
Ils sont très peu nombreux, ceux qui ont entendu parler des projets LOHAFEX ou SPICE. Et c’est normal. La presse en a très peu, voire pas du tout parlé, sans doute pour ne pas provoquer une réflexion pourtant bien utile sur la géo-ingénierie et sur ce qu’elle implique.
LOHAFEX est le projet d’une équipe germano-indienne de scientifiques visant à tester une technique de fertilisation des océans par apport de particules de fer (LOHA= fer en hindi ; fex = fertilization experiment) ; en 2009, les gouvernements allemand et indien ont donné leur autorisation pour une mission qui s’est déroulée entre le 7 janvier et le 17 mars 2009. Elle a consisté à noyer dans les eaux de l’océan Atlantique austral 6 tonnes de fines particules de fer sur une surface de l’ordre de 300 km2. L’objectif était de montrer qu’il était possible de stimuler la production de phytoplancton et ainsi d’accroître massivement la séquestration du CO2. La généralisation de cette pratique, espéraient ses initiateurs, pourrait ainsi contribuer massivement à limiter le réchauffement climatique. Outre que les premiers résultats de l’expérience se sont révélés décevants, elle a provoqué une levée de boucliers des associations écologistes et la réprobation des responsables de la Convention sur la diversité biologique qui ont jugé que ce type d’expérience viole ladite convention et le moratoire sur la géo-ingénierie adopté en son sein.
SPICE est le projet, finalement avorté, issu d’une réflexion transdisciplinaire initiée au Royaume-Uni par trois des sept Conseils de recherche. Le projet visait à tester en plein air l’injection d’aérosols stratosphériques (SPICE est l’acronyme de Stratospheric Particle Injection for Climate Engineering). Il était appuyé par quatre universités, plusieurs ministères et l’entreprise privée Marshall Aerospace.
Après la conférence de presse marquant le lancement du projet, en 2011 la réaction populaire ne se fit pas attendre. Une avalanche de protestations déferla sur ses promoteurs. En avril 2012, l’expérience fut définitivement annulée.
LA GÉO-INGÉNIERIE : DE QUOI S’AGIT-IL ?
Il n’est pas seulement question d’ensemencer les océans ou de réduire l’ensoleillement. La géo-ingénierie consiste en un ensemble de larges techniques de manipulation des écosystèmes planétaires visant à les adapter à la dynamique industrialiste et technologiste en cours. En fait, comme l’expriment avec brio les auteurs du rapport « La grande fraude climatique » [note] , la géo-ingénierie vise à confier à une élite auto-proclamée de géo-ingénieries la mission de transformer la planète en un cyborg actionné par eux, leur confiant de facto la gestion du monde.
Car la géo-ingénierie n’est pas l’invention des climatologues mais bien d’ingénieurs. Afin de mettre au point des outils suffisamment puissants pour avoir un impact réel sur le climat, les géo-ingénieries se doivent d’ignorer ou de minimiser la complexité des écosystèmes vivants et interconnectés qu’ils veulent modifier.
Les docteurs Folamour du climat, même s’ils se sont faits plutôt discrets depuis les déboires vécus par les initiateurs de SPICE et de LOHAFEX, n’ont pas désarmé.
De nombreuses études ont été entreprises et menées à terme au cours de ces dernières années. Le physicien canadien David Keith, attaché à l’Université Harvard, est la figure de proue mondiale des géo-ingénieries. Il n’a cessé de proposer des projets visant à déployer à grande échelle des techniques de gestion du rayonnement solaire et a obtenu pour financer ses travaux le soutien de plusieurs milliardaires bien connus comme Richard Branson et l’omniprésent Bill Gates, lequel y a consacré, bien entendu pour le bien de l’humanité, plusieurs millions de dollars.
Parmi ces projets, il en est un qui s’est frayé un chemin discrètement pendant que nous sommes tous obnubilés par la peur d’un vilain virus. Il s’agit de SCOPEX (pour Stratospheric Controlled Perturbation Experiment), un projet qui est appelé à faire ses premiers pas en ce mois de juin 2021. Le projet consiste à pulvériser de la poussière de carbonate de calcium (Ca CO3) dans la haute atmosphère de manière à atténuer le réchauffement climatique. Le premier pas consiste à lancer un ballon transportant du matériel d’analyse scientifique à 20 km de haut. Le lancement doit avoir lieu près de la ville de Kiruna en Suède grâce à la collaboration de la Swedish Space Corporation. Le second pas prévoit de libérer de petites quantités de carbonate de calcium pour tester les réactions atmosphériques et ouvrir la voie à une expérience de grande ampleur d’ici la fin de l’année 2022.
Bien sûr, à ce stade, il ne s’agit encore que d’expérience à relativement petite échelle. Mais, il s’agit surtout d’obtenir la caution d’organisations scientifiques représentatives pour que les expériences de gestion du rayonnement solaire soient légitimées aux yeux des responsables politiques et de l’opinion publique. Il ne faut pas se voiler la face. L’accord de Paris en 2015 a créé l’illusion qu’une volonté politique commune était née pour lutter contre le dérèglement climatique.
Les faits sont là pour montrer que les pays industrialisés ont surtout obtenu grâce à cet accord un répit bien venu pour reporter toute action concrète. Cinq ans plus tard, on ne peut pas constater un fléchissement dans les émissions globales de gaz à effet de serre. On en est toujours au stade des déclarations d’intention agrémentées d’engagements pour le long terme, tout en évitant d’amorcer la moindre remise en cause des choix du passé.
Tout se met en place pour faire admettre l’idée que la géo-ingénierie nous offrira une palette d’outils dont on ne pourra à terme se passer si on veut vraiment limiter les dégâts du dérèglement climatique. En effet, l’atout principal de la géo-ingénierie réside bien dans le fait qu’elle s’inscrit dans la dynamique actuelle. Grâce à l’innovation technologique, on va pouvoir atténuer les méfaits des technologies héritées du siècle dernier tout en les améliorant et surtout sans renoncer à la frénésie productiviste et consumériste qu’elles ont permise.
LE RÔLE DOUTEUX DU GIEC
Dès 2011, le GIEC ( Groupe intergouvernemental d’étude du climat) , a fait preuve d’une grande ambition à propos de la géo-ingénierie. À cette époque, il confiait à un groupe d’experts, parmi lesquels nombre de scientifiques impliqués dans la recherche sur la géo-ingénierie le soin d’évaluer le potentiel des techniques de géo-ingénierie !
Dans son 5ème rapport d’évaluation, en 2014, le GIEC développait le concept d’émissions négatives de CO2, qui implique la mise en œuvre de technologies futures capables de retirer massivement du CO2 de l’atmosphère. Ainsi, grâce aux travaux réalisés ou sponsorisés par les groupes pétroliers, les bioénergies avec captage et stockage du CO2 (BECSC) sont-elles clairement prises en compte dans la plupart des scénarios du GIEC qui permettent de limiter le réchauffement planétaire à 2°C, en retirant du CO2 de l’atmosphère.
Le GIEC se dit fortement convaincu que le déploiement à vaste échelle de la BECSC sera un jour nécessaire, alors qu’il admet en même temps le caractère probablement non viable de cette technologie et les risques et incertitudes qu’elle comporte !
Son 6ème rapport d’évaluation est attendu au plus tard en 2022. Selon l’ONG nord-américaine ETC Group, qui a analysé la version préliminaire de ce rapport, la géo-ingénierie y apparaît de plus en plus clairement dans les moyens d’adaptation et d’atténuation possibles.
Le nouveau rapport du GIEC discutera en long et en large de la plupart des techniques de géo-ingénierie existantes. Il faut y voir l’influence exercée par l’industrie du pétrole et l’industrie militaire.
L’actuel président du GIEC lui-même, un économiste, ancien d’EXXON, considère que la géo-ingénierie doit être prise en compte. Il s’agira d’être vigilants lors de la publication officielle de ce 6ème rapport du GIEC et impulser au niveau international un vaste débat démocratique où devront être mises en avant les impacts inacceptables pour l’humanité de choix inspirés par des ingénieurs mégalomanes et soutenus par des milliardaires assoiffés de pouvoir.
Paul Lannoye, Membre fondateur du Grappe, Docteur en sciences physiques


