Kairos 50
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Improvisation, insécurité, incertitude et créativité

Depuis mars 2020, les activités habituelles en dehors de mes cours au Conservatoire royal de Bruxelles se sont pratiquement évanouies, confinement oblige. Le côté positif de cette situation est le retour d’une pratique quotidienne du piano et ce pour mon plus grand plaisir. Je n’avais plus investi autant de temps derrière le clavier depuis des années, improvisation et composition étant au cœur de ma pratique. Depuis que j’ai débuté la musique, j’ai toujours aimé improviser, être à la recherche de nouveaux territoires et de nouvelles sensations, me plonger dans un processus créatif pour lequel l’étonnement, l’inédit, l’inouï sont au rendez-vous. Improviser vient de l’italien improvisare, qui n’est pas prévu mais « L’improvisation, ça ne s’improvise pas ! ». Jolie formule de Bernard Lubat[note]. 

Effectivement pour improviser il faut connaître son sujet, il faut travailler ses « gammes » et plus on est à l’aise avec la matière musicale, plus il est possible de se libérer de ses réflexes, de ses clichés, d’entrer dans un véritable processus créatif. Cela exige une manière d’être particulière, phy

sique et psychique, dans laquelle on doit lâcher la volonté de bien faire, être dans le non-effort, sans certitude d’un résultat, qui place l’improvisateur en dehors de sa zone de confort, dans une situation de risque et d’insécurité. Cette manière d’agir, d’être dans l’action, s’applique en réalité à tous les domaines de la vie, de l’artistique à la politique, de l’éducation à la pratique sportive… En Chine les taoïstes ont développé cette idée avec la notion du Wu Wei qui peut se traduire par « non-agir ». Nous ne sommes pas loin du kairos des Grecs, qui est l’art de saisir au vol le moment propice, unique, pour agir. Alan Watts parle de cette thématique dans Bienheureuse insécurité, essai paru en 1951 dont le titre est lui-même source de réflexion. En résumé, pour agir de manière optimale et créative dans le quotidien de nos vies, il est peut-être intéressant d’adopter l’attitude de l’improvisateur faite d’insécurité et d’incertitude. 

En mars 2020, le premier confinement plaçait notre petit pays ainsi que le reste de l’Europe et du monde dans une situation inédite faite d’insécurité et d’incertitude pour laquelle j’avais le grand espoir que les dissonances de notre société capitaliste, néo-libérale et mondialisée allaient se désagréger dans une pétarade joyeuse et « bouleversifiante », que l’on allait saisir la chevelure du kairos en plein vol afin d’entamer un changement radical de nos modes de vie en allant vers une décroissance harmonieuse et salutaire d’où pouvait émerger une société faite de liens, de dignité, de solidarité, respectueuse de notre planète et du vivant. J’osais croire que nos politiques allaient ouvrir leurs oreilles aux bruissements chaotiques du monde, qu’ils allaient accorder leurs violons non seulement pour faire face à la crise du Covid, mais surtout pour prendre enfin conscience de façon ferme et résolue des enjeux de plus grande envergure auxquels nous devons faire face, perte de la biodiversité, dérèglement climatique, extractivisme exacerbé, ultra-consumérisme… 

J’ai très vite déchanté… et ma voix haute, chaude et lumineuse du printemps 2020 a entamé un long glissando vers les profondeurs du grave. Depuis une année, notre gouvernement joue une symphonie sinistre et lugubre dans laquelle résonne une politique de la peur, qui divise la population en « pour ou contre », qui met dos à dos les différents secteurs de la vie publique, permettant au gouvernement la marche triomphale, sans aucun débat, d’une gestion sécuritaire et totalitaire emplie de certitudes. Cet « hymne » des puissants, martelé continuellement par les médias, abasourdit le citoyen, le rendant incapable de toute possibilité d’autonomie, d’intelligence et de créativité. Et pourtant des chants s’élèvent un peu partout dans notre petit pays pour couvrir ce tintamarre et redonner sens et lien à la société. « Still Standing for Culture »[note] a libéré la voix, prouvant qu’à force d’imagination et de créativité il y avait moyen de trouver des espaces d’expression culturelle et de revendication. 

Pirly Zurstrassen, musicien et compositeur