Un dossier sur le chômage réalisé par Paul Willems
En ce qui concerne le chômeur, ce n’est pas le discours qui est discontinu, mais la vie. Le travail. D’où l’expression fragments de vie. Fragments, dans le sens où nos idées n’ont pas forcément un rapport les unes avec les autres. Dans le sens utilisé par Roland Barthes [note]. Oui, le chômeur travaille, certes pas de manière continue toute sa vie. Et, pour cette seule raison, il paie pour les autres. Il fait les frais des difficultés d’une économie en dents de scie qui est telle que la société en a élaboré une vaste théorie particulièrement complexe et cette dernière en représente la référence ultime. Pourtant, ce n’est pas lui qui est à la base de cette organisation économique et de ses problèmes. Ce qui le caractérise, c’est le fait qu’il n’a pas droit à des lendemains assurés. On me dira qu’un petit patron qui fait faillite, non plus. Mais ce dernier a souvent de quoi se retourner. Pas le chômeur. Lorsqu’il n’a pas droit à un revenu de remplacement, ou à un salaire, il n’a plus rien. Il n’a pas non plus les moyens de changer de vie. Changer de vie, c’est un truc de riche.
Quand il a droit à un revenu de remplacement, c’est qu’il a été confronté à une cassure dans ses habitudes de vie et de travail.
Le mot consacré est licenciement. On préférera dire qu’il a « eu droit à son C4 ». Ou que son engagement professionnel a pris fin. On considère en général que ce genre de rupture suscite un choc. Mais la société n’assure pas le suivi psychologique du traumatisme subi. Il n’y a pas de récit qui tienne debout pour relater ce genre d’expérience. Et l’absence de récit pèse lourd dans les relations d’un chômeur avec le reste de la société.
« J’ai fait ci, et puis j’ai fait ça » : c’est tout ce qui lui vient à l’esprit. Il évoque vaguement une rupture, parfois plusieurs en même temps, mais c’est tout. Comment expliquer qu’entre les bouts épars d’une vie, entre ceci et cela, il n’y ait pas de rapport ? Il est presque impossible d’établir un lien. Cela ne veut pas dire qu’il s’agit d’une vie en morceaux. En principe, il s’agirait plutôt d’une vie composée de morceaux de vie, dont on peut très bien s’accommoder, en tout cas pendant un moment.
Je n’ai pas trouvé d’experts à interviewer, bien qu’il en existe.
Mais j’avais envie d’entendre dire autre chose que d’habitude de la part des grosses têtes belges. Je suis un jour tombé sur un livre qui s’intitule Tous au chômage ? J’étais ravi [note]. Enfin autre chose ! Mais son contenu n’est pas tellement différent de celui des autres. Je n’ai pas pris de dispositions pour interroger son auteur, député wallon depuis 2014. Sinon, les livres les plus techniques consacrés au chômage citent toujours les mêmes auteurs : Lazarsfeld, Schnapper, Ledrut, et quelques autres. Je ne distingue pas ici les experts, sociologues et les militants engagés de l’associatif qui font, souvent bénévolement, au moins en partie, un travail de première main pour désembourber des chômeurs ou des usagers du CPAS confrontés à ce qui répond pleinement à la définition de l’arbitraire, qui passent leur temps à décortiquer la législation sociale, ou celle du chômage, pour les autres, à en déceler les pièges, et à tenter de tirer d’affaires des allocataires sociaux qui ne s’y retrouvent pas. Ces derniers vous parleront surtout de cette législation, des règles en vigueur, des abus que commettent les divers organismes qui s’occupent des chômeurs.
Il faudrait beaucoup plus que ce dossier pour faire le tour de cet arbitraire.
Dans tous les cas, c’est du lourd, les cas sont graves : des gens qui, du jour au lendemain, ne reçoivent plus rien. Et surtout qui n’ont rien à la base. Ou qui doivent rembourser des sommes importantes, alors qu’ils tirent sur la corde. Ou des gens qui ne parviennent même pas à s’inscrire au CPAS, ou au chômage. Ces rares spécialistes font aussi un travail remarquable en passant leur temps à démentir les rumeurs nauséabondes et explications en tout genre concernant les chômeurs, les gens qui se retrouvent au chômage pendant un moment, ou au CPAS. Malgré tous les problèmes qui se posent, ils trouvent souvent une solution. Je n’ai pas voulu attirer l’attention sur eux non plus. Ils ont le nez dans le guidon. Et pour avoir la moindre chance de tirer d’affaire des allocataires sociaux, ils ont tendance parfois à reproduire certains schémas dominants qu’il s’agit d’analyser et de dénoncer avec force.
Il y a certainement un ouvrage à écrire sur leur travail, sur la vie et le sort des allocataires sociaux, et sur les institutions sociales qui contribuent parfois à les désespérer. Je n’ai pas voulu me compliquer la tâche. J’ai surtout tenté de rassembler mes propres idées sur cette vaste question du chômage.
Les romanciers non plus ne m’ont pas convaincu. À part bien sûr Kafka qui, dans Le château, a décrit comme personne les arcanes du chômage, les conséquences ultimes de la privation de travail. Beaucoup se perdent en cours de route, ou échouent à parler de leur personnage, de ce qu’ils ressentent réellement. Sauf à montrer des gens qui persistent à raisonner comme s’ils avaient un emploi, ou comme si rien n’avait changé. Dans ses Confessions d’un barjo [note], Philippe K. Dick est à mon avis un des rares écrivains à avoir décrit l’état d’esprit d’un chômeur : quelqu’un qui ne se fait aucune illusion, et qui semble en chemin vers un quelque part énigmatique. D’où l’idée de proposer aussi dans ce dossier un petit glossaire, des fragments d’idées. Des bouts de pensées notamment sur l’idéologie du travail, particulièrement difficile à comprendre.
Pour le moment, tout le système, le capitalisme, lui emboîte le pas. L’égalité est clouée au pilori. L’inégalité a tous les mérites.
En 1987, Alain Minc publie La machine égalitaire [note], où il fait carrément le procès de l’égalité. Peu après, dans La crise de l’État-providence, Pierre Rosanvallon, lui, dénonce cette crise de l’idée d’égalité, repère le début d’une sorte de renversement idéologique faisant suite à un renversement politique, traite l’administration sociale de machinerie de plus en plus opaque et bureaucratique [note]. On vit dans un monde où certains sont plus ou moins pris pour des dieux, même si on les critique sans relâche, et où les autres sont présentés avant tout comme des êtres subalternes, sinon inférieurs, qui ont pratiquement tous des problèmes de vie. Certains occupent une place particulière dans ce système. Les autres y entrent et puis en ressortent, souvent plusieurs fois. Parfois, ils restent longtemps en dehors du système. Ce sont les chômeurs. Pour demeurer dans le move, les gens refusent de s’intéresser aux chômeurs, et même au chômage. Certains s’organisent pour ne pas parler à des chômeurs. On parle alors d’opportunisme, mais qui a un aspect incontournable. Dès que quelqu’un ne manifeste pas le même unanimisme que les autres, dès qu’il évoque même la question sociale, il est pointé du doigt. Ce système est intransigeant. Il ne tolère pas d’exceptions. Sauf en ce qui concerne les professionnels chargés de régler la situation sociale, de la gérer, d’en appliquer les diverses catégorisations.
Et encore. Eux aussi sont parfois pointés du doigt. Mais ce sont des rouages indispensables du système.
Le chômage fait l’objet d’un déni. Le contexte, les préjugés sont tels, le conditionnement social, idéologique même, que simplement parler du chômage, c’est un peu comme donner des coups d’épée dans l’eau. Sauf pour une partie de la société qui refuse d’acter la disparition de la sécurité, d’en avaliser les fausses raisons, et qui s’intéresse à cette question du chômage, qui cherche une issue à la réduction des idées en cours plutôt pratiques quand on prétend abuser des autres.
L’intolérance en cours est loin, en réalité, de faire l’unanimité.
Ce dossier leur est destiné. Il espère apporter des éléments de réponse aux questions que se pose cette partie de la société qui ne baisse pas les bras devant la folie des évènements.
Inutile de dire que pour manifester de l’intérêt pour le chômage, on n’a pas intérêt à lâcher du lest, comme on dit, il vaut mieux s’accrocher.


