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Vaccin : le futur a déjà commencé

La loi sur le « pass sanitaire covid », votée à l’Assemblée, passe devant le Sénat français. Souplesse garantie : formats papier acceptés, présentation d’un simple test — au lieu d’un vaccin — tolérée. On établit des « jauges » à hauteur de mille personnes, assurant ainsi la fréquentation de nombreux bars, restaurants et cinémas. Pas de quoi s’inquiéter. On n’en est pas à ces extrémités, remâchées par quelques furieux : contrôle biopolitique, totalitarisme techno-sanitaire, tri des populations. 

Par souci de préserver la vie avant tout (sans préciser le contenu attribué à cette « vie »), alignés en cohortes mobilisées dans la guerre au virus, nous avons accepté le masque comme un accessoire bienveillant : sinon pour vous, faites-le pour les autres. Que les individus sensibles qui partagent l’espace public s’apparaissent mutuellement par l’expressivité de leur visage, voilà une réalité trop prosaïque pour contrebalancer la peur. 

Alors un vaccin, pensez donc. Il ne ferait que compléter tous les autres sur notre carnet de vaccination. Enfin, on vivra rassuré. Masqué, sait-on jamais, mais rasséréné, revenu à la vie d’avant. Non seulement on n’en est pas là, mais on n’en arrivera jamais là. 

Se sentir accablé par l’appel à la délivrance pharmacologique ? Attitude « inappropriée ». Avant longtemps, un décodeur ou conspiracy watcher dénoncera votre irrationalisme, la foi accordée au premier boniment venu. Nul besoin, pourtant, de fantasmer l’introduction dans les vaccins de nanoparticules aux mains des Gafam, ni même d’enquêter sur l’ARN messager présent dans les derniers vaccins, pour affirmer qu’avec la vaccination de masse, on n’en est déjà plus là

En accueillant à bras ouverts la vaccination, les auto-tests et autres protocoles sanitaires, les citoyens responsables épousent un emballement du capitalisme technologique unique dans son histoire de dévastation. Depuis 2020, le rapport entre le temps mis à trouver un vaccin et les financements déployés est devenu inversement proportionnel. Comme l’a montré Pièces et main-d’œuvre (« Mutation : ce que signifie accélérer », 22 février 2021), on a déversé en un an la somme cumulée d’habitude sur dix ans. L’Union européenne a dépensé 2 milliards en pré-commandes, avant que le Parlement déclare déroger à certaines règles sur les essais cliniques, en couvrant la diffusion des vaccins par la réglementation européenne sur les OGM (c’est le cas des vaccins à ARN messager). Il fallait sauver des vies. Rideau. Constater que toutes ces instances ont intérêt à faire ce qu’elles font et brassent un tel argent, c’est désormais verser dans le conspirationnisme. 

Il suffit pourtant de se mettre dans les pas de quelquesuns de nos maîtres pour l’affirmer : il est typique de la société industrielle de toujours considérer « ce qui sera produit demain comme quelque chose de déjà potentiellement dépassé » (Günther Anders, Les morts, 1964) ; comme il est inhérent à l’entreprise médicale qui se retourne contre la santé de réduire les « personnes nées pour la souffrance et le plaisir à des boucles d’informations provisoires et autonomes » (Ivan Illich, « Soins médicaux pour systèmes immunitaires ? », 1994). Ceux-là avaient compris que la logique du capitalisme technologique, c’est de ne jamais en rester là. Et sûrement pas de faire halte pour considérer la chair, la vie affectée, la façon dont on se sent soi-même. 

L’opération de vaccination de masse la plus rapide de l’histoire permet tout. Du projet à peine voilé du gouvernement français de réserver la fréquentation de certains lieux à des systèmes immunitaires « validés » contrôlés par smartphones, jusqu’à l’oubli de l’art de souffrir et mourir, étouffé sous les protocoles et les chiffres de la médecine fondée sur les preuves (evidence-based medicine). Obsolescence de la société, de l’homme et de la santé. 

Qui serait obscurantiste au point de mettre en danger ses semblables par un honneur mal placé, quand tout est sûr, quand on prétend même avoir sacrifié, en 2020, l’économie à la vie ? Mais l’obscurantiste, c’est surtout celui qui empêche les sans-pouvoir de saisir leur propre aveuglement, en leur faisant croire qu’ils sont éclairés. Dans les interstices, c’est peut-être une contre-société, éparse, qui est appelée à naître. Constituée par tous ceux qui, ne disposant d’aucune estampille contestataire, le deviendront de fait. Car ils ne renonceront pas à poser ces questions philosophiques primordiales, et désormais inacceptables : comment se porter responsable d’un prochain sans visage ? Et, pour finir, qu’est-ce que vivre et mourir en mortel ? 

Renaud Garcia, professeur de philosophie en lycée, essayiste et membre d’Écran total