
Le meurtre de Samuel Paty par un jeune réfugié tchétchène radicalisé a relancé le débat franco-français sur la laïcité. Rappelons que ce professeur d’histoire a été tué pour avoir montré à ses élèves les caricatures du prophète Mahomet republiées par Charlie-Hebdo, dans le but d’illustrer un cours d’éducation civique sur la liberté d’expression. Cet événement, survenant 10 ans après les attentats contre le journal incriminé, suivi de peu par un nouvel attentat meurtrier à Nice et au moment même où se préparait une loi attendue sur le séparatisme — appellation sibylline visant en fait essentiellement, sinon exclusivement, l’islamisme radical — a justement ému l’opinion publique et mis en effervescence le monde intellectuel. Avec la laïcité, qu’on définira succinctement comme la neutralité de l’État vis-à-vis des croyances religieuses, et plus largement idéologiques, ce qui est interpellé cette fois-ci, c’est moins le principe de la liberté des cultes que le droit au blasphème et à la caricature[note]. Toutefois, cette polémique fait écho aux épisodes précédents des débats sur le port du « foulard ». Quoique typiquement hexagonale, celle-ci a eu des échos et des répercussions planétaires, comme en témoignent les réactions plus ou moins violentes aux propos du président Macron dans le monde arabo-musulman, voire même dans le monde anglo-saxon. Pour cerner les enjeux de ce débat sur la laïcité, il faut revenir sur le terrorisme et interroger le prétendu « choc des civilisations ». Celui-ci n’est que la confrontation de l’occidentalisation du monde aux résistances qu’elle engendre à l’extérieur et à son autre à l’intérieur sous la forme des minorités issues de l’immigration. L’individualisme, surtout exacerbé dans sa version de l’homo economicus, constitue une anthropophagie symbolique. La réduction manichéenne du problème de la diversité au dilemme universalisme versus communautarisme, résulte largement à nos yeux du statut des concepts abstraits comme la laïcité, la religion, l’humanité, abusivement posés comme transculturels. Ce défi du rapport à l’autre se pose aussi aux objecteurs de croissance, et le projet de la décroissance tel que nous le comprenons tente de le relever en plaidant pour le pluri-versel.
Dans l’effervescence médiatique qui a suivi l’événement déclencheur, on a certes convoqué le terrorisme, mais sans une analyse en profondeur de ses causes, et encore moins fait un examen de conscience de notre responsabilité dans l’émergence du phénomène. Les droits non négociables découlant de la laïcité à la française, comme le droit au blasphème et à la caricature, et l’exigence adressée à l’Islam de France d’avoir à s’y plier, ont été affirmés à partir d’une réaction émotionnelle, sans chercher à comprendre les positions de l’autre. Qui plus est, étant donné la mondialisation, le président Macron luimême s’est senti obligé d’exhorter le monde arabo-musulman à se moderniser, c’est-à-dire de s’orienter dans la même direction que celle suivie par la France et de tolérer la société permissive, voire de l’adopter.
En fait, sans que cela ne le justifie en rien, on pourrait dire avec les précurseurs de la décroissance Tiziano Terzani et Pier Paolo Pasolini que le terrorisme actuel est un « contre-terrorisme » en réponse à ce qu’il n’est pas excessif d’appeler le terrorisme de l’occidentalisation du monde et du marché, manifestation du totalitarisme soft de la société de croissance[note]. Dans cette optique, la Déclaration universelle des droits humains de 1948, pour sympathique qu’elle soit à nos yeux d’Occidental, doit être interrogée, comme le faisait le théologien indo-catalan Raimon Panikkar (1918-2010), théoricien du plurisversalisme[note]. On a pu voir avec les interventions en Irak, en Afghanistan, en Lybie, comment une politique des droits de l’homme pouvait servir de cache-sexe à des formes d’impérialisme occidental à forte odeur de pétrole.
Ce questionnement n’implique pas que nous, Occidentaux, devions renoncer à notre attachement aux droits humains et en tant que Français, à la laïcité, mais que nous devions admettre leur ancrage culturel, et donc leur relativité. Universaliser les droits du citoyen des pays occidentaux ou la laïcité hexagonale revient à en faire une sorte de religion avec tous les risques de dogmatisme, d’intégrisme et d’intolérance que cela comporte. Si la tolérance de l’intolérance est insoutenable, l’intolérance de la non-tolérance constitue un vrai problème puisqu’elle ferme la porte au dialogue et donc à la recherche d’un compromis, condition d’une coexistence pacifique des différences. Il est symptomatique que l’extrême droite, autrefois anti-laïque, se
soit convertie en ardent défenseur d’une laïcité à géométrie variable pas vraiment conforme à l’esprit d’ouverture de la loi de 1905, débouchant sur une islamophobie revendiquée[note]. Le spectre de l’immigration n’est jamais loin. L’indifférence aux différences s’arrête dès que celles-ci remettent en question une identité mythique figée. On en vient ainsi inéluctablement à la question migratoire.
En France, en principe, on naît français, suite à l’inscription obligatoire à l’État civil dans les trois jours de la naissance. Toutefois, on ne tète pas nécessairement la laïcité avec le lait maternel. Le hasard peut faire naître la petite Française ou le petit Français catholique intégriste, protestant, juif, musulman, voire athée ou bouddhiste, suivant ses parents. On peut même naître « présumé djihadiste » comme tous ces malheureux enfants des dévoyées parties en Syrie et qui croupissent dans des conditions terribles dans des camps et que la mère-patrie se refuse de recevoir à l’encontre du droit, suite à des calculs électoralistes sordides. Laïc, le petit Français le devient normalement à travers l’école du même nom. Jusque dans les années 1970, la laïcité hexagonale ne posait plus de gros problèmes à l’intérieur des frontières et le monde extérieur s’en accommodait comme nous nous accommodions du fait que les Saoudiens soient salafistes, les Anglo-saxons majoritairement protestants et les Birmans, bouddhistes. Le chacun chez soi était en quelque sorte le secret d’une tolérance des intolérances… En fait, c’est l’immigration dans le contexte de la crise de l’intégration à la française avec la fin des Trente Glorieuses et l’émergence de l’(im)mondialisation libérale qui a fait resurgir la contestation de la laïcité sous une forme nouvelle. Les conflits, tant à l’intérieur de la société française que dans ses rapports avec le reste du monde, naissent de l’impossibilité de maintenir le lien antérieur entre laïcité et identité. Le « chacun chez soi » a volé en éclat. Que nous le voulions ou non, la France est devenue une société multiculturelle et son identité n’est plus seulement chrétienne et moins encore mythiquement gauloise ; et même si des remparts surgissent un peu partout pour protéger un empire monde des nouveaux barbares, ceux-ci sont désormais en son sein ; nous vivons dans un village unique traversé de conflits. Le résultat est qu’il existe même désormais des « Français malgré eux »[note]. À la rhétorique le plus souvent de gauche sur l’enrichissement incontestable que constituerait l’apport de la diversité et l’émergence d’une identité plurielle, s’oppose le rejet viscéral et compréhensible de l’altération d’une mythique identité immuable ou plus simplement la répugnance à cohabiter avec un autre qui, de son côté, ne peut ou ne veut s’assimiler pleinement. On glisse ainsi facilement à une guerre des identités.
Cette immigration, bienvenue pour le monde des affaires, puisque permettant de recourir à du travail sous-payé et à faire pression sur le niveau des salaires, est mal acceptée par des couches de plus en plus larges de la population, et pas seulement à cause de la concurrence sur l’emploi. Pourtant, nos sociétés sont largement responsables du phénomène du fait de la colonisation, du pillage des ressources naturelles et des terres (land grabbing) et de l’impérialisme sous toutes ses formes. Les récents accords de pêche de l’UE avec le gouvernement sénégalais, par exemple, obtenus par pression et corruption, ruinent les piroguiers de la petite côte et poussent les jeunes à risquer leur vie pour tenter de rejoindre l’Europe qui les rejette. Cette immigration, mal gérée par les pays d’accueil dont les économies ne peuvent plus l’intégrer, accroît la xénophobie et le racisme latent, attisés par des politiciens démagogues, et engendre une guerre des pauvres avec un repli identitaire des deux côtés : nationalisme /populisme versus Islamisme/terrorisme.
La querelle suscitée par les propos du ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer sur un prétendu islamo-gauchisme répandu dans l’Université française, relancée et amplifiée par les interventions médiatiques de la ministre des Universités, Frédérique Vidal, illustre la différence des positions. Elle permet de proposer sur la laïcité une analyse cohérente avec le projet de la décroissance. Le refus de céder à la « fureur universaliste » mène alors inévitablement à un pluriversalisme. La sortie de la société de croissance n’étant pas une alternative, mais une matrice d’alternatives au productivisme/consumérisme dominant, elle est fondamentalement plurielle. Une fois libéré de la chape de plomb de l’impérialisme économique, de l’emprise de la pensée unique et de l’uniformisation planétaire, l’espace peut se rouvrir à la diversité culturelle, c’est-à-dire à une démocratie des cultures.
Le pluriversalisme, dans la conception de Raimon Panikkar[note] dénonce la pensée unique de l’uni-versum (un seul côté, tourné vers l’un) et plaide pour un « pluri-versum », un monde pluriel et même pluraliste[note]. Pour séduisant qu’il soit, tout projet universaliste, s’agit-il même d’une internationale décroissante, se heurte au théorème de Gödel. S’il est vrai qu’« il n’y a pas d’ensemble de tous les ensembles », il ne peut y avoir une culture de toutes les cultures. Panikkar est très clair sur ce point. « Quand je m’oppose à un gouvernement mondial, précise-t-il, je ne veux pas aller contre une harmonie universelle ou contre une forme de communication entre les hommes. Je reconnais que l’idée de gouvernement mondial est fantastique et je comprends que celui qui la soutient ne veut pas être le président suprême de l’humanité, mais désire l’harmonie, la paix, la compréhension entre les peuples et voudrait peut-être supprimer comme moi l’État souverain[note] ». Pour étrange que cela puisse paraître, l’idée de commune humanité sur laquelle on pourrait construire d’emblée un ordre mondial n’est une évidence que pour la culture occidentale. Elle ne peut donc être qu’une proposition à mettre sur la table et à débattre avec ceux qui pensent que l’humanité s’arrête aux frontières du territoire tribal. « Il existe assurément, nous dit Panikkar, des invariants humains. Tout homme mange, dort, se promène, parle, établit des relations, pense… Mais le mode selon lequel chacun de ces invariants humains se vit et s’expérimente dans chaque culture est distinct et distinctif dans chaque cas »[note]. En conséquence, il n’y a pas d’universaux culturels donnés. La décroissance, pas plus que la laïcité, ne peut donc faire pleinement sens en dehors de la culture occidentale[note]. Pour Panikkar, sous leur forme actuelle, les droits de l’homme ne sont pas un symbole susceptible de recevoir une adhésion universelle : « Les droits de l’homme sont une des fenêtres à travers lesquelles une culture particulière se donne la vision d’un ordre humain juste pour les individus qui y participent ». La Déclaration de 1948 n’est pas issue d’un véritable dialogue, mais repose sur une conception du monde et des valeurs spécifiques à l’Occident. Or, selon Panikkar, « Il n’y a pas de valeurs qui soient transcendantes à la pluralité des cultures, pour la simple raison qu’une valeur n’existe comme telle que dans un contexte culturel donné ». Cela vaut encore plus pour la laïcité à la française qui ne fait pas sens en dehors de l’hexagone.
Est-ce à dire que nous sommes condamnés à un solipsisme culturel et que le dialogue et la coordination entre les diverses humanités culturelles est impossible, non plus que leur métissage ? Pas nécessairement, et fort heureusement. Il existe, en effet, selon Panikkar, dans chaque culture des « analogies fonctionnelles existentielles » qui rendent la traduction et l’échange possible jusqu’à un certain point, ce sont les « équivalents homéomorphiques ». « Les équivalents homéomorphiques, écrit-il, ne sont pas de simples traductions littérales, pas plus qu’ils ne traduisent simplement le rôle que prétend jouer le mot originel, mais ils visent une fonction équivalente (analogue) au rôle supposé (de ce qui est en débat : droits de l’homme, laïcité, décroissance, etc.). Il s’agit donc d’un équivalent non pas conceptuel, mais fonctionnel, à savoir d’une analogie au troisième degré. On ne recherche pas la même fonction, mais la fonction équivalente à celle qu’exerce la notion originelle dans la cosmovision correspondante[note]». Ainsi, il semble bien que chaque culture ait produit une certaine vision de la dignité humaine comme un horizon de sens sur ce que serait un monde idéal. De tels équivalents en ce qui concerne la décroissance ne manquent pas ; il y en a certainement pour la laïcité. Cela rend possible le dialogue interculturel et la critique transculturelle. « Une fécondation mutuelle des cultures, reconnaît Panikkar, est un impératif humain de notre époque ». Toutefois, précise-t-il, une telle fécondation ne peut résulter que d’un « dialogue dialogal ». Ce dialogue dialogal permet aussi l’inter-acculturation, soit le métissage culturel, mais à la différence de la déculturation provoquée par l’occidentalisation, chaque culture enrichie par les apports de l’autre conserve son identité à travers les échanges.
Que devient alors la possibilité du blasphème et des caricatures dans un village mondial pluri-ethnique ? Depuis les fatwa condamnant l’écrivain Salman Rushdie, la question se pose de façon dramatique. Si une coexistence pacifique entre les cultures est possible — ce dont on peut douter —, chacun doit faire le sacrifice de certaines choses qu’il considère comme un droit non négociable pour se concilier l’autre. Ce que le président Macron qui veut « moderniser » les pays musulmans ne comprend apparemment pas. Comment alors faire face à la menace qui pèse sur l’habitabilité future de la Terre ? Ce qui est nécessaire, c’est qu’il y ait un minimum d’espace de dialogue entre des cultures très diverses. Donc il ne s’agit pas d’imposer aux autres notre tolérance, ce qui serait encore de l’anthropophagie symbolique, ni de tomber non plus dans un anti-universalisme et un anti-occidentalisme radical, fondant un autre racisme anti-raciste comme certaines positions décolonialistes.
Gandhi, qui avait beaucoup réfléchi au problème de la coexistence pacifique des cultures — l’Inde, dont il voulait à tout prix éviter la partition étant profondément divisée entre hindouistes et musulmans, et de plus dominée par des Anglais chrétiens — nous offre peut-être une voie de sortie. Il souhaitait que tous, y compris les anciens colonisateurs, puissent cohabiter en bonne entente dans une Inde ayant retrouvé son indépendance. Il disait que les Anglais pourraient rester en Inde, mais qu’ils devraient renoncer à tuer les vaches par respect pour les hindouistes, et à manger du porc, par respect pour les musulmans. Le fait que les Anglais soient partis et qu’il ait été assassiné par des hindouistes fanatiques, parce qu’il tentait désespérément de mettre fin aux massacres entre hindouistes et musulmans, augure mal de la réussite du dialogue interculturel, à moins de conditions particulières qui la rendent concevable et qu’il conviendrait donc de créer.
À la vérité, même si la voie qu’il traçait est la seule possible pour « s’opposer sans se massacrer » dans une société plurielle, je ne suis pas sûr moi-même d’être prêt à renoncer à manger du porc ou du bœuf… Cela signifie que très vraisemblablement tout projet universaliste d’une société-monde, ou même d’un état multiculturel, est voué à l’échec et ne peut aboutir qu’à la guerre de tous contre tous que nous commençons déjà à connaitre. Est-ce à dire qu’il faille pour autant désespérer de l’humanité ? Pas nécessairement. Il existe une voie étroite de coexistence pacifique dans la construction d’un monde pluriversaliste. Cela passe d’abord par la démondialisation et le retour à un œkoumène comme mosaïque de sociétés et de cultures autonomes, chacune ayant une fenêtre ouverte sur les autres, mais sans être exposée à tous les vents. Cette démondialisation, prônée par la décroissance, n’est pas le repli agressif et xénophobe de certains populismes identitaires, mais au contraire la condition d’épanouissement pacifié de sociétés différentes, mais égales. La mondialisation, étant une dysociété, ne pouvant mener qu’à la guerre des identités au niveau local et à la guerre de tous contre tous au niveau global, il s’agit de reconstruire des sociétés, ou des organisations sociales en tenant lieu. Le nécessaire dialogue entre ces entités de statut divers, pour trouver des compromis, toujours provisoires, mais permettant tout de même de s’opposer sans se massacrer, devrait se faire à partir de la recherche d’équivalents homéomorphiques.
Serge Latouche, Professeur émérite d’économie à l’Université d’Orsay, objecteur de croissance


