Kairos 50
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La voix au peuple

Le mot « populisme » est un mot-valise qui de tout temps a englobé tous nos mécontentements. Le Petit Robert nous dit que le populisme est « un discours politique s’adressant aux classes populaires ». Et donc ce populisme, dans ce monde nouveau — qui est en fait l’ancien, mais qui ne le sait pas encore — a-t-il un nouveau visage ? Ma réponse est clairement « non ». Le populisme aujourd’hui, en Belgique n’a pas 1 nouveau visage, il en a 12, ceux qui composent le codeco ! Nous avons donc là 12 visages qui depuis un an nient la notion même de souveraineté populaire pour la remplacer par un élitisme qui décide au nom du peuple de ce qui est bon pour lui. Soyons de bon compte, ils ne parlent pas au nom du peuple, mais au nom de l’idée qu’ils s’en font. C’est très différent ! 

« Questionner les décisions gouvernementales, avoir des débats publics et tenir les décideurs imputables » sont les piliers de la démocratie. Décider à la place du peuple de ce qu’il doit faire et penser est une insulte et un mensonge à la démocratie. Le peuple est constitué d’individus libres et souverains possédant chacun un cerveau et un cœur et la faculté de les connecter grâce à ce qu’on appelle « le bon sens ». L’infantilisation mentale et la contrainte comportementale sont le contraire de la démocratie. Cette dérive autoritaire du pouvoir exécutif m’inquiète beaucoup plus pour l’avenir de notre pays qu’un virus qui à ce jour a épargné 99,81% d’entre nous. 

Dans l’histoire, ce sont les dictateurs qui ont toujours parlé « au nom du peuple ». En démocratie, ne devrait-on pas donner la parole au peuple plutôt que de parler en son nom ? Quand va-t-on donner voix aux centaines de scientifiques, médecins, philosophes, artistes, humains souverains qui ne pensent pas comme ceux qui s’arrogent le droit de penser à notre place ? De quel droit 12 personnes décident-elles du sort de 12 millions d’autres — oui bon 11.657.774, mais vu le nombre d’heures passées en confinement je gage que nous serons vite 12 millions ! De quel droit peuvent-elles décider de qui aura le ventre plein et qui aura le ventre vide ? De qui pourra vivre et de qui devra mourir ? De quel droit ces nouveaux visages peuvent-ils décider de qui est essentiel ou non essentiel, bel euphémisme pour dire inutile. Qu’est-ce qui est essentiel ? 

Les supermarchés sont ouverts et les théâtres fermés. On peut s’entasser dans des bus, trains, métros, grandes surfaces, mais pas dans un cinéma. Les acteurs de la culture sont mis à l’écart de la société. N’est-il pas paradoxal que les théâtres et les cinémas qui drainent moins de monde que les grandes surfaces soient fermés ? Qu’est-ce qu’on peut considérer comme essentiel ? Je connais une femme qui un jour a touché le fond et a pensé au suicide, et bien ce n’est pas le paquet de pâtes acheté au supermarché le matin même qui l’a sauvée, c’est une chanson : « le premier jour du reste de ta vie » d’Étienne Daho. Dans essentiel il y a sens, l’essentiel n’est-il pas de donner du sens à sa vie ? 

Nos dirigeants pensent à eux, prennent des décisions qui les concernent eux, ils font en sorte qu’on ne puisse pas leur reprocher de n’avoir rien fait. Ils répètent « j’ai tout fait pour vous, j’ai tout fait pour vous » et depuis un an, c’est nous qui étouffons. Eux partent toujours du point de vue du pire alors que nous les acteurs de la culture avons toujours cru au meilleur, ce qui permet, même quand il nous arrive le pire, d’en tirer le meilleur. 

La culture est l’âme même de la démocratie, elle relie les savoirs et les féconde, c’est le seul moyen d’échapper à la stupidité. Une culture, c’est le mode de vie d’une société, ce qui fait l’humain et qui nourrit l’âme, un truc magique qui rassemble les gens, abat les différences. C’est comme le bonheur, ça se partage. La culture, c’est ce qui a fait de l’homme autre chose qu’un accident de l’univers. Nous sommes des animaux sociaux. Nous éprouvons un besoin désespéré d’être avec les autres. C’est une exigence constante aussi vitale que la respiration. 

Et puisque ces nouveaux visages du populisme imposent leurs décisions liberticides au nom de notre « santé », je conclurai par un rappel sémantique : nous sommes des êtres souverains. Notre corps nous appartient. La santé n’appartient pas à la médecine. La santé est un état de bien-être physique, mental et social, et pas seulement l’absence de maladie ou de symptômes. Et c’est notre bien le plus précieux sans lequel tout s’écroule. Alors prenez soin de votre santé, de vous, de nous et souvenez-vous qu’on ne récolte que ce qu’on s’aime. 

Clément Triboulet, comédien et clown