Le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes[note] semble pouvoir se caractériser par la standardisation. Selon le dictionnaire, il s’agit « d’organiser la production industrielle en remplaçant la multitude des modèles existants par un certain nombre de modèles aux spécifications précises et uniformes ».[note] L’uniformité du modèle humain que nous rencontrons de nos jours pourrait se définir par une perte irrémédiable du discernement, de la sensibilité, de l’expérience et de la mémoire.
La société marchande industrielle qui promettait le meilleur a fini par produire le pire. Les nuisances innombrables qui ont accompagné sa propagation ont rongé, peu à peu, à la fois les éléments naturels, les êtres vivants et la condition humaine, la robustesse de nos corps et de nos âmes. À l’heure de notre pauvre temps numérique, elle achève de façonner une sorte d’humain diminué, privé de ses sens, de son esprit et au corps atrophié et empoisonné. L’avènement de la cybernétique[note], peu après la Seconde Guerre mondiale, est à l’origine de cette mutation dont l’apogée a débuté au printemps dernier avec l’an 01 du confinement. Le basculement dans la tyrannie sanitaire et numérique de mars 2020 marque le sacre du règne des machines. Ou plus précisément la disparition de la pensée humaine au profit de statistiques et de données fournies par des machines. Voici un merveilleux exemple de ce transfert dans les mots d’un « épidémiologiste français de renom », selon les termes des journalistes, au sujet de capteurs de CO2 (qu’il réclame à cor et à cri dans les écoles) : « Ces outils ne renseignent pas sur la présence de covid dans la pièce et ils ne filtrent pas l’air mais ils permettent de savoir quand il faut ouvrir les fenêtres ».[note]
Bien sûr, le processus fut très long. Il commença au début du XIXe siècle avec l’imposition du salariat et des machines aux tisserands anglais afin de les soumettre à la société marchande naissante. Il se poursuivit avec l’arrivée des usines, puis de l’organisation scientifique du travail (travail à la chaîne) qui atomisa l’artisanat et le goût des belles choses. Après 1945, le confort moderne électrique, et tous les poisons qui lui sont nécessaires (plastique, pesticides, perturbateurs endocriniens, ondes électromagnétiques…), a fini de vider les humains d’eux-mêmes, de leurs savoir-faire, de leur sociabilité et de leur lien avec la terre. La dépendance de tous, de plus en plus prégnante, à la machinerie industrielle a participé grandement, au fur et à mesure que celle-ci devenait gigantesque, à nous isoler et à détruire l’appréhension que nous avons du monde dans lequel nous vivons, tout en réduisant nos capacités d’autonomie. Même s’il nous reste, parfois, quelques bribes de lucidité sur cette dépossession, et les destructions qui l’accompagnent, nous fermons les yeux car nous sommes terriblement seuls, rivés à nos écrans. Le sentiment d’impuissance est alors à la hauteur du vide qui nous habite.
Le capitalisme industriel, que rien n’arrête depuis la chute du mur de Berlin en 1989, a su remarquablement récupérer et intégrer tous les mouvements contraires qu’il a subis. Qu’elles soient d’ordre économique (1929, 2008), social (1936,1968), global (1918, 1945) ou viral (2020), toutes ces crises ont servi de tremplin et d’accélérateur à la transformation des populations en gentils consommateurs écervelés et soumis. Aujourd’hui, nous sommes les témoins de cette extraordinaire faculté d’un système ultra-technicisé à rebondir face à l’imprévu. Après avoir clamé pendant près d’un siècle que la science — qui a pris la place de la religion dans l’inconscient collectif — avait vaincu les maladies, la souffrance et la mort, nous nous retrouvons complètement démunis face à l’orchestration spectaculaire d’une épidémie. La perte de notre entendement, de nos connaissances organiques, de notre relation aux autres, nous laisse dépourvus et terrorisés par la résurgence soudaine de notre condition de mortel. Alors la grande majorité d’entre nous a fini de se glisser dans le monde du néant et accepte cette nouvelle normalité d’humains diminués. Elle obéit docilement à toutes les injonctions d’États devenus tyranniques. Pire, elle les réclame…
Il est temps de lancer un appel à tous ceux qui refusent cette condition d’humains diminués. Avançons dignement vers une nouvelle organisation sociale à taille humaine en constituant partout où nous le pouvons des communes libres et sociales, libérées des machines aliénantes et de la tutelle de l’État[note].
Hervé Krief, troubadour démasqué.
Basville, jour 58 de l’an 02 de disgrâce (13 mai 2021)


