
Flore Berlingen est analyste des politiques environnementales. Elle signe en 2025 un essai Du bon usage de nos ressources, paru aux éditions Rue de l’Échiquier, et appelle ainsi à un changement de regard global et radical sur le recyclage, et surtout sur la façon d’utiliser nos ressources. Kairos s’entretient avec elle sur la question plus spécifique du plastique.
Depuis combien de temps travaillez-vous dans le secteur du recyclage, dont celui des plastiques ?
J’ai démarré en 2008 au Cniid (Centre national d’information indépendante sur les déchets), qui est devenu Zero Waste France entre-temps.
Quelle est votre histoire personnelle dans ce domaine ?
J’ai toujours été du côté associatif et militant. J’analyse de façon critique, je fais des propositions pour répondre aux problématiques, je fais du plaidoyer pour faire bouger les réglementations et les politiques environnementales. Le Cniid a été créé en 1997 pour dénoncer les conséquences environnementales et sanitaires de l’incinération et de la mise en décharge des déchets ménagers. Quand j’ai commencé, on parlait des déchets ménagers d’une manière générale. Par exemple, les déchets organiques (ou biodéchets) ont été un gros sujet de travail. Leur gestion devait évoluer (tri et gestion séparés, pour faire du compostage ou de la méthanisation) pour ne plus être mélangés et brûlés avec le reste de la poubelle. Et puis, petit à petit, la problématique du plastique a pris de plus en plus de place pour devenir un sujet incontournable.
Dans votre premier livre Recyclage, le grand enfumage[note], vous écrivez une phrase assez forte qui introduit quelque part votre réflexion actuelle sur le bon usage des ressources : « On en vient à chercher des moyens de recycler ce qui ne devrait même pas exister ». À quoi pensez-vous par exemple ?
Je pense au jetable au sens large. À la fois les emballages à usage unique, les objets jetables à usage unique, mais aussi au jetable auquel on pense un peu moins : une partie de notre garde-robe, une partie des objets qui nous entourent et tous les objets qui ont une durée de vie plus courte que ce qu’elle devrait si on se plaçait dans une perspective de gestion durable des ressources.
C’est peut-être par là qu’il faut creuser, obliger à refabriquer des objets qui durent ?
Oui, c’est un axe sur lequel il y a des choses qui ont déjà été faites, avec la création du délit d’obsolescence programmée, par exemple, il y a 10 ans.
Le délit d’obsolescence programmée existe ?
En France, il existe, mais pour des faits vraiment caractéristiques, et surtout il faut parvenir à prouver l’obsolescence programmée. Pour revenir à la question précédente, je pense que la conception, la réparabilité et la durabilité des objets sont des composantes très importantes. Mais en se focalisant uniquement là-dessus et donc en gardant tous les autres paramètres, on risque de ne pas s’attaquer au vrai problème : la surconsommation. C’est aussi la quantité qui fait le déchet, ce n’est pas forcément la conception intrinsèque de l’objet.
Pour cela, il faut s’attaquer aux pratiques commerciales qui nous poussent à la surconsommation et à cette problématique d’accumulation des objets. Il faut bien évidemment garder les politiques en faveur de la réparation et du réemploi, mais il faut absolument qu’elles soient associées à d’autres leviers pour qu’on aille jusqu’au bout : ces pratiques doivent remplacer des achats. Je prends l’exemple des vêtements (beaucoup aujourd’hui en fibres synthétiques), le problème de leur surproduction et surconsommation n’est pas nécessairement lié à la baisse de qualité (le polyester, bien que léger, est très résistant). Ce serait trompeur de s’imaginer qu’on se défait de nos vêtements uniquement parce qu’ils sont en mauvais état. En général, on les jette — ou vend, le circuit Vinted par exemple, s’ajoute à la consommation d’articles neufs, mais ne la freine pas — parce qu’on en achète et possède trop. Idem pour les objets électriques, ce n’est pas systématiquement une panne qui nous fait changer d’objet. Il faut donc des leviers politiques pour agir sur l’offre et ainsi limiter les mises sur le marché au départ.
Est-ce que les prix bas accélèrent ce phénomène d’accumulation ?
Quand je parle de pratiques commerciales, j’inclus complètement la question du prix (course aux prix bas, promotions permanentes). Le prix pousse à la surconsommation : on achète parce que ce n’est pas cher. Pour moi, la stratégie du prix fait partie intégrante de ces pratiques commerciales qu’il faut réussir à réguler. Et puis, il y a un lien entre la course au prix bas et la durabilité vraiment intrinsèque dont on parlait précédemment. Parce que c’est aussi elle qui a entraîné le choix de réduire la durée de vie de tout type d’objet en remplaçant certains matériaux par d’autres. Enfin, la course au prix bas se traduit aussi par des pratiques de production qui exploitent à la fois les humains et l’environnement. Donc, une manière de s’attaquer au problème de la surconsommation, ça peut être de reconsidérer le prix, mais si on manie uniquement des leviers qui jouent sur le signal prix, le résultat peut s’avérer très injuste socialement et créer des populations qui n’auraient plus accès à tel ou tel type de biens. À mon sens, pour éviter cela, il faudrait une démarche de planification et de priorisation des besoins. Le plastique ne devrait pas coûter le même prix, suivant qu’on fabrique des objets de première nécessité ou suivant qu’on fabrique des robes d’été qui s’accumulent massivement dans nos penderies. Sans ces démarches, manier le signal prix aurait des répercussions injustes socialement, mais pourraient induire aussi des effets pervers.
Quels genres d’effets pervers ?
D’une certaine manière, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui le principe de pollueur-payeur. C’est-à-dire que le signal prix est modifié pour orienter les comportements. Ce principe est à la fois évident et fédérateur, parce que tout le monde s’accorde sur la notion de responsabilité, mais c’est aussi un principe qui peut avoir des effets pervers très importants en termes de justice sociale ou sur le plan démocratique. Souvent, ces mécanismes pollueurs-payeurs s’accompagnent d’une augmentation du pouvoir d’influence des pollueurs et des metteurs sur le marché — point que j’ai d’ailleurs développé dans un autre ouvrage[note] — notamment dans le domaine de la gestion des déchets, avec les mécanismes de responsabilité élargie du producteur qui sont très en vogue en Europe.
Vous renseignez la notion de délibération démocratique pour hiérarchiser les besoins dans votre livre. Cette idée semble importante parce que la colère des Gilets jaunes et actuellement celle du mouvement des #gueux contre les ZFE et le prix de l’énergie sembleraient montrer qu’on ne répond pas vraiment aux besoins du plus grand nombre. Qu’en pensez-vous ?
Il faudrait partir des besoins du plus grand nombre pour construire ensuite les politiques. Il existe des modélisations réalisées par des scientifiques pour évaluer une consommation soutenable à X milliards d’habitants, d’un point de vue énergétique et gaz à effet de serre. Ces modélisations se fondent sur un scénario vital de base. Par exemple, chaque personne a 20 m² pour vivre, elle a X vêtements neufs par an, elle a un téléphone portable, etc. Ils prennent en compte les besoins de base et appliquent ensuite le scénario à l’échelle de la population mondiale. Ça n’a rien de très précis, mais ça permettrait de se placer dans des trajectoires qui respectent les limites planétaires, ainsi qu’une répartition beaucoup plus équitable des ressources. Et ces projections peuvent aussi être réalisées à l’échelle nationale, comme l’a fait une équipe de chercheurs en Finlande[note]. Le problème c’est que l’on ne discute pas du tout de ces scénarios de besoins vitaux qui ont le mérite d’exister. Pour l’instant, comme on est dans un modèle global de régulation par le marché uniquement, toutes ces questions passent à la trappe.
Que pensez-vous des décisions politiques écologiques prises ces dernières années qui intègrent justement massivement du plastique (voiture électrique, éolienne, panneau solaire, numérisation) ?
Oui, il y a du plastique partout, y compris pour des usages qui ont vocation à se développer, comme la production d’énergie renouvelable. Mais là, j’en reviens à la question de la priorisation des usages et à la question des grandes masses aussi. 40 % de l’utilisation de plastique, c’est de l’emballage. J’aurais tendance à ne pas me focaliser sur les pales des éoliennes parce qu’en fait, je vois d’autres marges de manœuvre extrêmement importantes. Si le but est de passer de 100 % à 90 % d’utilisation de plastique, puis à 80 % et à 70 %, je ne vais pas me focaliser dès le départ sur les 10 % qui resteraient à la fin, mais plutôt sur les flux qu’on peut à court terme, faire massivement diminuer, parce qu’ils ne répondent à aucun besoin social, enfin, à aucun besoin vital.
Vous mentionnez que 40 % des plastiques sont des emballages, suivis de près par le textile. Mais le secteur militaire me semble absent de ces statistiques. En 2025, avec le nombre de guerres qui sévissent et de bombes qui tombent, connaît-on la part de plastique engagé dans l’industrie de l’armement ?
C’est une excellente question. Je n’en ai pas la moindre idée et je ne sais pas comment on pourrait tirer cette information des statistiques. Parce qu’effectivement, ça ne fait pas partie des secteurs de consommation considérés dans les études que l’on voit passer.
Vous écrivez au début du livre que « l’extraction et la transformation [de nos ressources] pèsent bien plus lourd que la gestion de nos déchets dans le bilan environnemental de nos modes de vie ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Je ne veux surtout pas dire qu’il faut se désintéresser de ce que deviennent nos déchets ! Mais si on dézoome et qu’on regarde dans les analyses de cycles de vie (ACV) ou les quantités de gaz à effet de serre émis, on se rend compte que les activités d’extraction et de transformation de la matière première ont un poids beaucoup plus important que les activités de gestion des déchets.
Si on se concentre sur le plastique, on parle bien d’extraction du pétrole et du gaz de schiste et de la transformation de ces deux matières en granulés de plastique ?
C’est bien ça. Mais le plastique est un matériau tout à fait particulier, parce qu’à la gestion des déchets s’ajoute la pollution aux microplastiques (MNPs). Si on regarde du point de vue de la consommation énergétique et de la production de gaz à effet de serre, les étapes d’extraction et de production pèsent beaucoup plus lourd que l’étape de fin de vie. Et ce même du point de vue de la pollution aux MNPs. Il y a cette croyance que ce sont les déchets plastiques qui vont se fragmenter en MNPs. Et ce n’est pas par hasard, parce que c’est vraiment l’image qu’ont largement diffusé les producteurs de plastique, pour mettre la responsabilité sur les citoyens. Ça, maintenant, on sait que c’est faux. En fait, les MNPs sont émis du début jusqu’à la fin de la chaîne de vie des plastiques. C’est-à-dire dès le départ dans les usines de production de granulé plastique, mais également dans les phases d’utilisation (lavage des vêtements, usure des pneus par exemple), ou encore pendant le recyclage. C’est pourquoi il me semble que la priorité en ce qui concerne les plastiques est de réduire sa quantité produite à la source.
C’est pour cela que vous encouragez à changer de regard sur le recyclage du plastique, parce qu’il ne répond pas aux attentes escomptées en matière de pollution notamment ?
C’est un échec par rapport à l’enjeu de la pollution plastique et à l’enjeu de réduire la quantité de plastique en circulation.
Une des solutions proposées aux problématiques des emballages alimentaires entre autres, est de les penser en bioplastique. Serait-ce une solution ?
Non. Le problème n’est pas la substitution du pétrole, mais les conséquences de la production de plastique. Donc, même en faisant du biosourcé, on aurait des consommations d’énergie et de ressources qui sont liées au processus de production.
Si cette production est celle d’un objet à usage unique, ça reste une surconsommation par rapport à un plus durable ou tout simplement à une non-consommation. Ensuite, il y a la question de la composition précise de ce plastique biosourcé, parce qu’il y aura certainement des additifs chimiques qui servent à leur donner leurs caractéristiques (flexibilité, coloration, etc.) donc les mêmes problèmes de toxicité. Du point de vue de leur fin de vie, ils ne seront pas forcément neutres.
Et qui dit biosourcé dit production de matière organique qui fera peut-être concurrence avec des productions de nourriture alimentaire ou énergétique, puisqu’on compte aussi sur le biosourcé pour fournir des ressources énergétiques. Donc, on en revient à l’aspect central du point de vue que j’expose dans mon livre : nous avons des choix à faire en termes d’utilisation de nos ressources.
La vraie question est : « Est-ce que ces objets que l’on veut produire en (bio)plastique ont une utilité sociale considérée comme suffisamment importante pour justifier l’utilisation de ces ressources ? ». Je pense qu’il faut réduire la quantité de plastique en circulation, la réduire de manière drastique. Mais il y aura probablement quelques utilisations qu’il faudra garder et on considérera que cette pollution est acceptable parce que nécessaire à certaines conditions de vie humaine. Ces questions de choix et d’arbitrage me semblent cruciales et actuellement, elles sont inexistantes.
Que pensez-vous de la simplification des consignes de tri des déchets plastiques ?
Le premier argument en faveur de cette évolution était d’élargir (donc simplifier) à tous les plastiques pour convertir les réfractaires et encourager à plus de tri. Le deuxième était de massifier les flux de plastiques qui ne sont actuellement pas recyclés, pour qu’une filière puisse démarrer. Mais les volumes commencent à être là, et pour autant les usines ne démarrent pas (problèmes de rentabilité économique, technologiques, etc.). Autre conséquence, dans certains centres de tri français, la quantité grandissante de plastique récoltée a engendré des diminutions de papier-carton recyclé. Mais pour moi, le plus gros problème c’est le message extrêmement trompeur envoyé au citoyen qui intègre ainsi que tout va être recyclé — ce qui est faux — et que quand on met le plastique au bac de tri, on ne le jette plus.
Alors, faut-il malgré tout continuer de mettre tous les plastiques au tri ?
Je ne me risquerais pas à donner de conseil en la matière. Si l’on essaie d’y réfléchir, on pourrait se dire, autant les mettre dans la poubelle tout venant et qu’ils aillent directs à l’incinérateur, plutôt que de leur faire faire deux trajets. Mais c’est plus subtil que ça. S’ils sont triés, mais qu’ensuite il n’y a pas de filière de recyclage disponible, ils vont probablement être orientés vers la production de combustible solide de récupération (déchets compactés à haut pouvoir calorifique qui seront ensuite brûlés en cimenterie par exemple). Dans ce cas-là, on peut se dire que c’est quand même mieux qu’ils soient brûlés en cimenterie, que d’être brûlés en incinérateur. C’est un peu choisir entre la peste et le choléra… Les critiques sur ces communications mensongères commencent à faire leur effet, je pense notamment à l’enquête du journal Le Monde sur la campagne #TriTonPot[note] : sous l’opercule de tous les yaourts, on pouvait lire « Triez-moi, je serai recyclé » qui est un message factuellement faux !
Vous parlez de message trompeur à l’égard de la population, est-ce que vous pensez qu’elle commence à voir qu’elle est trompée ?
Quand on prononce le mot « recyclage », on se rend compte très vite que les gens ne sont pas dupes et qu’ils sont volontiers suspicieux sur sa réalité, mais par ailleurs, ils sont, et moi la première, quand même rassurés par un message qui annonce « 100 % recyclé ». Ce qui est regrettable c’est que le message du recyclage reste un message associé à du positif, à quelque chose qui nous rassure sur l’impact de notre consommation et donc, quelque part, qui brouille un peu les pistes.
Avez-vous un message particulier à adresser à nos lecteurs ?
Nous, citoyens, devrions nous inscrire dans une démarche d’enquête critique permanente et donc d’acteur impliqué. Que ce soit via nos élus locaux, les marques ou entreprises, nous devrions interroger la réalité de la gestion des déchets, pour montrer qu’il y a une préoccupation citoyenne et forcer le questionnement de certains acteurs qui se reposent un peu sur le fait que personne ne s’en préoccupe.
Bien sûr, à titre personnel on peut aussi changer sa propre consommation, mais je trouve que la démarche de demander de l’information est la première étape de l’engagement, c’est pousser le producteur à se questionner et lui montrer que ces questions existent et que nous sommes concernés.
Propos recueillis et retranscrits par Marzie Flodienka


