Un ami nous écrit : « Face aux désastres en cours, vous évoquez à la fin de votre Manifeste des chimpanzés du futur[note], l’audience accrue des mouvements écologistes qui “n’est pas forcément bon signe. Il n’y a pas de fumée sans feu”. Celle-ci, “toujours plus épaisse depuis 1972, émane de la terre brûlée par les industriels, elle signale l’incendie mais en aucun cas ne l’éteint. Elle n’est pas le déluge salvateur”. Quel serait, selon vous, ce déluge qui sauve? Comment mieux enquêter, révéler les objectifs, dénoncer les collusions? Comment encourager l’esprit et les perspectives critiques? Quelles actions mener? ».
Tout d’abord, que reste-t-il à sauver? L’empire de la destruction n’a cessé de s’étendre depuis le néolithique, fortifiant sans cesse les bases scientifiques et matérielles (industrielles), de sa puissance pour se lancer à l’aube du XIXe siècle dans une offensive générale (finale?), contre le vivant. Ce que depuis Jean Chaptal, le chimiste et entrepreneur, ministre de Napoléon Ier, on a nommé par analogie « la révolution industrielle », alors qu’il s’agissait d’une accélération verticale, ininterrompue et peut-être exponentielle, débutée au Moyen Âge, et même avant. Depuis ce moment, tous les indicateurs statistiques (économiques, démographiques, croissance, production, consommation, circulation, communications, pollutions, destructions…) ont le graphisme d’un tir de missile filant toujours plus vite au zénith. Beaucoup s’en réjouissent et nomment cela le progrès.
Une bonne part de l’activité scientifique consiste désormais à établir l’inventaire de ces destructions et de leurs autopsies, et à tenir le registre de celles en cours. Nous aurons ainsi la satisfaction de savoir que notre propre disparition relève en grande partie du suicide ; et ce suicide de l’instinct de mort, théorisé par Freud. C’est-à-dire d’une volonté puérile de toute-puissance qui finit par se tourner contre elle-même, tant la puissance croissante des moyens acquis excède la sagesse de leurs détenteurs.
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Une dernière fois, nous vous retournons la question : que reste-t-il à sauver ?
La nature ? Mais le journal de référence de la technocratie vous répond dans son édition du 25 avril 2018 : « L’homme, tueur en série des grands mammifères. L’étude des registres contenant des milliers de fossiles est sans appel : à chaque arrivée de “Sapiens” sur un continent, la taille moyenne des animaux s’effondre. Une équipe américaine a analysé ces exterminations qui durent depuis plus de 125 000 ans[note] ». Finalement les chasseurs-cueilleurs n’étaient pas de si bons sauvages, comme phantasmés par Rousseau et les anarcho-primitivistes. S’ils ont vécu à l’Âge d’abondance[note], c’est en consommateurs voraces, finalement réduits à l’agriculture. L’incendie s’allume avec « l’invention du feu », et la politique de la terre brûlée.
La culture ? Mais les conquérants ont brûlé toutes les bibliothèques de l’Antiquité. Non seulement celle d’Alexandrie, incendiée une première fois par Jules César, en 48 avant J.-C., une deuxième fois par l’empereur Théodose (391) et le patriarche Théophile, une troisième par le calife Omar (642), mais aussi les dizaines de bibliothèques de Rome et du bassin méditerranéen épurées et détruites par les chrétiens, sous l’impulsion des pères de la sinistre secte. La plupart des livres, rouleaux, papyrus, parchemins, brûlés, séquestrés, grattés et barbouillés d’encre théologique, avec une haine particulière pour ceux d’Épicure et de ses disciples ; au point qu’il fallut plus de mille ans pour qu’en 1417, l’humaniste Le Pogge, retrouve et publie l’unique exemplaire restant du De Rerum Natura de Lucrèce[note].
Survivant dans les restes, sans doute devons-nous sauver les restes. Et puis les restologues et la restologie, tels ces chercheurs qui exhument la mémoire des mammouths et de leur massacre dans la revue Science (20 avril 2018). Ou cet autre qui exhume Le Pogge, qui exhume Lucrèce, qui exhume la mémoire d’Épicure, du fonds moisi d’un monastère allemand. Et de cette exhumation jaillit une bonne part de la Renaissance. « Le Printemps » et « La Vénus » de Botticelli, le rire, la révolte et l’héroïsme de Giordano Bruno, le scepticisme de Montaigne qui cite Lucrèce plus de cent fois, et couvre d’annotations son exemplaire de De la Nature. La sauvegarde des restes comme pratique d’un deuil irrémédiable, leur mémoire comme cicatrice irréductible, la veille des morts, voilà ce qui pourrait et devrait être sauvé ; et de ces restes peut-être, de ces deuil, veille, mémoire, cicatrice, exhumation perpétuelle, quelque chose pourrait renaître qui mériterait le nom de vie. Une autre vie, La vita nuova[note].
Pièces et main d’œuvre


