La décroissance a 20 ans. Le projet a pris forme en France, entre un numéro dédié de la revue Silence en février 2002, le colloque de La Ligne d’horizon à l’UNESCO « Défaire le développement, refaire le monde » en avril, celui de Casseurs de pub à Lyon en septembre sur la décroissance, suivi du lancement du journal éponyme. Après un démarrage en fanfare, en partie due à la curiosité des médias et à la canicule de l’été 2003, le mouvement a connu une éclipse médiatique, tout en poursuivant son chemin de façon souterraine, en particulier au-delà de l’hexagone. La pandémie et l’urgence climatique aidant, la décroissance a refait surface ces derniers temps et s’est invitée dans le débat politique français en vue des élections présidentielles de 2022. Revendiquée pour la première fois par une candidate, aux primaires des écologistes, elle constitue désormais une proposition face à laquelle tous les responsables politiques sont forcés de se situer, ne serait-ce que pour rejeter avec horreur ou mépris un projet par ailleurs largement méconnu dans sa portée. Le président Macron lui-même y a fait référence à plusieurs reprises. D’abord, en assimilant les « objecteurs de croissance » aux Amish, puis dans sa campagne électorale en se revendiquant « en même temps » pour la croissance et pour la décroissance, enfin en déclarant à Marseille, 16 avril 2022 : « Je veux être clair avec vous, je ne crois pas en la décroissance, au contraire […] il nous faut produire et travailler davantage […] Les avions sans émission “ zéro carbone ”, les trains à hydrogène, la voiture électrique produite en France, les éoliennes en mer produites en France, les mini réacteurs [nucléaires] et tant et tant d’autres solutions ». L’exemple des Amish, repoussoirs de Macron, est intéressant à méditer, non pas, bien sûr, pour en faire une imitation servile, mais pour réfuter les objections concernant le supposé « irréalisme » du projet de la décroissance, puisque cette communauté protestante, tout en refusant de nombreux aspects de la modernité, fait preuve d’une belle résilience et d’une incontestable réussite économique.
Faire le bilan de 20 ans de décroissance, c’est prendre acte de l’avancée de l’idée dans la société et des initiatives de mise en œuvre du projet d’une société « écocompatible » dans les pratiques, ce qui en constitue l’actif. Mais c’est aussi rendre compte du passif. Cela concerne non pas tant le fait que le projet n’ait pas abouti globalement que l’examen des diverses stratégies de neutralisation, voire des tentatives de récupération, cela afin de mieux apprécier où nous en sommes.
LA PERCÉE THÉORIQUE ET LES AVANCÉES PRATIQUES
L’émergence médiatique du projet résulte largement de la diffusion dans les journaux, revues et livres publiés tant en France qu’à l’étranger. Outre le français La décroissance et ses comparses belges, Kairos, et suisse, Moins !, on ne compte plus les publications, réseaux et sites qui font écho à tout ou partie des idées de la décroissance. Même si Entropia, la savante revue d’étude théorique et politique de la décroissance, a dû arrêter sa parution en 2015, la décroissance, sous le vocable globish discutable de degrowth, est devenue un sujet d’étude universitaire au niveau international[note].
On pourrait d’ailleurs s’étonner que le mouvement des objecteurs de croissance ne se soit d’ailleurs pas directement impliqué plus dans le débat sur les commons (les biens communs) qui a mis en effervescence le monde alternatif et certains économistes, suite à l’attribution d’un prix dit « Nobel » à Elinor Ostrom en 2009. La décroissance, en effet, prône la démarchandisation de la nature et du social, et cela concerne donc indirectement, mais fortement, les biens communs (eau, air, terre, environnement, espaces urbains, espaces verts, paysages, éducation, culture, etc.) et va même au-delà en préconisant de revivifier l’esprit du don à travers la convivialité, de développer les biens relationnels (connaissance, amitiés, soins ou care, agapè) ou encore de favoriser la gratuité. La raison première de cette absence en est sans doute que le débat sur la tragédie des commons, lancé par l’article éponyme fameux de Garrett Hardin, s’est déroulé à l’intérieur de la sphère économique et que la décroissance ne se propose rien de moins que de « sortir de l’économie[note] ».
Toutefois, il faut bien reconnaître que l’émergence du grand récit d’émancipation par l’alternative décroissante a du mal à s’imposer. Non pas qu’une société d’abondance frugale ou de prospérité sans croissance ne soit pas séduisante, ni bien argumentée, contrairement à ce que disent ses détracteurs, mais plus simplement parce que l’appétence de l’utopie concrète ne peut naître sans une désintoxication du système dominant, autrement dit une décolonisation de l’imaginaire. C’est un peu comme les deux lames du rasoir super Gilette G2 de la pub « la première dresse le poil, la seconde le coupe », à savoir : le grand récit suscite une adhésion intellectuelle et sentimentale et le choc de la venue du danger prévisible ou de la catastrophe annoncée provoque le passage à l’action. Au niveau des pratiques, les choses ont certes changé, même si c’est loin d’être suffisant. La pandémie qui a éclaté en 2019 a illustré une nouvelle fois et massivement toute la fragilité de la puissance ; elle nous a fait toucher du doigt ce que pourrait être cet effondrement de la société de croissance et une gestion autoritaire, voire totalitaire du monde d’après. « Quel gouvernement, s’interrogeait Yves Cochet en 2002, oserait interdire les vols inférieurs à 500km, ce qui diminuerait de 40% leur nombre, tout en offrant un réseau ferroviaire alternatif de bonne qualité, ou bien imposer une taxe de 50€ sur chaque billet pour abonder un fonds destiné à lutter contre le changement climatique ? ». Sur ce point, les choses ont évolué ; le péril se rapprochant, on voit désormais à la suite de la jeune Greta Thunberg des cortèges impressionnants réclamer des mesures radicales contre le changement climatique, même si les décisions concrètes pour aller dans le bon sens restent timides.
Ces dernières années, par exemple, la production de déchets en France a légèrement baissé (de 6,5% entre 2007 et 2017 selon les chiffres de l’Ademe), mais en 2018 on produisait encore plus de 342 millions de tonnes de déchets, soit un peu plus de 5 tonnes par habitant. On peut mettre aussi à l’actif de la mouvance écologiste et décroissante en France de nombreuses initiatives individuelles et collectives et quelques victoires comme l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes ou de l’exploitation d’une mine d’or en Guyane. Enfin, pour faire bonne mesure, on peut signaler les liens que la décroissance entretient sous le signe de l’escargot avec deux initiatives concrètes de transformation du monde : la révolution néo-zapatiste et le mouvement Slow Food. Bien que le caracol des cultures mésoaméricaines précolombiennes ne soit pas tout à fait notre escargot et que les raisons de son choix comme symbole soient différentes pour la décroissance, Slow Food et néo-zapatistes, le rapprochement de ces trois mouvements entretenant d’évidentes complicités et complémentarités est heureux et constitue bien un symbole de convergence. Néanmoins, tout cela reste encore très insuffisant au regard du passif. Au mieux la dégradation a été freinée, et quelques fois arrêtée, mais la situation dans l’ensemble continue de se dégrader.
LIMITES ET ÉCHECS EN THÉORIE ET EN PRATIQUE
Si l’actualité récente n’a pas porté atteinte à l’analyse faite lors du lancement de la décroissance, on a le sentiment étrange que rien n’a vraiment bougé et, qu’au niveau du discours dominant on fait du surplace, voire même parfois que l’on a reculé. Il suffit de remplacer développement durable par croissance verte, de changer quelques noms propres, mettre Macron à la place de Chirac, Trump au lieu de Bush, illustrer les relances par l’investissement dans le numérique plutôt que dans les autoroutes et ripoliner les références bibliographiques par des parutions plus récentes qui confirment, pour la plupart, le diagnostic antérieur. Beaucoup de bons livres ont été oubliés ou ne sont jamais sortis de la confidentialité, bien que les analyses qu’ils contiennent restent d’une étonnante actualité et ont souvent été reprises sans être citées par de nouveaux auteurs au succès tout aussi éphémère… Pour qui a vécu les années 1970 et a conservé la mémoire, à écouter les discours de la plupart des responsables politiques et des économistes, on a l’impression d’entendre un vieux disque rayé.
La percée relative de la décroissance dans le monde intellectuel n’est de plus pas toujours exempte d’ambiguïté. Depuis qu’en raison de cette notoriété la décroissance est entrée dans l’Université sous son nom transnational de degrowth et fait l’objet de thèses savantes, des économistes obsessionnels voulant se recycler dans la décroissance tentent de nous proposer de beaux modèles économétriques d’articulation entre l’économie capitaliste/productiviste en régression et l’anti-économie conviviale en expansion. La radicalité du projet originel perd ainsi beaucoup de son potentiel et de l’incitation militante, au profit d’ambitions carriéristes.
Par ailleurs, la décroissance se heurte à des attaques en règle visant à la délégitimer. La stratégie de délégitimation la plus efficace consiste sans doute à la taxer d’« écologie punitive ». Cette belle trouvaille médiatique bénéficie d’un incontestable succès, comme ses compères le développement durable et la croissance verte, du fait de la répugnance au changement des habitudes. Les lobbies productivistes et consuméristes cherchent à empêcher l’adoption de toute mesure écologique remettant en question les situations profitables dommageables pour l’environnement en multipliant les études orientées, voire en falsifiant carrément les données. Si toute remise en question des modes de vie et des habitudes impliquant la réduction de certaines consommations, et par conséquent la transformation de l’appareil productif, est considérée comme insupportable (« Le mode de vie des Américains n’est pas négociable », comme disait Bush père) et cela quels que soient les bénéfices en termes de bien-être et de joie de vivre que ce changement bien conçu peut apporter à terme par ailleurs, alors oui, la décroissance est une écologie punitive. Mais alors, il faut admettre qu’il n’y a pas de transition écologique réelle possible et que toute politique environnementale se limite à l’écoblanchiment (greenwashing). En revanche, les politiques écologiques minimalistes de la plupart des gouvernements qui font peser les mesures indispensables pour limiter les catastrophes sur les classes populaires, comme certaines taxations sont, elles, effectivement punitives, car ne remettant pas en cause le logiciel dominant, elles n’apportent d’autres compensations que la prolongation de la survie de la société de croissance avec ses inégalités et ses injustices.
Dans le même temps, des concepts décroissants sont récupérés et banalisés, contribuant à la neutralisation du caractère subversif du projet. Il en est ainsi de la bioéconomie, de la résilience, de l’économie circulaire, de la transition et finalement de l’effondrement. De l’impossibilité d’une croissance infinie dans un monde fini découlait, pour Nicholas Georgescu-Roegen, la nécessité de faire une bioéconomie, c’est-à-dire de penser l’économie au sein de la biosphère[note]. Le programme a été par après dévoyé pour désigner les manipulations du vivant afin de tenter de résoudre la crise écologique par une fuite en avant techniciste, sans remettre en cause la croissance. Cette seconde bioéconomie est même devenue une pièce maîtresse de l’idéologie de la croissance verte, nouvel oxymore tendant à remplacer celui défraîchi de « développement durable », et qui donne lieu aux mêmes acrobaties mystificatrices sur son contenu[note].
Ces dernières années, de la même façon, le concept de résilience, au cœur du projet des villes en transition, a été instrumentalisé par les « administrateurs du désastre », c’est-à-dire les lobbies économiques et les gouvernements à leur service, pour éviter de rompre avec le productivisme et donner l’impression de résoudre la crise écologique par une adaptation des populations, le cas échéant en les culpabilisant[note]. C’est une telle instrumentalisation qui a été menée également avec l’économie circulaire, qui est devenue la base du Green Deal, la doctrine de la Commission européenne pour affronter la crise écologique. Alors qu’en tant que dispositif ingénieux pour contrecarrer l’obsolescence programmée et le gaspillage des ressources, celle-ci avait naturellement sa place dans la mise en œuvre d’une politique de décroissance.
Surfant sur la vague des critiques du produit intérieur brut (PIB), le Président Sarkozy a lancé en février 2008 une grande opération de communication, pour couronner le tout. Dédaignant les experts français compétents ayant déjà travaillé sur ce thème, il a fait appel à deux économistes mondialisés et nobélisés, Joseph Stiglitz et Amartya Sen, pour constituer une commission et rendre un rapport sur la mesure des performances. La commission constituée de sommités économiques transnationales a travaillé en anglais et remis son rapport en septembre 2009. Évidemment, celui-ci, à grand renfort de battage médiatique, n’apporte rien de vraiment nouveau par rapport aux travaux antérieurs dont il fait la synthèse, et une fois passé le show, rien n’a substantiellement changé. Pouvait-il en être autrement ? Comment croire que la proposition d’un changement d’indicateur permettait de résoudre les problèmes ?
Enfin, une forme plus perverse de neutralisation du potentiel subversif de la décroissance a été réalisée par sa radicalisation même. La perspective d’un effondrement, en effet, était largement utilisée par les décroissants pour évoquer le destin de la société de croissance et convaincre les gens de la nécessité de construire une alternative sobre, soutenable et souhaitable. Les menaces étant nombreuses et diverses (dérèglement climatique, 6ème extinction des espèces, pandémies, etc.), l’évocation de catastrophes visait avant tout à éviter la fin de l’humanité tout en sortant de la misère du présent. Le potentiel à dessein provocateur du slogan de décroissance a été en partie éclipsé par la vogue de la collapsologie. C’est ainsi qu’on est passé dans les médias du négationnisme de la crise écologique à la mode de visions apocalyptiques, en faisant l’impasse sur un changement de système comme le prône la décroissance. Celle-ci était utopique, inutilement alarmiste et ridicule, et n’était pas à l’ordre du jour quand elle est apparue en 2002. Elle est tout aussi utopique 20 ans après, mais il est trop tard désormais pour y songer, dépassée qu’elle est par l’effondrement en cours. Elle n’est donc toujours pas à l’ordre du jour. Avant, la catastrophe possible, c’était une illusion et il convenait de ne rien faire. Maintenant, il n’y aurait plus rien à faire…

En pratique, les limites de l’aboutissement du projet sont encore plus évidentes. Si depuis 2006 certains pays ont réduit leur empreinte écologique, les chiffres n’ont malheureusement pas beaucoup changé dans l’ensemble, puisqu’en 2016, l’empreinte moyenne de l’humanité atteignait 2,75 hectares (au lieu du 1,8 souhaitable) et le « jour du dépassement » (Overshoot Day), c’est-àdire le jour de l’année qui correspond à l’épuisement des ressources renouvelables, a continué d’avancer chaque année, jusqu’en 2018, année où il tombait le 25 juillet. Après une légère baisse due au Covid-19, il semble provisoirement stabilisé autour de cette date. Les grands travaux inutiles et nuisibles sont toujours à l’ordre du jour : après le creusement des tunnels de Lötschberg 34km ouvert en 2007, Gothard 57km ouvert en 2016, sont programmés celui du Brenner 64km (horizon 2032) et le Lyon-Turin 57km prévu pour 2030. Il s’agit là de chantiers européens parmi les plus titanesques du XXIe siècle.
Les responsables, tout en déclarant vouloir réduire les émissions de gaz à effet de serre, veulent maintenir, voire en accroître encore les causes : tourisme de masse, transports aériens, agriculture productiviste. En France, en dépit d’un programme de 800 millions d’euros pour réduire de 50% entre 2009 et 2021 l’utilisation des pesticides, celle-ci a augmenté de 15% ! Si un tribunal américain a fini par condamner Monsanto à payer une forte indemnité à un utilisateur californien victime du Round-up, des sondages récents nous apprennent que la résistance aux OGM faiblit dans l’opinion ; un tribunal français a condamné la Confédération paysanne à payer une forte indemnité à Monsanto. Jusqu’à présent (2021), l’Europe a réussi à se protéger tant bien que mal des OGM de première génération, mais il semble qu’il n’en sera pas de même pour les nouveaux, plus subtils. Le lobbying de Bayer, qui entre temps a absorbé
Monsanto, reprend le même argumentaire et cela en dépit du fait que les promesses précédentes se soient révélées fallacieuses. La Commission européenne s’apprête néanmoins à les autoriser en 2023 et Macron semble bien leur donner sa bénédiction dans son plan « France 2030 »[note].
Quant aux inégalités, les récents rapports d’Oxfam sont encore plus accablants ; or, on sait que les riches polluent infiniment plus que les pauvres. En 2010, 368 personnes détenaient une richesse équivalente au revenu de la moitié de l’humanité, et 5 en 2018[note]. Le deuxième rapport sur les inégalités mondiales du World Inequality Lab (2021), qui prend en compte les inégalités de patrimoine, est encore plus accablant. Alors que les 10% supérieurs accaparent 35 % des revenus, ils possèdent entre 60 et 80 % du patrimoine. Depuis 25 ans, la part de la richesse mondiale possédée par les milliardaires a triplé. Les 1 % les plus riches ont mis la main sur 38% de l’augmentation de la richesse alors que les 50% les plus pauvres n’en captaient que 2%[note]. Les menaces sont donc loin d’être écartées. Avec le dérèglement climatique dont les effets se font de plus en plus sentir et qui aggrave encore les conflits, les contradictions et les frustrations des sociétés dites « en développement », les flux de migrants cherchant à rejoindre au prix de leur vie les pays riches s’accroissent, tandis que les frontières se ferment de plus en plus, multipliant les drames humains. L’instrumentalisation de cette « menace migratoire » par des démagogues populistes favorise une montée des partis politiques d’extrême droite qui jouent sur les peurs d’un mythique « grand remplacement », de la crainte exagérée du terrorisme islamique et de la perte de l’identité nationale.
Finalement, si le bilan de 20 ans de décroissance n’est pas déshonorant, celle-ci reste un défi en même temps qu’un pari. Un défi aux croyances les mieux installées, parce que ce slogan constitue une insupportable provocation, voire un blasphème pour les adorateurs du progrès et du développement. Un pari, presque au sens pascalien, parce que, pour nécessaire qu’elle soit, rien n’est moins sûr que la réalisation d’une société autonome, de sobriété, mais en même temps nous n’avons rien à perdre à oser en prendre le risque et tout à y gagner. Le défi mérite d’être relevé et le pari d’être tenté.
Serge Latouche, Professeur émérite d’économie à l’Université d’Orsay, objecteur de croissance.


