
Dans nos pays hautement « numérisés », la censure n’a guère de raisons d’être : les êtres humains se laissent manipuler sans s’en rendre compte et sans savoir exactement par quel biais cela se produit. Avant d’en arriver là, nos sociétés sont passées par divers stades, à commencer par la censure pure et simple, ce qui allait jusqu’au « caviardage » d’articles ou romans jugés non conformes – dans les prisons françaises des années 1970, les détenus recevaient de la presse découpée par les matons, qui devaient y passer bien du temps ! Puis ce fut l’autocensure, sur laquelle nous allons nous arrêter un instant, avant d’en venir au mode actuel de contrôle des consciences.
L’AUTOCENSURE DANS L’ÉDITION POUR LA JEUNESSE
L’autocensure était et reste particulièrement visible dans un secteur qui, pourtant, aurait dû la rejeter en bloc : l’édition pour la jeunesse. Depuis une vingtaine d’années, d’importants sujets y sont tabous, comme la pornographie et la politique. Pourtant, l’immense majorité des adultes, y compris « politisés », reconnaissent que la pornographie en accès libre sur le web et avec laquelle les enfants ont affaire dès l’âge de sept ou huit ans a des conséquences très graves sur leur vie affective, sexuelle, et d’une manière générale sur leur évolution. Le sexisme n’est ainsi pas près de disparaître ; de nos jours, dans les collèges français, les jeunes filles se plaignent avant tout du sexisme, avant même la violence ou l’injustice.
La politique est l’autre principal sujet tabou en documentaire jeunesse (en fiction aussi, d’ailleurs). Il n’existe que très peu d’ouvrages jeunesse sur, mettons, la grève, la révolution, les rebelles, l’écologie au sens politique du terme, ou encore la paix, la violence, etc. Or, ces thèmes intéressent les jeunes lecteurs – il suffit d’organiser un débat dans un collège pour le constater, à la condition de laisser la parole libre, donc de s’abstenir de toute censure, ce que l’Éducation nationale n’accepte pas au niveau ministériel[note].
L’autocensure naît tout simplement de ces constatations : puisque certains sujets sont tabous ou tellement complexes à aborder qu’il vaut mieux parler d’autre chose, parlons donc d’autre chose. Et chacun de se construire une explication rassurante : de toute façon, ces jeunes ne voteront pas avant dix-huit ans, ils auront bien le temps de s’intéresser à la politique. Ou encore : « C’est tellement désespérant que ça ne vaut pas la peine de leur parler de l’état du monde, de politique et de géopolitique. »
BIENVENUE À LA CENSURE DIGITALE !
Désormais, cependant, la question de la censure revêt un caractère nettement plus inquiétant, avec le contrôle exercé sur les vies des personnes connectées par ce que Shoshana Zuboff appelle « le capitalisme de surveillance »[note]. Ce sont nos actions, nos pensées et même nos émotions qui sont sous contrôle, et rendent obsolète la censure de grand-papa. Par les masses de données que les personnes connectées laissent sur le web, à travers leurs requêtes sur les moteurs de recherche, leurs courriels (qui sont analysés par le filtre de mots-clés), les « likes » sur les réseaux sociaux notamment, et leurs choix de lecture (encore une fois sur les réseaux sociaux, et partout où un tel choix existe, par exemple ce que l’on regarde sur Amazon), ces personnes tracent une image d’elles-mêmes très précise. Mais attention : il serait tout à fait erroné de croire que c’est parce qu’on écrit « Un tel est un salaud » ou « Je vais en vacances en Afrique » que l’on trace un portrait de soi. Non : c’est surtout à travers notre façon de réagir à telle publicité, à telle photo, à tel courrier électronique, selon le temps que prend notre réaction, la longueur de notre message, rédigé avec ou sans points d’exclamation, etc., soit grâce à tout ce qui indique nos émotions et nos sentiments, que les « capitalistes de surveillance » que sont Google, Facebook, Amazon, Samsung, Microsoft et bien d’autres, analysent notre personnalité.
Tous ne fonctionnent pas de la même façon. Google s’appuie sur un moteur de recherche archi-performant, à partir duquel cette entreprise vampirise nos données personnelles grâce à Android, Street View, Google Now, Google Home et ainsi de suite. Facebook est en avance dans l’identification faciale, et cela depuis plusieurs années — les photos que Facebook demandait aux « amis » de « taguer », c’est-à-dire indiquer le nom de la personne qu’on voit sur la photo, a permis à cette entreprise policière d’accumuler le plus énorme fichier terrestre de photos : chaque jour, les deux milliards de connectés à Facebook postent 350 millions de photos ; aucun flic n’aurait pu espérer un tel fichier, numérique qui plus est, donc extrêmement facile d’accès. Le taux de reconnaissance faciale atteint par les outils numériques développés par Facebook est égal et même légèrement supérieur au taux de reconnaissance des humains eux-mêmes[note].
DU CONTRÔLE DES ACHATS À CELUI DES VOTES
Dans un premier temps, ce contrôle de nos impulsions, ce savoir sur nos sentiments et nos envies a surtout servi — et sert encore — à nous orienter vers des achats. Google et ses concurrents ramassent des millions en faisant payer les « clics » que les personnes connectées produisent sur telle publicité pour tel produit. C’est la méthode du « payperclick advertising » : la publicité que l’annonceur paie en fonction des clics des internautes[note]. Le lien avec la censure ? Il faut passer par l’histoire de ces entreprises, Google, Facebook et les autres pour le comprendre. Dans les années 1990-2000, ces start-up étaient « noyées » parmi des dizaines et des centaines d’autres dans la Silicon Valley ou ailleurs en Asie et en Europe. Si elles ont émergé et sont devenues souvent quasi-monopolistiques dans un domaine, c’est d’abord parce qu’elles ont développé le plus souvent un outil très performant. C’est ensuite parce qu’elles ont produit, dans le temps même de leur développement, les outils théoriques, et même philosophiques, qui allaient leur permettre de structurer leur méthode d’accumulation (de données et d’argent). Ainsi, Google, né en 1998, a pris son envol grâce à un moteur de recherche bien plus performant que ses concurrents, mais dès le milieu des années 2000, c’est la « personnalisation des résultats » qui a assis son pouvoir. Les utilisateurs de Google n’ont pour leur quasi-totalité jamais lu l’explication sur la personnalisation des résultats, qui est une forme de censure subtile et d’autant plus grave qu’elle est incomprise et invisible. Depuis une quinzaine d’années, dans les écoles et lors de conférences tout public, nous sommes quelques-uns à expliciter les dangers dont est porteuse la personnalisation des résultats ; il faut bien avouer que si cela convainc une part des auditeurs, pour leur immense majorité, ils continuent d’utiliser Google, alimentent une page Facebook, un compte Twitter, etc. Ils continuent donc de déposer en toute « innocence » les données qui permettent à ces entreprises de contrôler leurs achats, et maintenant leurs opinions, leurs votes, et ainsi de suite.
Nos votes ? Eric Schmidt, ex-PDG de Google et désormais expert auprès du Pentagone, a reconnu dans les années 2010 avoir considérablement aidé Barack Obama dans ses deux campagnes électorales de 2012 et 2016 par des moyens numériques, lui permettant de savoir ce que ses éventuels électeurs aimeraient qu’il dise et qu’il annonce[note]. Nos émotions ? Shoshana Zuboff détaille comment des sociétés, nées du Massachusetts Institute of Technology, ont créé des outils d’une finesse extrême, au départ pour décrypter les émotions des autistes, par exemple, mais ces outils, généralisés à l’ensemble de la population, en arrivent à permettre l’exercice d’un contrôle quasi parfait sur nous toutes et tous[note]. Il n’y a plus grand-chose à censurer : (presque) tout se sait et est matière à profit ; tout est manipulable. Tout est sous contrôle. Pas tout à fait, cependant…
QUOI DE VRAIMENT NEUF ?
Herbert Marcuse, dans L’Homme unidimensionnel (1965), affirmait que l’unidimensionnalité du monde capitaliste impliquait que toute solution alternative végétait, comme en sommeil, au plus profond de ce système. Pourquoi censurer, alors que « la peur de la libération », selon ses termes, nous amène à ne pas tenter de nous éloigner des cadres rassurants proposés par le capitalisme ? Certes, le monde n’a pas vraiment évolué à ce niveau-là ; ainsi, presque tout le monde continue d’utiliser Google, bel exemple d’unidimensionnalité pratique. Ce qui a changé est la masse incommensurable de données accumulées dans le Big Data, laquelle permet de nous contrôler d’autant plus efficacement que la plupart d’entre nous sont fiers d’être dans la norme, selon l’axiome « Peu m’importe que Google ou Facebook sachent tout de moi car je n’ai rien à cacher. » Pourquoi alors censurer encore et toujours, si tout tourne si rond ? Notre explication est une double hypothèse.
Il est probable que certains, parmi les gouvernants, ont encore le désir de censurer parce qu’ils n’ont pas compris ce qui se met en place, sans eux. Ainsi, Schmidt, toujours lui, affirmait en 2013 que « L’internet compte parmi les quelques ouvrages construits par les humains qu’ils ne comprennent pas vraiment[note]. » Ce n’est pas prendre certains gouvernants pour des idiots, mais constatons que cette politique ne vient pas d’eux, qu’elle est le fait d’entreprises privées qui ont construit elles-mêmes les « règles » du monde virtuel, en dehors des États. Ce changement de paradigme est si énorme que certains gouvernants « traditionnels » le refusent sans doute.
Seconde hypothèse : il est toujours utile pour un État de faire croire que tout continue comme avant, que la censure ne tient pas dans le processus que nous venons d’esquisser, que tout cela n’est que foutaise et… complotisme, et de poursuivre avec la bonne vieille politique du bouc émissaire. Car il est toujours utile d’avoir sous la main un bouc émissaire. Or, avec la censure « traditionnelle », le bouc émissaire est désigné. Ce sont les « personnes cachées » qui n’adhèrent pas à « l’écosystème technologique » — ces deux expressions sont là encore de Schmidt[note], décidément l’un des nouveaux gourous du totalitarisme digital. Comme l’annonçait un autre gourou du web, Mark Weiser : « Les technologies les plus accomplies sont celles qui disparaissent. Elles se tissent elles-mêmes dans la fabrique de la vie quotidienne, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus les en distinguer[note]. » Il nous semble que la censure la plus efficiente, en 2021, est celle qui, à la base, conditionne et contrôle les opinions des personnes connectées.
Philippe Godard


