L’homme n’a plus ni nerf ni cœur, nous ne sommes plus que des pleurnicheurs craintifs et démoralisés. Nous avons peur de la vérité, peur du destin, peur de la mort, peur les uns des autres. Notre époque n’engendre grandeur et perfection chez personne. »
Ralph Waldo Emerson, Compter sur soi, 1841.
« Mes alentours offrent force belles balades, et bien que j’aie marché presque chaque jour depuis tant d’années, et parfois plusieurs jours d’affilée, je ne les ai pas encore toutes épuisées. Une perspective absolument neuve est un grand bonheur, et je puis encore en dénicher n’importe quel jour. Deux ou trois heures de marche m’entraîneront dans une contrée étrange que je ne me serais pas attendu à voir. Une ferme isolée que je n’avais pas vue auparavant a parfois autant de valeur à mes yeux que les territoires du roi du Dahomey. Il y a en fait une sorte d’harmonie qui se peut découvrir entre les possibilités du paysage, à l’intérieur d’un cercle de rayon de 10 miles, en d’autres termes les limites d’un après-midi de marche, et les quelque 76 années d’une existence humaine. Cela ne vous deviendra jamais chose familière. »
Henry David Thoreau, De la marche, 1862.
«L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini. Ces gouttelettes qui scintillent ont traversé le granit, le calcaire et l’argile ; elles ont été neige sur la froide montagne, molécule de vapeur dans la nuée, blanche écume sur la crête des flots ; le soleil, dans sa course journalière, les a fait resplendir des reflets les plus éclatants ; la pâle lumière de la lune les a vaguement irisées ; la foudre en a fait de l’hydrogène et de l’oxygène, puis d’un nouveau choc a fait ruisseler en eau des éléments primitifs. Tous les agents de l’atmosphère et de l’espace, toutes les forces cosmiques ont travaillé de concert à modifier incessamment l’aspect et la position de la gouttelette imperceptible ; elle aussi est un monde comme les astres énormes qui roulent dans les cieux, et son orbite se développe de cycle en cycle par un mouvement sans repos.
Chose admirable et qui m’enchante toujours ! Ce ruisselet est pauvre et intermittent ; mais son action géologique n’en est pas moins grande ; elle est d’autant plus puissante relativement que l’eau coule en plus faible quantité. C’est le mince filet liquide qui a creusé l’énorme fosse, qui s’est ouvert ces entailles profondes à travers l’argile et la roche dure, qui a sculpté les degrés de ces cascatelles, et, par l’éboulement des terres, a formé ces larges cirques dans les berges. C’est aussi lui qui entretient cette riche végétation de mousses, d’herbes, d’arbustes et de grands arbres. Est-il un Mississippi, un fleuve des Amazones qui proportionnellement à sa masse d’eau, accomplisse à la surface de la Terre la millième partie de ce travail ? Si les rivières puissantes étaient les égales en force du ruisselet temporaire, elles raseraient des chaînes de montagnes, se creuseraient des abîmes de plusieurs milliers de mètres de profondeur, nourriraient des forêts dont les cimes iraient se balancer jusque dans les couches supérieures de l’air. C’est précisément dans ses plus petites retraites que la nature montre le mieux sa grandeur. Étendu sur un tapis de mousse, entre deux racines qui me servent d’appui, je contemple avec admiration ces hautes berges, ces défilés, ces cirques, ces gradins et la sombre voûte de feuillage qui me racontent avec tant d’éloquence l’œuvre grandiose de la goutte d’eau. »
Elisée Reclus, Histoire d’un ruisseau, 1869.
« Pour rentrer à la maison, j’avais pris par les champs. On était en plein milieu de l’été. Déjà l’herbe était fauchée et l’on se préparait à couper le seigle. À cette époque de l’année, il y a une merveilleuse variété de fleurs : celles des trèfles, rouges ou blancs, parfumés et duvetés ; les blanches marguerites au cœur jaune vif ; la campanule jaune, à l’odeur agréable et épicée ; les pois, violets et blancs, avec leur senteur de miel et leur haute tige grimpante; les scabieuses jaunes, rouges, roses ; le plantain lilas, au duvet légèrement rosé, au subtil et agréable parfum ; les bleuets, bleu vif au soleil lorsqu’ils viennent d’éclore, bleu rougeâtre le soir quand ils sont à leur déclin ; et les fleurs fragiles, éphémères, à l’odeur d’amande, de la cuscute. J’avais cueilli un gros bouquet de ces différentes fleurs et rentrais chez moi, quand je remarquai dans le fossé une magnifique bardane violette, en pleine floraison, une de ces bardanes qu’on appelle chez nous « tatare », que le faucheur coupe avec soin, et qu’on rejette du foin, si par hasard elle s’y trouve, pour ne pas se piquer les mains. Il me vint l’idée d’arracher cette bardane et de la mettre au milieu de mon bouquet. Je descendis dans le fossé et, après avoir chassé un bourdon velu qui s’était accroché au milieu d’une fleur et s’y était endormi doucement, mollement, je me mis à arracher la plante. Mais c’était très difficile. Non seulement la tige piquait de tous côtés, même à travers le mouchoir dont j’avais entouré ma main, mais elle était si résistante que je luttai contre elle presque 5 minutes, la déchirant fibre par fibre. Quand enfin je l’eus détachée, la tige était en lambeaux et la fleur ne paraissait déjà plus ni aussi fraîche ni aussi belle. Outre cela, à cause de sa rudesse, de sa raideur, elle n’allait pas du tout avec les fleurs délicates de mon bouquet.
J’eus du regret d’avoir détruit en vain la fleur qui était si belle sur sa tige et la jetai. « Quelle énergie ! Quelle vitalité !, me dis-je, me rappelant les efforts déployés pour l’arracher. Comme elle se défendait, et comme elle a chèrement vendu sa vie ! » Pour rentrer chez moi, je devais traverser un champ de terre grasse fraîchement labourée, après avoir gravi la pente douce de la route poussiéreuse. Le champ était très vaste, de sorte que de chaque côté ainsi que devant, en montant, on ne voyait que la terre noire retournée avec une grande régularité. Le labourage était bon, et sur toute l’étendue du champ on ne voyait pas la moindre plante ni herbe, tout était noir. « Quel destructeur que l’homme ! Combien d’êtres vivants, sans compter les plantes, détruit-il pour assurer son existence ! », pensai-je, en cherchant malgré moi quelque chose de vivant dans ce champ noir et mort. Devant moi, à droite de la route, une touffe quelconque se dressait. Je m’en approchai et reconnu cette même « tatare » que j’avais arrachée en vain et dont j’avais jeté la fleur. La touffe était formée de trois tiges ; l’une d’elles avait été en partie arrachée et ce qui restait ressemblait à un bras coupé ; chacune des deux autres portait une fleur. Ces fleurs, primitivement rouges, étaient maintenant noirâtres. Une des tiges était brisée, et la partie supérieure, portant la fleurmaculée,pendaitverslesol.L’autre,bienquecouverte de boue noire, tenait encore debout. On voyait qu’elle avait été abattue par une roue, puis s’était redressée. Il semblait qu’on lui avait tranché une partie du corps, qu’on lui avait labouré les entrailles, arraché un bras, un œil et cependant elle restait debout, ne cédant pas à l’homme qui avait détruit autour d’elle toutes les plantes, ses sœurs. « Quelle énergie ! pensai-je. L’homme est vainqueur, il a détruit des millions d’herbes, mais celle-ci n’a pas cédé ! »
Léon Tolstoï, extrait de Hadji Mourad, publié en 1912 à titre posthume.
« Plus l’humanité approche de la grande et inévitable catastrophe, plus elle devrait cultiver et utiliser toutes ses forces intellectuelles et surtout spirituelles, afin de faire face aux difficultés qui se présentent. Mais plus cette échéance approche, plus la participation des forces spirituelles à la vie du monde se trouve réduite, dans le même temps où les grandes masses humaines, sans faculté de jugement, jettent leur poids dans le destin du monde. »
Günther Schwab, Danse avec le diable, Le courrier du livre, 1963.
« Le perfectionnement spirituel doit passer avant le bonheur. »
Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, Nous sommes des révolutionnaires malgré nous. Textes pionniers de l’écologie politique, 1935-45.
« Le touriste qui parcourt le monde découvre-t-il d’autres patries ou fuit-il la sienne ? Il ne le peut d’ailleurs, car toutes sortes de machines la lui collent à la peau. Le bourgeois voyage dans l’espace pur, le paysan dans le temps, qui est fait pour lui de jours et de saisons: ce sont les bois et les coteaux qui passent d’hiver en été, tandis que le vent du temps fend le ciel avec un bruit d’étrave. »
Bernard Charbonneau, Tristes campagnes, 1973.
« […] la vie spirituelle se réduit et tend à disparaître chaque fois que gagne le confort et que s’élève le niveau de vie. »
Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs, 1966.
« C’est l’ “ humanisme rationaliste ”, issu de la conception chrétienne du monde, qui, en se coupant de ses racines spirituelles, a voulu réaliser une autonomie absolue de l’homme par rapport à toute force placée au-dessus de lui ».
Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure. Essai sur l’immonde moderne, 1999.
« […] une organisation sociale totale qui, échappant à toute conscience personnelle, serait l’équivalent d’un suicide spirituel de l’humanité. »
Daniel Cérézuelle, Nature et liberté. Introduction à la pensée de Bernard Charbonneau, 2022.
« […] dans l’Occident contemporain, l’“individu” libre, souverain, autarcique, substantiel n’est guère plus, dans la grande majorité des cas, qu’une marionnette accomplissant spasmodiquement les gestes que lui impose le champ social-historique : faire de l’argent, consommer et jouir (s’il y arrive). »
Cornélius Castoriadis, La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe4, 1996.


