Au regard des longs métrages de fiction, le film documentaire est un genre produit sans grands moyens, mal distribué et le plus souvent cantonné à un public de niche. Raison de plus pour saluer la sortie dans quelques salles d’art et essai de Belgique de Bande-son pour un coup d’État. Fruit du travail minutieux de recherche et de mise en perspective historique du documentariste belge Johan Grimonprez, ce film relate les événements qui courent de la fausse indépendance du Congo, le 30 juin 1960, à l’assassinat du premier ministre Patrice Lumumba, le 17 janvier 1961, qu’il insère dans le contexte congolais, belge et international de l’époque. Servi par un montage subtil au rythme syncopé qui entrelace images d’archives, témoignages d’acteurs-clé et morceaux de jazz de l’époque, ce film de 2h30 nous emporte à la manière d’un thriller haletant dont on sort éberlué, tant par sa beauté formelle que par la richesse de sa documentation et, surtout, le caractère implacable de sa démonstration : en dépit des intentions proclamées, la Belgique n’avait aucune intention de renoncer à ses intérêts coloniaux, portés notamment par une Union minière opportunément privatisée trois jours avant la proclamation de l’indépendance et garantis par le maintien d’un contrôle total sur la Force publique, la police coloniale. Alors que la Belgique s’assure du soutien d’hommes liges tels que le président Kasa-Vubu puis de Mobutu, ou encore du pantin Tschombé porté à la tête de l’État-fantoche du Katanga, le patriotisme intransigeant de Patrice Lumumba en fait l’homme à abattre, et ce dès la cérémonie d’indépendance, lorsqu’aux propos lénifiants du roi Baudouin sur l’œuvre civilisatrice belge, il rétorque : « Nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut: tout cela est désormais fini ». Grimonprez démontre avec rigueur et brio comment, avec la complicité active des services secrets américains et britanniques, la Belgique a fomenté l’arrestation puis l’assassinat du premier ministre, et l’émoi international suscité par cette ignominie. En rendent compte la vigueur des débats au sein d’une ONU traversée par la rivalité entre l’Est et l’Ouest d’une part, le mouvement des Non Alignés et le souffle de la décolonisation d’autre part. Quant à la bande-son et aux archives cinématographiques donnant à voir et à entendre, de Louis Armstrong à John Coltrane, les plus grands musiciens de l’époque, elle est tout sauf anecdotique : expression du mouvement d’émancipation afro-américain, le jazz est retourné et instrumentalisé par la CIA au service de son influence sur le continent africain. L’exemple de la tournée qui mène Armstrong au Katanga dans un avion rempli d’armes à l’insu du musicien en offre un exemple hallucinant. Comprenant à quel point il a été joué, Armstrong aurait alors menacé de déchirer son passeport américain et de s’installer au Ghana nouvellement indépendant. Remarquable leçon d’histoire, ce film mérite d’être projeté dans toutes les écoles de Belgique et du Congo.
François Massoulié


