Retourner dans l’humus… des racines à la cime des arbres :
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Retourner dans l’humus… des racines à la cime des arbres :

Retourner dans l’humus… des racines à la cime des arbres[note] :

Ce n’est pas en améliorant la bougie qu’on a inventé l’ampoule électrique. C’est en lâchant un système contre-nature que nous réintégrerons l’Humus.

Pour que hommes et nature se donnent un jour librement la main, ayons le courage de regarder la réalité en face. Or les lobbies du funéraire ont récemment enfilé un costume à la fois séduisant et vide de sens : le costume du « greenwashing ». Le greenwashing ou écoblanchiment, c’est un peu comme un beau coup de peinture qui masque les fissures d’une bâtisse en décomposition : ça brille et ça fait vendre… 

Dans les cimetières belges, la révolution verte consiste à ne plus utiliser de glyphosate pour se débarrasser des mauvaises herbes. Tout va très bien, Madame la Marquise, tout va très bien, tout va très bien ! Une prairie couvre désormais les allées, les espaces entre les monuments sont enherbées et les parties horizontales de nombreuses tombes sont parées de fleurs[note]. Pourtant, il faut, il faut que l’on vous dise : les fleurs sont des joyaux que l’on alchimise… Elles constituent une des cultures les plus polluantes[note]. Quant aux cercueils, on déplore un tout petit rien, un incident, une bêtise : contre la pollution, ils ne font même pas office de balise ! Qu’ils soient éco-cercueils, en osier, en canne à sucre, en carton, issus du commerce équitable, tissés, en laine ou troqués pour une chemise, cela ne change strictement rien : à deux mètres de profondeur, les matières même biodégradables ne se décomposent pas ! Et si jamais une fleur pousse au-dessus d’une tombe, ce n’est pas grâce au corps du défunt mais malgré lui… 

En Wallonie, aucune inquiétude ne semble flotter dans le ciel des Pouvoirs locaux. Nos politiciens, poussés par Monsieur « Cimetières », Xavier Deflorenne, semblent entonner à l’envi Tout va très bien, Madame la Marquise, tout va très bien, tout va très bien ! Les cimetières sont plus verts et la Wallonie a même permis d’utiliser des cercueils en carton, en osier ou en bois non traités, voire simplement des linceuls. 

Pourtant, il faut, il faut que l’on vous dise, on déplore un tout petit rien, un incident, une bêtise : Putrécine et Cadavérine sont toujours de mise. Compte tenu du manque de place et de la peur de la propagation des maladies, l’enterrement des défunts se fait à deux mètres de profondeur minimum. Là, il n’y a ni humidité idéale, ni air, ni bon rapport carbone/azote pour que puissent vivre les humuseurs, tous ces micro-organismes des tout premiers centimètres du sol capables de recycler harmonieusement les dépouilles mortelles. 

Pour les politiciens seuls deux problèmes existent : la pollution due au glyphosate et la trop lourde pénibilité du travail des fossoyeurs qui reçoivent en pleine figure les jus de putréfaction retenus par les gaines étanches, lorsqu’ils procèdent aux exhumations. Monsieur Cimetières a deux solutions. La première est le retour au monde d’avant : sans glyphosate et avec des cercueils « perméables ». Ainsi le dessus semble écologique et le dessous n’est plus qu’un tas d’os. Tout va très bien, Madame la Marquise, tout va très bien, tout va très bien ! Pourtant, il faut, il faut que l’on vous dise : tant que nous enterrerons nos chers défunts, leur corps sera toujours en putréfaction, les nappes phréatiques aux abords des cimetières subiront toujours la pollution chimique due aux médicaments, aux pesticides, aux engrais chimiques et autres dont les corps sont actuellement gorgés. La seconde solution est l’incitation à passer aux fours crématoires. Tout va très bien, Madame la Marquise ! 

Retenons l’envie d’embellir la mort : elle a porté des initiatives de greenwashing qui ouvriront peut-être des portes et des esprits vers un futur plus prometteur… 

Une de ces offres est le costume champignons de la scientifique sud-coréenne Jae Rhim Lee[note] : elle s’est appuyée sur la capacité avérée des champignons à scinder les chaînes moléculaires des matières organiques et des substances toxiques. 

Le hic, c’est qu’aucun d’eux ne vivra ni survivra jamais en l’absence d’air enterré comme il se doit ! 

Dans la même lignée, une start-up hollandaise, Loop[note] , propose un « cercueil vivant » en mycélium de champignons. Ne nous leurrons cependant pas : ce cercueil doit être enterré[note], malgré ce que semblent promettre les photos du site. Comme pour le costume champignons, il est impossible – même pour la modique somme de 1495€ – que nos amis mycéliums fassent leur travail en l’absence d’air et, en passant, d’humidité… au fond d’une tombe ! 

Une autre invention, venue d’Italie, est celle des « Capsula Mundi[note] ». C’est une sorte d’œuf en plastique biodégradable dans lequel le corps du défunt est inséré en position fœtale. La capsule est enterrée et un arbre est planté au-dessus d’elle. Les promoteurs de cette idée soutiennent que la capsule se décompose « toute seule » sous terre de la même façon que le corps. Or, tout cela n’est que science-fiction, rien ne se décompose à six pieds sous terre ! À nouveau, si l’arbre arrive à grandir ce n’est pas grâce à la dépouille humaine mais plutôt malgré elle… 

Que se passe-t-il au niveau des crématoriums ? Là, le green washing prend souvent la forme d’urnes biodégradables. Malheureusement, au stade de l’urne, le « mal » est déjà fait : les fumées toxiques dansent au-dessus de la tête des familles qui vivent à proximité des crématoriums[note]. Parmi les propositions « écologiques », il y a des terrains boisés du souvenir : les familles endeuillées y choisissent un arbre au pied duquel elles enterrent l’urne biodégradable ou elles répandent les cendres de leur cher défunt. L’affectation de l’arbre coûte la bagatelle de 1000€… pour cinq ans[note]. Les familles ont l’impression que ce sont les cendres qui font pousser l’arbre alors que l’arbre pousse non pas grâce aux cendres mais malgré elles. Encore de la poudre aux yeux ! 

Ces idées, malgré leur absurdité pratique, ont un grand intérêt : elles nous montrent que la préoccupation écologique fait battre de nombreux cœurs et agite de nombreux esprits. Elles sont la preuve que nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir faire pousser des arbres et à ne plus vouloir polluer une fois que la vie nous aura quittés. 

Nous assistons également à l’éclosion de nouvelles propositions soi-disant « éco-responsables ». L’une d’elles est la promession. C’est un procédé développé en Suède qui consiste à plonger le corps du défunt dans de l’azote liquide à -196oC. Le corps est alors fragilisé à un point tel qu’il suffit de le secouer pour l’émietter. Ce procédé a l’avantage de permettre de récupérer les amalgames dentaires (et les prothèses) et d’éviter la diffusion de mercure cancérigène dans l’air. Les matières organiques sont lyophilisées et compressées[note] pour être enterrées à 60 cm ou plus, c’est-à-dire hors de portée des humuseurs. 

Une autre divagation est l’aquamation[note], également appelée « hydrolyse alcaline » ou « bio-crémation ». Elle a été brevetée aux États-Unis pour le traitement des os et des déchets animaux. Belle référence ! Le corps est plongé pendant plusieurs heures dans une sorte de casserole à pression qui contient une solution alcaline. Cette « cuisson »produit un liquide brunâtre. Les os sont passés au broyeur comme ce qui se fait pour la crémation. La soupe brune est rejetée à l’égout parce qu’il est utopique de croire que cela pourrait servir d’engrais pour les cultures. Cette méthode rappelle étrangement les procédés de la Mafia qui se débarrassait des corps en les plongeant dans une baignoire remplie de soude caustique… Elle offre néanmoins un avantage : elle consomme moins que l’incinération. 

En Belgique ni l’aquamation ni la promession ne sont légales. Elles n’ont par ailleurs jamais fait l’objet de pétitions citoyennes et n’ont jamais été soutenues par une quelconque démarche démocratique. Ces procédés ne font rêver personne. Cui prodest ? Aux plannings des fours crématoires qui ont besoin d’être désengorgés car ils ont été spécialement sollicités récemment pour éviter tout risque de contagion. 

L’aquamation est intéressante pour les crématoriums car ils pourraient l’instaurer à peu de frais et rentabiliser leurs infrastructures d’accueil des proches, de catering, de broyage d’os notamment. Il leur suffirait d’ajouter une pièce pour réaliser l’aquamation et faire croire que Tout va très bien Madame la Marquise… dans les crématoriums. 

Terminons notre petit tour du funéraire par Recompose[note]. C’est la technique qui se rapproche le plus de l’Humusation, dans une version extrêmement « high tech ». Le corps du défunt est déposé dans un cylindre rotatif, muni d’un crochet pétrisseur et rempli de matière végétale, dans lequel de l’air humide à 50°C est injecté en permanence. Le processus dure environ un mois. Attention, le compost qui en résulte n’est pas stable, le carbone du corps a subi une sorte de combustion lente et s’est en partie volatilisé en CO2. Or le but de l’humusation est de refaire de l’humus et de remettre du carbone en surface des sols. 

En dehors de Recompose, toutes ces nouvelles techniques sorties de l’imaginaire humain n’ont aucun écho dans le monde animal. Ce sont des élucubrations destinées à flatter le portefeuille des intéressés et qui ne font absolument pas appel aux forces vives que la Nature a mises en place pour se régénérer. 

Restons positifs. Nous voyons clairement que certaines personnes tentent d’améliorer la situation et qu’il y a un réel intérêt pour des pratiques écologiques. 

Aujourd’hui, nous restons, en Belgique, devant ce choix cornélien : polluer l’air et l’eau ou polluer la terre et l’eau. La seule façon de changer les choses, c’est de ne plus incinérer ni d’enterrer les corps mais de les humuser. 

Recompose apporte une belle lueur d’espoir. Avec sa légalisation aux États-Unis, elle devrait en toute logique amener nos politiciens à octroyer, sans plus tarder, l’autorisation et le financement public de tests scientifiques, en Wallonie ou à Bruxelles, pour la mise en humusation de quelques dépouilles d’humains consentants afin de valider le « process » de la Fondation Métamorphose[note] qui permet d’obtenir environ 1,5 m3 d’humus sain et fertile par corps humusé. Les auteurs de ce « process » sont convaincus d’obtenir des résultats exceptionnels : l’humus issu d’une seule dépouille sera capable de rendre auto-fertile l’espace pour faire pousser une centaine d’arbres ; la mise en humusation permettra de diminuer de 5 % l’empreinte écologique globale d’une vie au lieu de l’augmenter encore de 5 à 10 % avec les pratiques actuelles. 

Nous ne voulons plus choisir entre la tombe et le four. Libérons-nous de ce diktat et suivons notre cœur qui ne demande que d’adopter l’idée de diplomatie avec le vivant et de nous reconnecter à l’intelligence de la nature. Humusons-nous ! 

La suite ? Rendez-vous au prochain numéro… 

Sandrine Wilson, ambassadrice pour l’humusation 

Barbara Previtali