon des différences absolutisées, et à qui on attribue follement tous les maux… Les autres se rabattent sur ce qu’ils croient encore contrôler, leur orientation sexuelle, leurs affinités électives, leur consommation, des croisades moralistes contre le voisin ou tel collègue…
Des décennies de politiques d’extrême centre n’ont pas polarisé la gauche et la droite, mais les ont confinées à des chimères. La planète morte n’offre de prises à rien de tangible sitôt qu’on la reconnaît privée de ce qui était tangible en elle. Un million d’espèces menacées de disparition, un climat qui surchauffe, des glaciers qui fondent, des forêts qui brûlent, des eaux qui engloutissent des villes, un désert qui avance au rythme de réfugiés climatiques refoulés par hordes… Les raz-de-marée, les ouragans, les famines, les guerres civiles, le fascisme de vociférateurs éperdus, les communautés de fortune qui se réinventeront pour sauver le peu qui restera… À quoi peut-on encore sérieusement s’accrocher ?
Nous ne sommes plus des citoyens, mais des Cassandres. Aptes à sentir ce qui vient, nous nous montrons incapables d’en parler. Nous avons, pour s’y essayer, des syntagmes technicistes plein la tête. C’est en termes de dioxydes en « parties par millions », de température mondiale moyenne comparée à l’ère précédant les machines à charbon, de Terriens responsables de l’histoire universelle, de modèles comptant les années par paquets de millions… que nous partons en quête d’une spiritualité perdue.
Des idéologues offrent une formidable adversité pour que nous en restions là. Tous les vocables donnés en partage, à coups de notions subventionnées à l’université, de contraintes lexicales pour le financement d’organisations « non » gouvernementales, de formules idéologiques promues à l’unisson par des instituts privés et ministères publics, visent à faire de l’adhésion au capital un horizon indépassable. Doit demeurer impensée l’idée même d’un modèle autre se substituant à l’ordre marchand voulu mondialement par des entités hégémoniques. La gouvernance radie le terme devenu ancien de politique, et place les règles de l’entreprise privée au centre de tout modèle d’organisation de la vie sociale. L’expression développement durable gomme celle de société durable du Club de Rome, et place les entreprises non plus en position d’objets d’études, mais de sujets, non plus en position de problèmes, mais de solutions. L’acceptabilité sociale biffe ses ancêtres, les « projets de société », et ne devient plus que réactive à ce qui s’offre à elle. Les ressources humaines raturent tout ce qu’il pouvait y avoir de personnel à la lutte des classes, lesquelles sont entre-temps devenues des parties prenantes. C’est en décelant dans des points de croissance la confiance du peuple que nous cherchons à réenchanter le monde. Des barbarismes nous occupent les mâchoires comme des cailloux : clientèles, valeur ajoutée, compétitivité, processus, croissance… À l’aune de ces variables, désespérons-nous de nous donner une psychologie : l’optimisme, la relance, l’indice de bonheur…
Et cela dure, goute à goute, comme un supplice. Des discours clivés, décalés, déliés, schizoïdes résonnent en alternance avec ces chansons sottement mielleuses qui accompagnent notre consommation obligée.
Alors nous cherchons. Continuons de chercher. Nous cherchons à nous donner des savoirs récemment liquidés, parce que jugés passéistes. Nous cherchons à nous donner une spiritualité qui ne soit pas d’emprunt. Nous cherchons à refaire communauté avec des voisins qui regardent la télé ou traversent dans leur miroir informatique. Nous entreprenons de trouver chez nous un centre dont aucun réseau de transport ne nous écarte. Nous apprenons le jardinage, la permaculture, l’artisanat, la démocratie régionale… Notre monde est déjà l’aurore de lendemains opaques.
Alain Deneault, Philosophe


