Contrairement à ce qu’on entend parfois, l’homme n’est pas mauvais par nature. En revanche, Hegel, Nietzsche, Freud et Castoriadis ont bien montré que l’homme-individu est un animal fou, malade. D’où vient cette maladie ? Accident de l’évolution ? Possible.
Le fait est que chacun de nous peut faire l’expérience de la folie : il suffit de fermer les yeux, de se laisser aller au flux des images qui défilent dans notre tête, pour constater que notre imaginaire crée des flots incontrôlables d’images sublimes et délirantes, images souvent motrices : elles nous font agir et créer, pour le meilleur et pour le pire. Les Athéniens édifient le Parthénon et vont massacrer les Méliens.
Les hommes ont toutefois un « remède » pour échapper un peu à la folie : ils créent le social ou le sacré. L’homme isolé est tellement fou qu’il ne pourrait pas survivre si le social-sacré ne venait pas lui donner des forces morales, une langue, une raison, un sens, des limites, une histoire, une sensibilité ouverte qui lui permettent de s’entrelacer avec le corps-esprit des autres êtres (humains et non-humains). Souvent, les sociétés d’avant l’industrie avaient un espace-temps – le rite – où les hommes se condensaient pour s’entrelacer solennellement et symboliquement avec les humains et les non-humains. Un rite peut être religieux, mais il peut être aussi politique (l’assemblée quotidienne ou hebdomadaire des Gilets jaunes sur les ronds-points).
Depuis 3 siècles, l’Occident industriel a si bien désacralisé-désocialisé-déritualisé la société que la logique individualiste n’a plus de garde-fou. Folie concurrentielle, industrielle, anti-écologique, bref : suicidaire. Si nous voulons renoncer au suicide et nous remettre à vivre, il nous faut resacraliser-resocialiser la société et la nature, nous entrelacer avec les humains et les non-humains. Mais resacraliser la société ne se fait pas par l’opération du Saint-Esprit ; cela ne peut se faire que par un renouveau de la ritualité. Et comme je ne suis pas un esprit religieux, ma sympathie va plutôt à une ritualité politique, esthétique, paysanne, artisanale, philosophique. Concrètement : nous devons nous assembler régulièrement pour cultiver nos chants et nos champs, pour tenir des réunions civiques où nous débattrons et déciderons ensemble des légumes que nous voulons faire pousser, des objets que nous voulons fabriquer, de la prochaine fête musicale ou théâtrale que nous voulons organiser, des questions éthiques ou politiques que nous voulons aborder dans telle ou telle rencontre philosophique.
Affaiblis et déprimés, nous sentons que la barbarie industrielle tend à nous réduire à des corps-cerveaux-machines-physico-chimiques, des corps privés de cette puissance spirituelle collective qui, en principe, devrait nous traverser et faire de nous des individus forts et joyeux (comme l’air nous traverse et nous donne des forces en gonflant nos poumons). Cette puissance collective qui devrait gonfler nos poumons spirituels (et qui nous manque en ce moment) n’est pas autre chose que le sacré. La racine indo-européenne *sak-, qui est à l’origine du mot « sacré », désigne la puissance humaine commune de créer et revigorer le lien socio-moral. Étymologiquement, le sacré, catégorie anthropologique, n’a donc rien à voir avec le divin, catégorie religieuse. Si le sacré est la puissance commune, nous comprenons aujourd’hui pourquoi nous sommes collectivement si faibles : la désacralisation historique, commencée à la Renaissance, a concentré toute la puissance en Haut, au Ciel Divin-sécularisé (là où vivent les Rois-Présidents, les Ministres, les Banquiers, les Industriels, les Ingénieurs). Au XVIIe siècle, le philosophe libéral Thomas Hobbes dit que l’État est un « Dieu mortel » ; au XXIe siècle, le PDG de la banque Goldmann Sachs déclare qu’il est un banquier faisant le travail de Dieu (« a banker doing God’s work »).
Parallèlement la désacralisation historique a concentré toute la faiblesse en bas, chez les simples citoyens. Plus exactement, en échange du « Divin Confort », nous avons abandonné notre puissance commune à l’État de droit divin et à la Main invisible (donc Divine) du marché. Nous sommes donc pour l’instant impuissants à prendre un vrai tournant écologique.
Reprenons au début du processus. Dans le flux imaginaire qui traverse tel groupe humain, celui-ci sélectionne (le plus souvent inconsciemment, religieusement) les images qui peuvent se combiner en une histoire relativement cohérente, laquelle devient ainsi la fiction (ou la signification) fondatrice, fondamentale, sacrée de la société.
Question : qu’est-ce qui est sacré dans une société vraiment politique-démocratique, fondée sur des assemblées de libre débat ou de libre examen se tenant aussi dans les quartiers ou sur les lieux de travail ? En 1912, le sociologue Émile Durkheim écrivait déjà : « Il y a, tout au moins, un principe que les peuples les plus épris de libre examen tendent à mettre au-dessus de la discussion et à regarder comme intangible, c’est-à-dire comme sacré : c’est le principe même du libre examen. » En d’autres termes, dans une société vraiment politique, le principe du débat est inconditionnel : les citoyens ne peuvent pas ne pas débattre et décider en commun de ce qui est important dans leur vie collective. Là est le sacré. Généralisons : les hommes ne tiennent debout ensemble que lorsqu’ils croient inconditionnellement en une fiction fondamentale-sacrée (puissance religieuse de non-débat ou puissance politique de libre débat) capable d’animer leur communauté. Les hommes ont besoin de croire (en Dieu, en l’écologie démocratique ou dans le football) parce que le croire n’est pas autre chose que la puissance du désir d’être, d’agir, d’aimer, de signifier. Ôtez aux hommes le désir d’agir, vous n’aurez plus que des consommateurs somnambules déprimés.
Reste que la puissance du désir – le sacré – ne doit pas être idéalisée, car elle vient de l’imaginaire et l’imaginaire, on le sait, peut aller aussi bien vers le pire que vers le meilleur. Au dos de la puissance, il y a toujours (le risque) de la violence ; le mot grec Bia et le mot allemand Gewalt veulent dire à la fois puissance et violence. Les sociétés sacrales ont toujours su qu’il n’y avait pas de vie sans puissance-violence : n’y a-t-il pas de la violence dans l’accouchement ? La violence (inévitable) doit donc être distinguée de la brutalité (évitable), brutalité antisociale et anti-écologique de l’industrie dont les hommes auraient fort bien pu se passer.
On objectera : mais alors, s’il y a toujours un risque de violence au dos de la puissance commune, comment fait-on pour l’éviter ? Telle est l’une des fonctions principales du rite : mettre en scène une petite violence symbolique afin de purger les pulsions de cette grande violence (la guerre civile) qui risque de disloquer la société. En somme, dans la mesure où la violence ne peut pas être éliminée de la vie, le sacré peut être défini comme un « régulateur immunitaire de la violence ». Cela concerne aussi les rites politiques (le débat n’est-il pas une sorte de combat ?) et les rites esthétiques (la musique n’adoucit-elle pas les mœurs ?).
En 1979 Michel Foucault parlait de la nécessité d’une « spiritualité politique ». Donnons au mot de spiritualité son sens fort de sacralité, de puissance commune. Si la politique est bien une telle puissance fondamentale, alors elle ne se réduit pas à la gestion économique, que la politique a au contraire pour vocation de transcender et d’imprégner de démocratie. Cette sacralité politique, donc critique et autocritique, est vitale : elle seule peut empêcher, précisément au travers du débat contradictoire, que les humains aliènent leur liberté au flux des images qui les traverse, elle seule permet que les humains contribuent le plus possible à élucider les ténèbres de leur imaginaire. En ce sens la spiritualité-sacralité politique est raisonnable et rationnelle. Mais en retour la raison politique doit admettre que l’élucidation collective de l’imaginaire ne suffit pas (nous ne sommes pas de purs esprits critiques), elle doit admettre que nos corps sensibles aient besoin d’aimer la société qu’ils forment ensemble. Là est le rôle des arts collectifs : danse, chant, musique, théâtre, etc. Pour ne pas s’effilocher dans la sécheresse rationaliste, l’élucidation critique doit donc être revigorée par les affects qui unissent les hommes dans ces rites esthétiques où l’imaginaire (jamais complètement) élucidé permet aux hommes de croire raisonnablement en ce qui est plus haut et plus grand qu’eux-mêmes : la signification imaginaire sociale-et-naturelle qui donne force et sens à la vie de chacun d’eux (par exemple la signification « Liberté, Égalité, Fraternité » que le gouvernement français proclame abstraitement, mais qu’il bafoue concrètement tous les jours, raison pour laquelle les Français n’y croient plus et n’en tirent plus aucune force morale).
Arrêtons-nous pour finir sur le point important : le « croire raisonnable ». Que veut-il dire ? Il veut dire jouer à croire. L’aborigène australien qui croit dans le Corbeau créateur du clan, le chrétien qui croit en Dieu créateur du monde – ces deux-là croient sérieusement en leur signification imaginaire (Corbeau, Dieu). Cela signifie que personne ne pourra les convaincre que le Corbeau et Dieu sont les produits de leur imagination. De l’autre côté, celui qui ne croit en rien ou seulement en la Sainte Consommation est tout proche de la fatigue dépressive (ou du cynisme), car nulle force ne le porte au-delà de lui-même. Eh bien, le croire politico-esthétique se situe entre les deux : entre la foi sérieuse et la non-foi. Le citoyen politico-esthétique croit comme le lecteur de Madame Bovary : il joue à croire en l’existence d’Emma, il croit assez pour souffrir éventuellement avec elle, mais à chaque instant de sa lecture, il peut relever la tête et se dire qu’Emma est le fruit de son imagination et de celle de Flaubert.
S’il se confirme que la vie populaire de l’Occident a été désacralisée-désocialisée-déritualisée par les trois enfants sécularisés de Dieu (l’État, l’économie, la technoscience), alors il se pourrait que notre tâche collective soit aujourd’hui de dé-diviniser la société et de la resacraliser. De la refonder en la réorganisant autour de petites communautés politiques, libres et coordonnées, dotées de rites démocratiques, esthétiques, autocritiques, productifs…
Marc Weinstein



