« Monde » par exemple. C’est le terme que les Latins avaient choisi pour exprimer l’idée grecque de cosmos. Il y a cosmos quand il y a harmonie, quand une pluralité d’éléments forme une unité. Se demander dans quel « monde » nous vivons, c’est donc beaucoup prêter à notre situation sociale et politique. Où est l’unité quand, dans le rapport de l’homme à la nature et aux autres humains, le divorce semble consommé ? Par ses vertus antibactériennes et son utilisation frénétique, le gel hydro-alcoolique dit quelque chose de notre vain espoir de bâtir un empire dans un empire, une zone de prophylaxie dans l’ample sein de la nature. Le masque sanitaire, de son côté, symbolise cela seul qui nous rassemble encore : les « bons réflexes » de la « distanciation sociale ». « Tous unis contre le virus » — et tous d’accord pour réduire l’organe de la parole à un orifice d’où il pourrait sortir.
Dans quel monde… ? La préposition « dans » est dès lors même problématique : est-on dans ce monde si celui-ci n’en est plus un ? Partageons-nous la terrasse d’un café quand il a fallu y réserver sa place ? Entre-t-on encore dans un bar s’il faut, pour ce faire, présenter un pass ? Y a-t-il encore une Église quand seuls ceux munis d’un QR-code ont pu passer la porte de l’église ? Un monde digne de ce nom est un lieu d’accueil. D’où l’expression « mettre un enfant au monde ». La natalité chute. On s’empresse de relativiser : « C’est comme ça en période de guerre, et puis ça rebondit. » Mais la drôle de guerre mondiale où nous sommes entrés, si on la gagne un jour, ce sera en restant chez soi, sur son canapé. On ne met pas un enfant au monde en lui promettant, au mieux, le confort domestique.
Il n’est rien, jusqu’au verbe de notre question, qui ne fasse problème. Notre vie s’est soudain arrêtée où commence celle de l’autre. À cause d’un virus qui, sans n’être rien, n’est pas la peste noire ni le choléra, nous ne nous sommes plus vus qu’en nous excusant de nous voir, si toutefois nous ne préférions pas nous fuir de peur d’attraper de l’autre ce qu’il craignait de contracter à cause de nous. Cela n’est pas vivre. Ce n’est même
pas survivre. En interdisant que les visites soient rendues à des femmes et des hommes en fin de vie, nous avons, le regard fixé sur les chiffres, préféré l’espérance de vie à l’espérance qui rend la vie possible. En s’attaquant à la relation, en la culpabilisant, nous protégions la vie aux dépens de ce qui lui donne son sens et sa saveur.
Dans notre question, même « en 2021[note]» peut être problématisé. Car nous vivons désormais dans la covid-19, à son rythme, sous son emprise. Comme il y a les variants du virus, les années qui suivent 2019 ressemblent aux variations d’un même thème. On dit d’un film qui s’inspire d’un roman qu’il est « d’après l’œuvre de… ». Le fameux « monde d’après » n’est que « le monde d’après la covid-19 ». C’est le monde de la défiguration du visage humain par le masque sanitaire et de sa prochaine reconfiguration dans la reconnaissance faciale. Le Président américain nous a avertis : « Vaxxed or masked ». Nous ne récupérerons notre vie commune que si nous consentons à prolonger l’immunité externe (le masque sanitaire) par l’immunité interne (le vaccin). Dans les deux cas, nous serons, de gré ou de force, protégés les uns des autres.
Rien ne va donc de soi dans cette question. Sinon, peutêtre, le petit mot « on ». Terme que Heidegger, au §27 d’Être et Temps, avait tenté de nous faire entendre : le « on » (das Man) est le sujet assujetti, le nom de l’anonyme, l’onde transversale des « on-dit » ou du « qu’en-dira-t-on ». « Indifférencié etanodin»,le«on»s’opposeau«nous»commeau«je»:il dit le règne urbain de l’interchangeabilité, de l’indifférence et de l’indifférenciation. Le « on » est sans visage. Car le visage humain se situe, lui, à l’intersection du « je » et du « nous ». D’une part ce visage me singularise absolument. D’autre part, il est la seule partie de mon corps que, quand je te parle, tu vois et que je ne vois pas. Mon visage t’est premièrement adressé, offert, confié. Ce que l’on a de plus propre est ainsi ce que l’on ne peut retenir à soi. Nous sommes des « je » par la grâce d’un « nous ». Nous n’avons de visage que les uns par les autres.
Le visage découvert était le symbole du pacte de convivialité et de confiance qui nous liait. Il s’agit aujourd’hui de le reconquérir sur nos peurs. Car si l’on ne vit pas dans ce monde, on vivra d’en tenter un autre et de soigner, dès à présent, les interstices par où se faufile quelque chose comme une vie humaine, relationnelle.
Martin Steffens, professeur de philosophie, essayiste



