Le psychanalyste et philosophe Cornélius Castoriadis distinguait de son vivant deux projets ancestraux en jeu dans l’humanité : le procès d’autonomie et celui de la maîtrise rationnelle. Le capitalisme a depuis longtemps travesti le premier en faisant de la jouissance de la marchandise une démonstration de la liberté du sujet. Le deuxième s’apparente à la mise en acte d’un fantasme de maîtrise globale de la nature et de l’homme par l’homme. Tout indique que la gestion de la pandémie renforce les « processus psychiques » du capitalisme. Petit tour d’horizon.
La modernité épuise les grands idéaux[note] ; désinvestissement de l’aspect transcendant de l’existence et désenchantement du monde enflent tant et plus depuis le début de la crise sanitaire. Alors que la raison instrumentale s’imposait déjà à nos consciences, elle prend aujourd’hui encore davantage d’étendue. C’est dans un souci de performance économique qu’elle fut employée afin de réaliser d’importantes coupes budgétaires dans un secteur — celui du soin — jugé trop onéreux pour la santé du système. Cette forme de raison, aujourd’hui mise en relief par l’intermédiaire des mesures sanitaires, méprise toute pensée critique quant à ce qu’elle déploie. Le fonctionnement opératoire, qui consiste à adopter scrupuleusement un ensemble d’actions dans le but d’atteindre un résultat souhaité, se durcit pour le bien-être de tous.
Le capitalisme a l’habitude de recourir à la mécanisation et à l’automatisation des travailleurs. Ce système d’expansion illimitée par la maîtrise (pseudo) rationnelle invite dorénavant le sujet à robotiser son existence jusque dans les sphères les plus privées du quotidien. L’individu auto-entrepreneur de son capital humain n’a pas disparu, malgré les apparences. Il doit au contraire s’activer davantage à embrasser d’une manière (pseudo) autonome les normes édictées. Avec le vaccin et les gestes barrières, chacun est sommé de se comporter comme un architecte responsable de la lutte contre l’agent invisible.
La postmodernité[note] se caractérise par un double mouvement : la chute des métarécits susceptibles de conférer un sens commun à l’existence des hommes et l’ascension d’un savoir scientifique exploité à des fins d’efficacité et de contrôle. Comment ne pas percevoir, ici aussi, que le processus s’est redoutablement amplifié ? La science (nous devrions dire une certaine conception de la science) constitue l’unique voix officielle à la crise et ne peut être remise en question. Elle est, de plus, instrumentalisée afin de dompter le virus (et parallèlement la population). La réification de l’individu, déjà bien entamée par la logique capitaliste, s’accentue par l’intermédiaire des bilans chiffrés et autres clivages (cas positif/cas négatif). L’économie psychique perverse[note] et narcissique[note] œuvrant dans le « monde d’avant » semble prendre une nouvelle dimension : la toute-puissance présumée de l’être atteint un stade extrême où tous les sujets sont perçus comme des agents potentiellement responsables de la mort d’autrui par le simple fait de respirer ou de serrer un proche dans les bras. Le déni de l’altérité n’est pas en reste et s’exprime aujourd’hui derrière les masques d’un nouvel humanisme. La mort, et en corollaire la finitude de l’être, est déniée à un point tel que la collectivité aspire, par l’intermédiaire de mesures hautement liberticides, à l’éradication d’un virus dont le taux de létalité est situé aux alentours de 0,5%, et qui emporte avec lui des individus dont l’âge moyen correspond à l’espérance de vie d’un occidental (82 ans).
Le capitalisme ne s’est pas éteint. Les processus internes à la machine s’agitent encore plus intensément depuis le début de la crise, de la même manière qu’une bête à l’agonie remue sa musculature par quelques soubresauts afin de s’accrocher à l’existence. Narcissiquement blessé par un signifiant — virus — qui le rappelle à sa condition d’être mortel et donc à sa non toute-puissance, le sujet contemporain refuse d’abdiquer. La folle inclination à maîtriser d’une manière absolue l’environnement qui l’entoure est trop forte. Presque tous, dorénavant, avancent à distance respectable, rictus masqués, à la gloire d’un monde aux parfums asphyxiants.
Kenny Cadinu, psychologue, rédacteur en chef de L’Escargot déchaîné



