Grandir dans la vision d’un père avocat puis devenu magistrat m’a certainement apporté cette construction d’un esprit loyal dans ses combats. D’un côté la défense du citoyen ou d’une société, de l’autre l’autorité. J’ai très vite ressenti cette envie de soulever des montagnes là où l’on installe l’ignorance, là où l’on génère la persécution sous quelque forme que ce soit. Ma guitare a toujours été mon meilleur outil pour plaider la richesse d’une pensée différente, le respect de l’autre ou plus globalement la liberté d’expression. C’est précisément cette dernière qui semble avoir atteint des sommets ces derniers temps.
Remontons un peu le temps.
Mon père avait dû choisir : droit ou médecine. À cette époque, rarement on contredisait le paternel. Son rêve avait pourtant été de devenir musicien. « Jamais tu ne gagneras ta vie avec la musique ! » lui avait rétorqué mon grand-père qui lui-même était musicien et surtout très lucide. En réplique générationnelle, me voilà donc embarqué de force à 5 ans sur les bancs du solfège avec mon père, 35 ans, et mes autres frères. « À cet âge-là, on ne choisit pas, on obéit ».
Je me suis donc fait très vite à l’idée d’un monde de devoirs et d’obligations pour finalement comprendre qu’il s’agissait simplement d’accepter des outils voire des armes pour affronter le monde de demain. Il me restait donc à assumer ce choix pour l’art afin de combler le manque paternel et par la même occasion de réaliser mon double rêve : jouer de la guitare et en vivre.
J’ai donc choisi de voir le monde en musique non pas parce que cela est un moyen de fuir mais bien parce qu’elle vous apporte un silence, un recul nécessaire face à la folie de cette accélération du monde.
Choisis ce que tu aimes
Je pensais que monter sur une scène se résumait à partager du beau. Cristalliser une inspiration et la transformer en onde sonore. Le 14 février 2021 a définitivement mis un point final à cette vision que j’avais de l’artiste et de ce que le monde attend de lui. Une année entière plongée dans l’ignorance la plus totale de notre liberté d’expression : un amoncellement d’aberrations qui m’a rendu spectateur comme l’ensemble de notre société.
Le 12 mars 2021, à la question de la juge du Tribunal de première instance aux avocats de l’État d’urgence « Les experts du GEMS peuvent-ils apporter une preuve tangible ou une étude scientifique qui prouve que M Dujardin est plus contaminant qu’un prêtre ? », ces derniers ont bien été embêtés d’y répondre. Cependant, ils ont été convaincus de faire valoir cette différence de proportionnalité entre liberté de culte et liberté d’expression alors même que l’article 19 de notre Constitution place ces deux libertés sur pied d’égalité. Pour un fils d’avocat qui avait toujours pensé que nos lois et nos libertés étaient garanties par l’État, je suis retombé de très haut. Enfin, pour définitivement enfoncer ce coup de hache dans le dos des artistes, ces mêmes avocats de l’État belge ont complété leur sémantique en ajoutant que la liberté d’expression n’englobe pas le principe de liberté artistique. À ce moment précis, j’ai définitivement assimilé cette volonté de mépris de l’état d’urgence envers le monde artistique et le monde culturel en général. Moi qui croyais naïvement jusqu’alors que l’État nous protégeait en bon père de famille. Au-delà de la discrimination, il s’agit bien d’exclusion qui attend les artistes au prochain tournant.
La réalité est que notre démocratie est en léthargie profonde et que notre Parlement émerge tout doucement de son sommeil profond. Il a laissé les rênes du pouvoir à ces quelques personnages imbus qui ont émergé dans les médias de façon opulente et disproportionnée quant à l’exercice du pouvoir, qu’il soit scientifique ou moral. Il ne leur aura fallu qu’une seule
année pour se vautrer dans cet exercice auquel ils ont pris goût sans légitimité aucune. Les en déloger pour ramener le chemin démocratique et réactiver ce Parlement ne leur plaît guère en réalité, car l’accès à la parole médiatique quasi absolue, aux certitudes des chiffres les grise.
Pour avoir touché personnellement à ce cercle très restreint de la parole politique entendue depuis le 14 février et l’intérêt subit des médias pour ma personne depuis ce jour, il m’est apparu très aisé d’installer un bruit, une émotion, une peur dans l’analyse de ce petit monde. C’est en fait un jeu aisé que de jouer l’ascenseur émotionnel avec les citoyens. Ma réalité, elle, se nourrit de bon sens pour sans cesse chercher la vision vierge de tout parti, de tout lobby.
Et c’est précisément ce détail qui manque cruellement à l’ensemble de nos politiques, à savoir le courage d’affronter une vision claire plutôt que de s’engluer à vouloir crédibiliser ce fatras sans fin : une source ubuesque d’informations construites et entretenues par cet État de non-droit.
À la question Où allons-nous ? , je ne peux que constater que nous vivons dans un monde où l’éducation à la chose politique, aux principes fondamentaux de démocratie, à la compréhension et l’accès à la justice sont des vides béants qui s’amplifient avec les générations qui passent. Je plaide pour un travail de remise en lien de toutes ces questions au sein des écoles et de nos jeunes pour semer des graines de citoyens conscients et actifs quant à la défense de notre monde démocratique futur.
Mon métier d’artiste poursuivra cette route pour protéger cet édifice.
Quentin Dujardin


