Ils sont bien embêtés les gardiens de l’orthodoxie médiatique qui ont largement participé à faire monter l’anxiété collective face à l’épidémie due au coronavirus. Le film de Bernard Crutzen, Ceci n’est pas un complot (en ligne, gratuit, sur https:// www.youtube.com/watch?v=HH_JWgJXxLM), interviewe des personnes modérées des différents bords, ne se lance pas dans des hypothèses risquées, relaie des faits avérés (ce sont en majorité les productions des grands médias belges). Ceux qui se sont sentis mis en cause ont donc été obligés d’aller chercher la petite bête dans ce que seraient les intentions cachées du réalisateur. Intéressons-nous de près aux réactions parfois surprenantes des médias que l’on a osé questionner sur leur traitement de l’épidémie du SARS-CoV-19.
DÉRANGEANT, PARCE QUE METTANT LE DOIGT OÙ CELA FAIT MAL ?
Commençons par le degré zéro de l’analyse politique : Caroline Lallemand, journaliste au Vif réagit à chaud (le 8 février) et commence son article par « un documentaire belge à la sauce Hold-up ». Comment oser mettre sur le même pied le pamphlet réalisé par les libertariens qui font feu de tout bois pour critiquer les États (souhaitant les voir affaiblis pour faire avancer leur rêve : toujours plus de pouvoir cédé à un gouvernement mondial piloté par les multinationales) et le film d’un progressiste qui s’interroge sur le pourquoi de la pensée unique que l’on constate dans la plupart des médias ? Le titre d’un second article, le lendemain, ne cache pas le jugement négatif péremptoire : « Un poison réalisé avec talent »[note].
Arnaud Ruyssen, journaliste à la RTBF, que l’on a connu mieux inspiré, dit avoir décrypté le documentaire et juge qu’il présente les médias « comme des manipulateurs complices de l’avènement d’un régime autoritaire. Thèse que reprennent en cœur les complotistes qui avancent que le Covid-19 est un moyen pour mettre en place une société du contrôle, liberticide. » Il considère aussi que la vidéo « minimise complètement le cœur du problème de cette épidémie… à savoir le risque de faire exploser notre système hospitalier. » A-t-il bien vu le même film que nous ? En effet, ces deux affirmations ne correspondent pas à la réalité du film, mais lui permettent de sortir le mot joker : « complotiste ». On peut penser que, d’une certaine manière, le journaliste traduit ce sentiment de grande responsabilité (« Peut-on balayer 20.000 morts d’un revers de la main… en les ramenant au fait qu’ils ne représentent « que » 0,17% de la population belge ? ») : il fallait que les messages délivrés incitent fortement les auditeurs à observer strictement toutes les règles édictées par les pouvoirs publics. Déçu par la réaction « à fleur de peau » du journaliste de la RTBF, Kairos l’invite à un débat avec Bernard Crutzen.[note] Hélas, le commentateur TV refusera, bien que comme beaucoup d’autres, il insistait sur l’intérêt d’avoir des échanges contradictoires et un large débat sur la manière dont les médias ont agi ces derniers mois autour du Covid. Seule la télévision régionale BX1 a organisé un débat avec Bernard Crutzen[note], mais avec un déséquilibre sur la place donnée aux divers intervenants tel que le réalisateur s’est senti piégé, « tel un taureau entrant dans l’arène d’une corrida ».
Impossible de lister ici toutes les réactions des médias mainstream, mais elles s’orientaient souvent dans le sens « Ce n’est pas un complot, mais… » (Dorian de Meeus, rédac-chef de La Libre, 12 février). L’Avenir titrera lui, que le documentaire « est un film orienté ». De fait, Crutzen ne s’est pas caché d’avoir été choqué par le traitement médiatique de la pandémie, qu’il a ressenti un « matraquage »[note] (mais c’est un sentiment clairement partagé par la majorité de la population), la vraie question étant : « Est-ce justifié ou non ? ». Ce sont les personnes interrogées par Crutzen qui ont utilisé les mots « propagande », « fabrique du consentement », « sacrifier la liberté de pensée ».
On ne relèvera que pour l’anecdote les commentaires sur la qualité du documentaire, le choix des interlocuteurs et captures d’écran, le recours aux techniques incontournables pour une bonne vidéo, la position du réalisateur (« la posture de Crutzen n’est pas claire, il n’est pas journaliste, il est auteur. Ce qui me dérange profondément c’est que le public confonde la posture d’un auteur à celui d’un journaliste… »). Toutes ces arguties évitent de devoir répondre à la question centrale : « Mais pourquoi cette unanimité dans l’envoi de messages qui a eu pour effet de distiller une très grande anxiété chez la majorité de la population ? »
UN PRÉCURSEUR
Avec un peu de recul, on constate que le film, terminé fin décembre 2020, rendu public le 6 février, a été le premier à poser des constats et à lancer, dans un document étayé par faits et témoignages, des questions qui maintenant sont reprises et développées dans beaucoup de médias. Dans l’interview de Bernard Crutzen que Kairos a publiée sur son site[note] au début mars, le réalisateur sent lui aussi un « frémissement » dans plusieurs rédactions. Certes, ce n’est jamais facile de reconnaître en peu de temps que l’on a fait fausse route, mais depuis la mi-février l’on ressent que la très forte unanimité derrière la pensée unique médiatico-gouvernementale se fissure peu à peu. Ainsi, Le Soir a consacré deux pages à l’analyse du film, mais a eu l’habileté de faire parler des personnes extérieures (pour ne pas se dédire ?) : « Ils sont une dizaine à avoir accepté de nous parler de Ceci n’est pas un complot, le documentaire de Bernard Crutzen. Un film qui les a marqués. » Cela a permis au journal de juxtaposer des opinions défavorables, mais aussi des commentaires qui rejoignent et parfois amplifient les critiques quant à la manière dont le monde des médias a traité l’épidémie. Extrait de l’article du 27 février : « « C’est scandaleux de voir comment Wilmès a remballé le gars du site d’infos Kairos », s’insurge Kris. « Cela me fait penser à la Hongrie d’Orban. » La presse mainstream, la fréquentable, en oublierait l’essentiel : « Il est dommage qu’elle ne relaie plus des problématiques comme la pauvreté ou la solidarité», estime Julie. »[note]
Le documentaire de Bernard Crutzen a fait remonter à la surface des faits étrangement tus par la plupart des médias. On songe à cette vidéo où Marc Van Ranst explique à un auditoire huppé comment il a manipulé les médias lors de la crise de la grippe à H1N1. La vidéo[note] est parue sur Kairos le 15 décembre 2020, un extrait en a été repris par Ceci n’est pas un complot et, depuis lors, elle remonte dans certaines rédactions. Cette question des conflits d’intérêts a valu l’opprobre quasi généralisée de la profession quand Alexandre Penasse a osé poser la question à Sophie Wilmès. C’est pourtant le b.a.-ba du métier de journaliste et cette inquiétude sur des conflits d’intérêt a été peu relevée quand l’épidémiologiste Yves Coppieters l’a dénoncé clairement lors de son rapport au Parlement.[note]
TENTATIVES D’EXPLICATIONS
Les réactions indignées de certains médias face aux questionnements de Ceci n’est pas un complot sont peut-être justifiées par le fait qu’elles se ressentent comme accusées de faire partie d’un « grand complot ». Si de telles théories existent (voir les adeptes de la théorie du « Great Reset »[note]), ce que révèle le film de Crutzen n’est pas de l’ordre de la complicité à une vaste conspiration mais plutôt d’un comportement moutonnier, parfois même « bien intentionné » au départ, mais qui débouche sur un résultat globalement négatif.
On peut citer comme causes d’un discours unaniment générateur de peurs :
– Un certain sens de la responsabilité (ou de l’obéissance ?) qui pousse à relayer, sans guère de recul critique, les injonctions des autorités. Cet aspect est fortement corrélé au positionnement très conservateur et proche du pouvoir de la plupart des rédactions des grands médias.
– Une croyance naïve en la Science, avec une majuscule, sans réaliser que s’il y a une méthode scientifique, s’il y a un corpus scientifique qui s’élabore sur des décennies, il y a aussi beaucoup de scientifiques qui sont des avocats d’intérêts privés et que la stratégie des semeurs de doute a été mise au point sur d’autres dossiers (tabac, amiante, pesticides, changement climatique…).
– Le biais qu’induit l’entre-soi : dans la plupart des milieux, on échange qu’avec des personnes qui nous ressemblent, qui pensent comme nous. Ce constat est encore plus vrai pour les équipes de virologues qui s’auto-convainquent que la seule priorité doit être l’éradication du virus.
– L’obnubilation sur les aspects sanitaires de la crise, sans prendre en compte les composantes sociales, économiques, psychologiques et politiques des décisions.
– L’absence de connaissance de La stratégie du choc[note] qui permet aux puissants de profiter des situations chaotiques pour faire avancer leur agenda néo-conservateur.
– Beaucoup de journalistes semblent avoir peu conscience des biais qui expliquent leurs lectures univoques, orientées dans un sens hygiéniste et, jusqu’il y a pas longtemps, peu critiques face à des mesures privatives de libertés, voire dérivant vers une logique autoritaire.
Ceci n’est pas un complot n’est pas certainement conspirationniste dans le sens où il voudrait faire croire que la majorité des journalistes sont complices d’un projet politique vaguement secret. La vidéo ne s’adresse pas seulement au grand public, mais aussi à ceux qui « font l’information » en espérant les convaincre qu’ils auraient intérêt à être moins dociles et à agir dans le sens de la phrase conclusive du film de Bernard Crutzen : « En démocratie, la presse ne devrait-elle pas être le premier rempart contre les abus du pouvoir ? Dans cette crise, au contraire, elle semble accompagner le pouvoir, même dans ses délires ».
Alain Adriaens
TENTATIVE DE CENSURE ?
C’est le 6 février que Bernard Crutzen a rendu public son film, en proposant de le visionner sur le site web communautaire Vimeo[note] qui permet le partage de vidéos réalisées par les utilisateurs. 17 jours plus tard, le 23 février, alors que le film y avait été vu plus de 600.000 fois, Bernard Crutzen recevait le message suivant : « Votre compte a été supprimé par l’équipe de Vimeo pour violation de nos lignes directrices. La raison est que vous ne pouvez pas mettre en ligne des vidéos mettant en scène ou encourageant des actes d’automutilation, prétendant à tort que des catastrophes de grande ampleur sont des canulars et émettant des allégations erronées ou mensongères concernant la sécurité des vaccins ». Aucune réponse aux demandes de savoir où ils avaient trouvé de telles affirmations non autorisées. D’évidence, poser des questions sur ces sujets sensibles n’est pas admis. Vimeo a seulement souhaité « bonne chance pour trouver une plateforme qui héberge vos vidéos ». De fait, Crutzen avait prévu le coup et grâce à des mises en ligne sur Youtube et des copies « pirates » l’on en est à 1.530.000 vues. Mais on peut partager les inquiétudes du réalisateur : « Preuve flagrante que les géants du net s’érigent en censeurs ? Qu’ils décident ce qu’on peut dire ou ne pas dire ? Que questionner la vaccination est interdit ? »


